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A la recherche de Matalas

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I – Préambule 2016

Iban voyait bien plus clairement l’histoire de Bernard Goyheneche. Ce dernier n’avait pas pris la tête de la révolte des Souletins car celle-ci avait démarré bien plus tôt avec les degans1. Bernard Goyheneche était apparu en défense des prisonniers de Moncayolle dont Joanes Ayçaguer et son neveu Andreu Goyheneche. Iban avait parcouru les archives départementales. Il avait constaté que la première mention de Bernard Goyheneche apparaissait dans une lettre du 9 juillet 1661 adressée par les officiers royaux de Licharre au Conseil du Roi à Paris : « … Mr Bernard de Goyheneche, prêtre curé de Moncayolle au pays de Soule, fils d’une maison roturière du lieu, aurait fait courir le bruit dans le pays qu’il ne fallait pas faire ce paiement, qu’il en garantirait le pays et qu’il avait un arrêt de la Cour des Aides qui défendait de faire les paiements … »

La tension devait être vive entre le Tiers-Etat et les officiers royaux de Licharre. Le Tiers-Etat comprenait les agriculteurs, les artisans et les commerçants de Soule, c’est-à-dire la majorité de la population active. Iban se remit en mémoire l’anecdote racontée par l’historien Jean-Louis Davant. Un sourire lui vint aux lèvres : jeune étudiant, Jean-Louis avait fait la connaissance du curé Artaguiet qui avait racheté la maison Goihenetxea de Moncayolle. Le curé Artaguiet, maire de Moncayolle en 1955, avait fait des recherches sur la généalogie de sa famille où Bernard Goyheneche avait sa place. Arteguiet fit d’ailleurs connaître à Jean-Louis Davant les derniers mots de Bernard Goyheneche : « Peut-être bien un jour les vrais Souletins, les vrais Basques, se mettront-ils debout pour chasser cette pouillerie de Français. » Quelques années plus tard, lors de l’écriture de son premier livre sur l’histoire du peuple basque, Jean-Louis Davant avait remplacé chasser cette pouillerie de Français par chasser les tyrans étrangers. Et un chant de Benito Letxundi répandit dans tout le pays basque tuer les tyrans étrangers. Or le choix de la dénomination pouillerie ne semblait pas anodin à Iban. Les poux vivent dans les endroits sales, gravissent sournoisement les habits et se nourrissent de sang humain.

Iban cherchait à identifier les personnes désignées par la pouillerie de Bernard Goyheneche. Il avait une préférence pour les officiers du Roi. Iban avait fait leur connaissance dans les archives départementales. Jacques de Brosser, issu d’une famille de riches commerçants d’Orthez, avait étudié le droit, marié avec l’héritière Maytie, il possédait la charge de vice-gouverneur, héritée de son beau-père. Costère, l’autre officier, venait d’une famille de Saint-Goin, propriétaire de plusieurs abbayes. Licencié en droit, il avait acheté la charge de procureur royal à Gabriel d’Etchart. Tous deux venaient de familles bourgeoises et détenaient les plus hautes charges de Licharre. Iban voyait se dessiner une lutte de classes entre les officiers poux de Français et les humbles membres du TiersEtat.

Après avoir longuement regardé la belle façade de la maison Goihenetxea de Moncayolle, Iban se dirigea vers la colline au-dessus. Iban marchait sous les arbres. C’était un beau temps d’avril. Il sentait craquer sous ses pieds les feuilles mortes alors que les nouvelles apparaissaient sur les branches. Il entendait bien le souffle du vent du Sud dans les branches, de nombreux cris d’oiseaux et des bruits de tracteurs au loin. Iban sentait bien la douceur agréable du printemps mais son regard était rivé au sol : il regardait les formes de la surface. Lui qui avait parcouru un grand nombre de collines de Soule, avait découvert beaucoup de lieux de vie des ancêtres avec les baguettes de radiesthésie. Il savait maintenant que les traces étaient bien plus visibles dans les lieux arborés, là où les engins agricoles n’avaient pas pénétré pour défricher et remodeler le sol. Les lieux de vie et les terrasses étaient encore là, même si Dame Nature les avait recouverts pendant des siècles de branches mortes et de feuilles sèches, leurs formes demeuraient encore visibles dans les forêts.

En arrivant au sommet de la colline, sur le plat entouré de quelques arbres, Iban sortit de son sac les baguettes auxquelles il demanda de signaler les traces de construction pendant qu’il parcourait le plat. Il releva les traces d’un bâtiment circulaire d’une douzaine de mètres de diamètre. Il resta un instant à regarder les environs tout en observant le sommet aplani voisin, et imagina les activités menées il y a seize siècles : des chevaux, des chèvres, des bandes de blé et des pommiers sur le flanc. Il demanda au chauffeur d’un tracteur arrivant sur la route, le nom des deux lieux : le premier était Etxexuri altea et le second Larleta. La construction trouvée par Iban était Etxexuria (la maison blanche), une famille y avait vécu puis avait construit plus bas une maison en pierre. Après avoir rangé ses baguettes de cuivre, Iban redescendit au village et s’arrêta devant la maison voisine de l’église. C’était l’ancien presbytère, aujourd’hui aménagé par la mairie en logements locatifs. C’est là qu’avait vécu, avec ses deux vicaires, Bernard Goyheneche, curé de Moncayolle et d’Hôpital-Saint-Blaise d’avant 1634 à 1661.

Iban retourna à ses papiers. Il prit un acte notarié de 1634. Bernard Goyheneche y mentionnait un voyage à Paris [ et désignait à ses représentants les tâches à accomplir : recueillir les rentes, payer les vicaires et d’autres affaires. Iban était content de sa découverte : c’était le seul document contenant la signature de Bernard Goyheneche. Le fait qu’un curé de Moncayolle aille chez un notaire de Bardos lui semblait étrange mais, sachant que Bardos était sur les terres du duc de Gramont, il en déduisit que Bernard Goyheneche allait pour un certain temps à Paris, à propos d’une affaire en relation avec le duc de Gramont. Dans leur lettre de juillet 1661, Brosser et Costère surnommaient Bernard Goyheneche Matelas, se déplaçant à cheval. Ce surnom rappelait à Iban le surnom de Matelats, mot basque très courant pour désigner une personne ayant de belles joues. Il en conclut que Bernard Goyheneche avait des joues rondes et devait être surnommé Matelats. Brosser et Costère, maîtrisant peu la langue basque, l’avaient traduit avec le nom français le plus proche : Matelas. En 1634, après avoir obtenu la licence de théologie à Bordeaux, Bernard Goyheneche était déjà curé de Moncayolle. En 1661, il devait avoir une soixantaine d’années, c’était une personne âgée pour l’époque et cela expliquait ses déplacements à cheval.

Iban se mit à sourire : le prêtre marchant à la tête des révoltés souletins, le bâton à la main et la tête haute, était en réalité une personne âgée, un peu rondelette, qui marchait difficilement à pied. Iban voyait se briser l’image mythique du révolté souletin et les brisures ouvraient la voie à bien des dissertations ironiques. Cependant, Iban relevait l’importance de la lutte menée par les Souletins : le comte de Troisvilles qui avait acheté les terres communes pour agrandir son comté, voulait y donner la justice en son nom. Il avait perdu les deux batailles car jusqu’à la Révolution Française, les terres communes et la justice de Soule allaient être gérées par Licharre.

Iban avait eu connaissance de l’histoire de certains Mauléonnais dont les parents étaient venus de Burgi en Navarre ou de Salvatierra en Aragon. Leur vie y était vraiment misérable, car les nobles avaient pu acheter les terres communes et les habitants n’avaient pas eu d’espace disponible pour alimenter leur bétail. La seule alternative avait été de travailler pour le noble, en travail saisonnier, de surcroît. Les Souletins s’étaient opposés à ce type de possession, ils avaient tenu ferme puisque, après la Révolution Française qui avait supprimé les institutions de Licharre, la Commission Syndicale avait été constituée pour gérer ces terres communes. Jean de Peyré qui avait acquis le titre de comte grâce à son service au sein de l’armée du roi de France, voulait devenir maître de la Soule. Une sorte de possession féodale pour redorer son blason car le comté de Troisvilles ne contenait que dix-sept fermes.

En faisant ce constat, Iban se remémora la scène qu’il avait vécue quarante ans plus tôt au marché de Tardets. C’était le marché des agneaux et les paysans avaient disposé à terre les agneaux attachés, en attente des maquignons. Les deux maquignons qui étaient sortis de l’Hôtel du Fronton, le ventre rebondi et les joues rouges, s’approchèrent des paysans alignés. Ceux-ci les regardèrent avancer, un demi-sourire aux lèvres et les yeux en kaokudi magida, ce regard avait touché Iban. Il venait de passer deux années dans un pays d’Afrique où, à chaque instant, les enfants venaient lui demander de l’argent en disant « kaokudi magida », c’est-à-dire « donne de l’argent, patron », avec de grands yeux implorants. Iban avait attribué alors cet usage au fait que le pays africain était une ancienne colonie française. Mais retrouver le même regard dans les paysans de Tardets l’avait touché aux tripes. Il constata que certains Souletins aussi vivaient comme dans une colonie française, le regard implorant, obligés de quémander pour obtenir le salaire de leur travail et, devant les riches maquignons, tenus de paraître humbles et assagis. Iban connaissait bien ces paysans, parmi eux se trouvaient son frère et des voisins. Leur regard kaokudi magida lui fit mal.

Ainsi la Soule était semblable à une ancienne colonie française. Iban jura de se battre pour libérer la Soule et le pays basque nord de cette dépendance. Il avait bien constaté en Afrique les conséquences de la colonisation, l’absence de valorisation des ressources locales, la démarche d’usurpation néo-coloniale, etc. Il relevait les mêmes symptômes en Soule : les mauvaises routes des quartiers, les mobilisations du syndicaliste Jean Pitrau de Tardets, les difficultés de l’agriculture de montagne, et en même temps, la construction des chalets d’Iraty dont personne ne connaissait le budget. Heureusement, une dizaine d’années plus tard, un groupe de paysans organisait la coopérative Axuria et le regard kaokudi magida allait disparaître des marchés.

Iban descendait du col d’Osquich où il avait vu le sigle HELEP BAI (Oui à la Communauté d’Agglomérations) formé par un grand nombre de personnes sur le pré en bord de route, au moment où un exploitant agricole d’Amikuze s’efforçait de constituer une seigneurie à son nom. Sans doute avec l’ambition de s’approprier l’image de l’audacieux mousquetaire de Treville. Iban se trouvait maintenant en face de Sühola et Gaztelügain. Il y figura les gens, dix-sept siècles auparavant, transporter le blé avec les paires de bœufs, guider les troupeaux de chèvres mais aussi combattre les troupes romaines avides d’exploiter les ressources. Il avait trouvé les vestiges de leurs habitats : les constructions d’Odegui au-dessus d’Alçay, les fours de cuisson des poteries à Maidekorralea, les maisons à Bostmendieta et les fours de grillage du fer à Agorrodi de Montory. Il y a quatre siècles, les habitants avaient abandonné les habitats des collines pour venir dans les maisons en pierres de la vallée.

Iban imagina le Tiers-Etat de Soule réuni sur la colline près de Geintein pour contrecarrer les ambitions des poux de Licharre et de Troisvilles. Les témoins de cette vie s’étalaient devant lui : les enceintes fortifiées des habitants et des Romains, les terrasses de culture, la toponymie, les noms des juges de Licharre mais aussi les écrits trouvés dans les archives. Il devina les tensions provoquées par les enjeux concurrents entre les locaux et ceux venus de l’extérieur, entre les locaux enrichis et les autres. Le dicton mystérieux recueilli par Allande Oihenart lui vint en mémoire : « Le chien ne mange pas le son mais il ne laisse pas les poules en profiter ». Il cogita longtemps sur cette citation pendant que son regard planait sur les collines en descendant du col d’Osquich.

IV – Mai 2014

Iban fixait son écran d’ordinateur depuis une heure et ses yeux allaient d’un texte à l’autre, sans pouvoir en tirer une conclusion claire. Il cherchait à comprendre la manière dont les Souletins utilisaient les institutions de Licharre au XVIIème en s’appuyant sur les textes de l’époque. Il avait trouvé dans les archives départementales une belle série de documents anciens qu’il pouvait lire sur internet, c’était aussi une façon agréable de passer l’hiver au coin du feu. Il avait lu les écrits de deux écrivains productifs et donc renommés : Jacques de Bela et Jean de Jaurgain. Jacques de Bela était né au Domec de Chéraute en 1586. Son frère Isaac, juge-potesta et pendant longtemps syndic de la Noblesse de Licharre, était décédé en 1660. Tous les deux pratiquaient la religion protestante. Jacques avait fait des études de droit et commencé une carrière d’avocat à Licharre. En 1614, il avait acheté la maison Othegain de Moncayolle qui lui donna un siège dans les rangs de la Noblesse de Licharre. En 1667, il publia un livre intitulé Tablettes. Iban avait parcouru quelques-unes des 11 000 pages de ce travail impressionnant. Il y avait trouvé beaucoup de détails sur la vie quotidienne mais une écriture grandiloquente laissait peu de place à la vie vécue par ses compatriotes. Dans ces pages, il avait relevé «… les charivaris, les mascarades, les danses des enfants, la musique sont des choses très sales… », une phrase bien significative.

Jean de Jaurgain, né à Ossas en 1842, était bien connu pour ses biographies de grandes familles du pays basque. Il avait fait des recherches autour des années 1900 et comme l’incendie de la préfecture de Pau de 1908 avait détruit toutes les archives de Licharre, les écrits de Jean de Jaurgain étaient devenus référence. A leur lecture, Iban se mit à penser que la glorification des grandes familles l’avait obligé à laisser dans l’ombre certains documents. A titre d’exemple, il avait trouvé dans les archives de la Gironde une plainte des degans de Soule devant la Cour des Aides. Cette plainte d’août 1661 dénonçait les saisies de bétail, emprisonnements et meurtres réalisés au cours de la collecte pour le remboursement de la dette des barons, actes réalisés par le comte de Saint-Martin, capitaine-châtelain de Mauléon. Et de cela, pas un mot dans les écrits de Bela et de Jaurgain.

Aussi, Iban laissa-t-il de côté ces deux sources pour privilégier les documents de l’époque. Robert Elissondo et Joël Larroque de l’association Ikerzaleak lui avaient passé copie des papiers du curé Asme de Cihigue. Il apprit aussi que Marie-Laure Peyrot avait mis en ordre et indexé la bibliothèque de son père Pierre de Souhy. La demande d’Iban reçut un bon accueil et Marie-Laure lui transmit quelques documents. L’un d’eux datait de 1613, et même si Jacques de Bela et Jean de Jaurgain en avaient utilisé des passages sur le mode anecdotique, Iban en faisait une lecture qui permettait de situer le fonctionnement de la Cour de justice et les différents enjeux de pouvoir. Les passages les plus intéressants se déroulaient ainsi : « Inventaire servant d’avertissement que met et produit par devers le Roi et mes seigneurs de son conseil le syndic des avocats de la cour et siège royal de Lixarre au pays et vicomté de Soule défendeur contre le syndic de certains gentilshommes du pays demandeur en lettres du 14 mai 1613 (…) Et ce qui est encore grandement considérable en cette cause, c’est qu’au pays qui ne consiste qu’en huit cent feux seulement ainsi qu’il est porté par le 3° article de la coutume, chapitre [illisible], il y a toujours eu 10 potestas et 58 gentilshommes au pays, la plupart desquels sont maintenant marchands et laboureurs ne sachant ni lire ni écrire ni entendre le langage françois, qui ont ou prétendent avoir voix délibérative et oppinative seulement sans s’être jamais ingérés en aucun autre acte de justice. Il se trouve et est véritable qu’à présent, partie des gentilshommes sont comme dit [illisible] laboureurs et marchands qui ne savent lire ni écrire à cause qu’ils ont acquis par succession de temps les maisons nobles qui portent la qualité de juges-jugeant, lesquels toutefois n’ont aucun rang prééminent, ordre ni juridiction au siège royal, mais ils prennent telle place et rang qu’ils peuvent lorsqu’ils se trouvent aux audiences (…) Et le conseil remarquera, s’il lui plaît, que le pays de Soule était anciennement de l’ancien royaume de Navarre, qu’il fut vendu depuis au Roi et le pays de Gosse semblablement. Or en ce temps le seigneur faisait administrer la justice par les gentilshommes en ses terres, et même en la souveraineté de Béarn, la justice a été administrée très longuement par les barons du pays, et en la basse Navarre au quartier de Mixe pareillement les gentilshommes administraient la justice. Mais voyant les abus qui se commettaient en sa distribution, le seigneur souverain de Béarn, Roi de Navarre, ôta cette juridiction aux barons et gentilshommes et érigea un conseil composé des gens gradués, de deux présidents et douze conseillers, et au pays de Mixe conserva les gentilshommes en la juridiction de la police seulement qui est confirmé par arrêt du parlement de Bordeaux (…) (Archives de Souhy, D 6-48)»

La première remarque concernait la démarche du procureur Gabriel d’Etchart qui s’était entouré de quelques nobles-juges, alors que les autres nobles-juges étaient avec leur syndic Isaac de Bela, le fond de l’affaire étant le fonctionnement de la Cour de justice. La Cour fonctionnait mal et cet avocat s’adressait au Conseil du Roi de Paris. Iban avait déjà noté que, lors d’un dysfonctionnement d’un organe du royaume, les habitants faisaient appel au Roi et dans ce cas évidemment, puisque c’était le Roi François Ier qui avait intégré en 1520 le système juridique de Soule dans la législation de son royaume. Mais Iban relevait aussi que ce problème n’était qu’une conséquence car le fond de l’affaire était l’absence du vice-gouverneur, et depuis un certain temps, semblet-il. Pourtant, il avait bien lu que Henri IV, donc avant 1609, avait nommé Arman de Belzunce, vicomte de Méharin, gouverneur de Soule et bailli de Mixe; celui-ci resta titulaire du gouvernorat jusqu’en 1640. Son représentant, vice-gouverneur et surtout président de la Cour de justice de Licharre, était bien absent en 1613. Mais c’est la phrase « les gentilshommes n’ont que leur séance et voix délibérative et oppinative au siège royal » qui intéressa Iban car il y trouvait l’aveu de la fonction des nobles-juges : à la Cour, ces juges avaient la capacité souveraine de s’exprimer et de décider, en se référant à la Coutume Écrite, donc un usage très ancien. Le vice-gouverneur et le procureur étaient bien présents pour être informés, distribuer les affaires entre les juges et non pas pour juger. Cela devait avoir son importance mais Iban notait bien que les juges de la Cour de Licharre avaient, au sein d’un tribunal du royaume de France, la capacité de juger pleinement toute affaire civile ou criminelle. Ce droit ne lui semblait pas anodin puisqu’il avait été perdu par les nobles de Béarn et de Mixe.

La lecture d’un passage fit sourire Iban, parce qu’il voulait prendre avec humour cette phrase : « il y a toujours eu 10 potestas et 58 gentilshommes au pays, la plupart desquels sont maintenant marchands et laboureurs ne sachant ni lire, ni écrire, ni entendre le langage françois » qui l’envoyait dans le monde de la lutte des classes ou plutôt dans deux visions antagonistes de la justice. D’un côté, celle qui voulait appliquer la Coutume Écrite et de l’autre, celle qui s’appuyait sur la législation du royaume de France. Iban plaçait l’auteur des mots méprisants du côté du royaume de France, ayant certainement fait ses études de droit dans le royaume et brandissant son titre de licencié en droit pour écrire cette grossièreté.

En voyant cette manière de disqualifier l’Autre, Iban se rappela comment il fut traité de terroriste. Dans les années 1980, les parents d’Ikastola venaient régulièrement à la Mairie de Mauléon réclamer une salle municipale pour ouvrir une classe de primaire, requête à laquelle le Maire répondait par la négative. Après avoir encore une fois essuyé un refus, le groupe de parents sortit de la salle du conseil. C’est alors que le secrétaire leur dit d’une voix claire : « vous êtes des terroristes ! ». Iban n’en fit pas grand cas mais vingt ans plus tard, à la lecture de La seconde guerre au Pays Basque de Mixel Esteban, il apprit que ce secrétaire dirigeait le groupe de résistants qui avait abattu un soldat allemand à Ahuzki. A l’époque, l’armée allemande qualifiait les résistants de terroristes ; et c’est l’ancien résistant qui avait qualifié Iban et ses amis de terroristes. Pour tenter de comprendre cette bizarrerie, Iban observa la position du secrétaire : en tant que secrétaire, il prenait la défense du Maire, tous les deux étaient membres du parti socialiste français. Pour disqualifier le porteur de revendication, le secrétaire avait utilisé le mot terrible dont son ennemi l’avait qualifié dans sa jeunesse.

En se remettant dans l’écrit sur les juges de 1613, Iban se rappela la phrase de Jacques de Bela dans son livre Tablettes : « La cour de Licharre juge sommairement sous un noyer ». Il avait lu aussi dans les archives départementales, le compte-rendu d’une session bi-annuelle ordinaire en date du 5 novembre 1641 : soixante affaires à juger dans la journée, cinq salles de jugement, treize juges, autant d’avocats et de greffiers et toutes les personnes concernées par les affaires, soit 200 personnes dans le parquet et à l’extérieur. Iban avait du mal à saisir l’humour ou l’ironie de la phrase de Jacques de Bela mais il prit en compte que ce jour-là, treize juges seulement étaient présents, trois potestas-juges et dix juges, alors que le texte cité faisait référence à dix potestas et cinquante-huit juges en titre. Iban se rendit compte de la difficulté à discerner, entre les titulaires du début du siècle et ceux présents en 1641, l’engagement et la capacité d’action des nobles-juges de Licharre. La lecture des dénominations des archives laissait Iban dubitatif. Les greffiers dénommaient les trois groupes constituant l’assemblée de Licharre « Clergé, Noblesse et TiersEtat », visiblement en utilisant le classement du royaume de France, alors que les membres de la Noblesse de Licharre n’avaient pas de titre de noblesse du royaume de France. Leur seul titre de noblesse était la charge héréditaire de juge-jugeant ou de terre-tenant à la Cour de Licharre. Au nombre de soixante-huit comme cité dans le texte de 1613, ils constituaient le groupe Noblesse à l’assemblée avec l’un d’eux en syndic, Isaac de Bela jusqu’en 1660, puis son fils André. Il y avait bien en Soule des personnes avec un titre de noblesse du royaume, ainsi le baron de Luxe de Tardets, le marquis de Moneins propriétaire de l’abbaye de Barcus ou le duc de Gramont propriétaire de l’abbaye de Montory, et plus tard, le comte de Troisvilles. Mais aucun de ceux-là n’apparaissait dans les comptes-rendus de Licharre.

Par ailleurs, le groupe qui se déplaçait avec Bernard Goyheneche proclamait « Herria, Herria ! », c’est-à-dire le Tiers-Etat constitué de tous ceux qui n’étaient ni bénéficiaires de la dîme ni juges, autrement dit, les agriculteurs, les artisans, les commerçants, les professions libérales, etc. Dans le compte-rendu de l’assemblée de 1660, le Tiers-Etat apparaissait avec sept degans élus, la Soule étant divisée en sept zones appelées degairies, chacune désignant un degan. L’un d’eux avait la charge de syndic, quelquefois appelé syndic général de Soule parce que toute décision de l’assemblée devait avoir l’accord du Tiers-Etat, ce dernier avait un droit de « veto » en quelque sorte. Enfin, la Coutume Écrite autorisait chaque paroisse à envoyer deux personnes assister à l’assemblée, ainsi des soixante-huit paroisses pouvaient venir 136 personnes. Iban fit le compte d’une assemblée générale importante, et celle de 1660 concernant le remboursement de la dette l’était : trois officiers royaux (vice-gouverneur, procureur, capitaine-châtelain), six membres du clergé, soixante-huit nobles-juges, sept degans, tous ceux-là pouvant prendre la parole et 136 personnes venues des paroisses. Soit un total de 220 personnes assises dans une grande salle. Iban voyait bien tout ce monde dans l’actuel Eki Eder du bout des Allées ; ainsi que les chevaux attachés aux arbres, les gens remplissant les bistrots autour de la place et commentant le déroulement de l’assemblée.

Iban cherchait à comprendre les degairies. S’appuyant sur les noms des nobles-juges de la liste recueillie par Jacques de Bela et les comptes-rendus des archives, il les disposa sur la carte IGN. Le résultat lui apporta quelques surprises :

- Au nord, la degairie d’Aroue : un potesta (Amitchalgun d’Etcharry) et neuf nobles-juges (Larrondo et Berho de Lohitzun, Casamayor, Rospide et Olhasarry d’Aroue, Oihenart et Tartas d’Etcharry, un d’Osserain et Casamayor de Gestas)

- La degairie de Domezain (incluse dans celle d’Aroue) : deux potestas (Bimein et Olhaiby) et cinq nobles-juges (Arroquy, Garat et Casamayor de Domezain, Cascue et l’abbaye laïque d’Ithorrots)

- La degairie de Laruns : trois potestas (deux de Charritte et un d’Espes) et dix-sept nobles-juges (Onismendy, Carrique, Saldun et l’abbaye laïque d’Abense-de-bas, Barreix de Laruns, Casenave et Lissague de Charritte, Domec et Jaureguiberry d’Undurein, Domec de Viodos, Jauregoyhen et Salle de Chéraute, Othegain de Moncayolle et l’abbaye laïque de Larrorry.)

- La degairie de la grande Arbaille : un potesta (Geintein) et sept nobles-juges (Ahetz d’Ordiarp, Arrocain de Garindein, Jaureguizahar, Jaureguiberry, Casenave et Bereterretche de Menditte et Erbis de Musculdy).

- La degairie de la petite Arbaille : un potesta (Ossas) et six nobles-juges (Salle de Saint-Etienne, Peys de Suhare, Domec et Jaureguiberry de Libarrenx, Salle de Gotein et l’abbaye laïque de Sauguis).

- La degairie de la Rive Droite : un potesta (Lacarry) et neuf nobles-juges (Salle et Mendrisquet d’Alos, Athaguy et Irigaray d’Alçay, Domec de Cihigue, Etchebarne et Gorritépé d’Alçabéhéty, Harismendy de Sunharette et Ruthie d’Aussurucq).

- La degairie de la Rive Gauche : un potesta (Sibas) et huit nobles-juges (l’abbaye laïque de Barcus, Etchecapar de Restoue, Latxague de Laguinge, Casamayor de Montory, Rutigoity de Lichans, Salle d’Abense-de-haut, Salle de Sibas et Casamayor de Troisvilles). La disposition de ces zones lui paraissait surprenante  : les degairies comprenaient une grande zone de pâturage et arrivaient jusqu’au gave central, dénotant une sorte de gestion spatiale, sauf Domezain qui avait un espace bien restreint et donc, une gestion différente. Les maisons des nobles-juges étaient situées de part et d’autre du gave Le Saison, les plus en hauteur Aussurucq et Lacarry et en plus grand nombre dans la degairie de Laruns, dix-sept, justement dans la degairie qui contenait Licharre, le château-fort et le marché.

Septembre 2014

C’était un samedi. Dominique Ebrard dirigeait la visite du dolmen de la forêt d’Ithe et Iban se trouvait parmi les auditeurs. Dominique avait fouillé lui-même le monument et il expliquait comment les objets trouvés prouvaient que, bien des siècles auparavant, des gens s’y étaient rencontrés et avaient échangé des objets. Durant trois siècles et quatre-vingt fois, des restes humains brûlés y avaient été déposés avec quelques bijoux. Même si l’objectif de cette construction gardait son mystère, la capacité de transport et d’installation de ces grosses pierres excitait l’imagination d’Iban : dresser des pierres de plusieurs tonnes, toutes les quatre générations déposer en leur centre des restes humains brûlés, célébrer un rite sur la grande pierre horizontale, au milieu d’un grand nombre de personnes, toutes réunies par la volonté de partager l’énergie du moment.

La dernière étape de la visite conduisait au cayolar de Potto et Dominique signalait plusieurs monticules se trouvant de part et d’autre de la route goudronnée. Il précisait que leur usage était encore au niveau de l’hypothèse ; support d’habitat humain ou parc à cochons ou autre utilisation. Pendant que le groupe de visiteurs écoutait les explications de l’archéologue Dominique Ebrard, Alain Borda marcha sur le monticule, en croisant ses pas, en silence, deux fils de cuivre dans les poings et enfin, déclara : « Il y avait un mur circulaire d’un demi-mètre de large, de six mètres de diamètre intérieur, avec deux ouvertures. » Aux visiteurs qui s’étaient approchés avec des grands yeux étonnés, Alain distribuait généreusement des paires de fils de cuivre et expliquait leur usage. Dominique et Iban étaient entrés dans le jeu. Ils avaient relevé le cercle et les ouvertures. Alain expliqua alors que ces fils de cuivre permettaient de discerner les passages d’eau mais aussi les emplacements de fondations, même si celles-ci avaient été enlevées plus tard, comme si la terre avait gardé leur disposition en mémoire.

Quelques semaines plus tard, Dominique Ebrard et Philippe Allard organisaient à Tardets une conférence sur les enceintes préhistoriques, les « gaztelü » de Soule, avec la participation de Jacques Casaubon. Celui-ci avait relevé les noms de lieux et des maisons situées autour de ces enceintes, en recherchant la relation entre l’étymologie de ces noms et leur disposition spatiale. Il en présenta l’essentiel. Quand les Celtes étaient passés par notre région, bien avant la naissance du Christ, les habitants s’étaient mis à vivre sur le haut des collines, en aménageant ces enceintes fortifiées. Quand les Romains étaient arrivés un peu plus tard, mettant certaines zones sous domination, ces habitants avaient commencé à défricher et cultiver la plaine et aussi, à y construire leurs habitations, dont Salaberri, Jauregiberri et bien d’autres contenant le mot « berri ». Ce « berri » signalait le changement de lieu du propriétaire, par exemple, celui qui habitait la maison Sala en haut de la colline occupait en bas la nouvelle maison Salaberri. Iban écoutait la conférence et son imagination partit au galop : les juges de Licharre appelés « terre-tenants »10, qui ne possédaient en fait que peu de terres, détenaient ce titre de « tenant » par suite d’une responsabilité ou d’une charge exercée dans ces lieux préhistoriques du haut des collines. En faisant la route pour rentrer chez lui, Iban se dit que, s’il allait dans les collines au-dessus des maisons des juges de Licharre, il allait trouver les traces des habitats du temps des Celtes et des Romains.

Iban disposa sur une carte IGN les degairies et les maisons des juges définies par le texte de 1613 et les comptes-rendus de Licharre. Il décida de commencer par Domezain, la plus petite degairie au Nord de la Soule. Il avait situé les deux juges-potestas Olhaibi et Amichalgun et la colline entre les deux, Mendico. Laissant la voiture près de la maison Bethe, il commença à gravir la colline, les fils de cuivre dans les poings dirigés vers l’avant. Sitôt la barrière franchie, les fils tournèrent de 90° puis se remirent en position initiale au bout de six enjambées ; Iban revint sur ses pas, alla vers la doite puis vers la gauche de son point de départ et acquit la certitude de l’existence d’un espace plein de six enjambées de large qui allait horizontalement sur le flanc de la colline, comme une bande en quelque sorte. Il continua la montée en comptant les enjambées et en demandant aux fils de signaler un espace plein mais ceux-ci gardaient leur position initiale et ce n’est qu’au bout de soixante enjambées que leur position changea. Il était presque arrivé au plateau supérieur qu’il traversa complètement, les fils de cuivre à 90° et en comptant 800 enjambées, jusqu’au bosquet final. Tout le plateau était en zone pleine. De là, il partit en direction d’Amichalgun. Au bout de dix-sept enjambées, il rencontra une zone pleine qui faisait aussi dix-sept enjambées de large. Il retourna au plateau supérieur et se dirigea vers la ferme Ayçaguer en rencontrant une zone vide sur douze enjambées puis une zone pleine sur douze enjambées et cela quatre fois consécutivement. Il avait confirmation de l’organisation du temps des Celtes : un habitat sur le plateau entouré d’enceintes de bois. Seulement, Iban avait quelques doutes : la largeur des protections en bois de douze enjambées de largeur, c’est-à-dire huit mètres, lui paraissait démesurée. Il y avait peut-être une protection en bois mais il y avait autre chose pour justifier un aménagement aussi large.

Iban avait ainsi parcouru le Tuquet, le Touron d’Espiute, Aguerria d’Ainharp, Elissamendi de Moncayolle, Arrocain de Garindein, Saint-Grégoire et bien d’autres collines. Les formes relevées étaient assez diverses. Il avait aussi acquis plus de dextérité avec ses baguettes en métal; il ressentait avec plus de précision les zones pleines et vides et distinguait maintenant les constructions : les murs, les ouvertures ou les portes. Il choisit de relever la colline au-dessus de la maison de Jaurgain d’Ossas, résidence d’une personne qui, au XVIIème siècle, signait régulièrement les comptes-rendus des assemblées de Licharre avec le titre de juge-jugeant. Laissant la voiture au bord de la route menant vers Suhare, il releva assez vite quatre bandes pleines de douze enjambées de large intercalées par autant de zones vides, le tout se déroulant horizontalement au bas de la colline. Puis il rencontra un groupe de constructions : une bande de douze enjambées de large, de forme rectangulaire, à l’intérieur de ce rectangle se trouvaient des murs, cinq en avant et cinq en travers, ces murs ayant une enjambée de largeur. Sur le plateau au-dessus, il rencontra des bandes pleines de douze enjambées de large, séparées par douze enjambées de vide, bien parallèles et ayant soixante enjambées de longueur. Cette disposition rectiligne et géométrique écartait la disposition défensive et supposait un usage différent des premières bandes contournantes. En arrivant au plateau supérieur, marqué 264 mètres sur la carte, il trouva sur le côté droit du chemin une grande construction : vingt enjambées de large et quatre-vingt de long avec une façade arrondie et beaucoup de murs intérieurs. Étonné par cette façade semi-circulaire, il chercha de l’autre côté du chemin et trouva une construction identique. La grandeur des constructions et les façades arrondies plaçaient Iban à la porte d’un monde insoupçonné.

Poursuivant la prospection des collines, Iban arriva au pied de Maidekorralea d’Alçay, un lieu que les archéologues citent souvent comme unique «gaztelü» entouré d’une enceinte en pierres. Il alla d’abord rendre visite au premier voisin, Jean-Pierre Etchebarne de la maison Lüküzilo. Celui-ci lui détailla les noms des environs : le quartier « Lükü », le col « Zilarrüne » (lieu d’argent) au pied de Maidekorralea, le pré en-dessous appelé « Tiragia maxela » (le flanc de halage). Jean-Pierre lui raconta en dernier : « J’ai entendu dire qu’à Maidekorralea, les Lamiñas avaient caché en terre une pique en or ». Accompagné de tous ces noms évocateurs, Iban s’attendait à faire des découvertes surprenantes en commençant à gravir la colline à partir du col Zilarrüne. Vers le milieu de la fougeraie, il rencontra un premier bâtiment, un long mur central, des portes vers le bas, des murs en travers d’une enjambée d’épaisseur et distants de douze enjambées. En fin de compte, le bâtiment avait vingt-quatre enjambées en largeur et quarante-cinq en longueur, c’est-à-dire environ dix-huit mètres de large et quarante mètres de long. Au milieu de la montée, il aperçut à sa droite un plat devant un enrochement et s’y dirigea. Au milieu du plat, il rencontra un bâtiment identique au premier et près des roches, il releva des formes inconnues. Il marcha en long et en large avec ses baguettes pendant un bon moment et ses doutes s’étaient enfin dissipés : la forme était circulaire, d’un diamètre de trois enjambées et un rectangle d’une enjambée sortait d’un côté. Il en releva cinq entre le plat et les roches. Il poursuivit la montée et trouva tout en haut un autre plat devant un tas de roches qu’il inspecta avec ses baguettes : il releva six cercles entre les roches et monta par le côté pour faire le tour des roches alignées sur la crête. Il releva douze cercles entre les roches alignées puis, de l’autre côté, quelques bâtiments. Il retourna à la crête qu’il revisita avec les baguettes, le cercle du haut avait le rectangle dirigé vers le Nord et tous les autres l’avaient dirigé vers le Sud. Il s’assit un moment pour regarder les montagnes mais il n’était pas en mesure d’apprécier le panorama. Iban avait lu dans les livres d’archéologie qu’à cet endroit, une enceinte de pierres dressées avait été montée en système de défense et que des tessons de poteries avaient été trouvées, datées de quelques siècles avant la naissance du Christ. Plutôt qu’un système de défense, Iban entrevoyait une autre utilisation de ces pierres dressées : les vestiges de poterie signalaient l’existence de fours de cuisson de pots en terre, soutenus par une file de pierres dressées.

Sitôt arrivé à la maison, Iban entra le mot four sur internet et il reçut une liste interminable jusqu’à ce qu’un article en euskara d’Euskonews attirât son attention. Xabier Orue-Etxebarria y parlait des fours de cuisson de métal appelés « haizeola » (four à vent), parfois « agorrola », rencontrés en Bizkaia et Gipuzkoa. 300 fours avait été fouillés. Ils étaient placés sur les flancs des collines pour bénéficier de la force du vent et un canal était disposé pour faire d’abord entrer le vent en force puis pour dégager les restes de cuisson. Au cours des fouilles, ils avaient relevé des restes de fer mou (agoa) et des scories (zepa), et les noms des lieux contenaient la racine « ola ». Leur usage avait commencé à l’Age du Fer, s’était beaucoup développé au temps des Romains, avait bien ralenti après, puis avait repris vers le Xème siècle. Ensuite l’utilisation de la force de l’eau courante avait amené l’installation des fours au bord des fleuves. L’utilisation des fours à vent avait cessé, même si au dernier siècle, certains avaient été utilisés en fours à chaux. Iban était bien pensif. Il ne connaissait pas en Soule de « agorrola » mais bien « Agorrodi » à Idaux, Haux et Barcus. Il tenta de décomposer le mot « agorrodi », il connaissait bien « agor » avec le sens tari ou asséché. Le nom du mois d’août, « agorrila », comprend aussi le mot « agor » mais il a peut-être une relation avec « agoa » le fer mou du Gipuzkoa. Quant à « odi », bien plus commun, il signifiait « tube » ou « conduit ». L’ensemble témoignait bien d’un four de cuisson, d’autant plus que l’article d’Orue-Etxebarria offrait le schéma du four le plus courant : forme de tonneau dressé de six mètres de haut et trois mètres de diamètre, à demi-enterré, le canal sortant d’un mètre, des panneaux pour forcer l’entrée du vent, une durée de cuisson de un à deux jours, les parois d’argile et de sable s’écroulant à moitié et nécessitant une reconstruction pour la prochaine utilisation, le martelage du fer mou, une autre cuisson pour obtenir du métal en barres, etc.

En regardant la carte IGN, Iban trouva dans le village de Haux trois maisons voisines, Agorrodia, Aroztegia et Arozpidia. Sachant que la racine « aroz » est en relation avec le travail du fer (aroz = forgeron), il décida d’y faire un tour. Il prit la direction de la colline au-dessus de la borde d’Arozpidia. Quelques dizaines de mètres avant le sommet, il remarqua des cuvettes sur le flanc Est et une végétation spécifique: des cercles de ronces au milieu des fougères que l’hiver avait heureusement couchés. Les baguettes lui indiquaient les fours circulaires, le canal orienté vers l’Est, un diamètre intérieur de six enjambées. Au sommet de la colline, il releva une construction étroite et longue, un mur intérieur et des portes des deux côtés. Cette construction continuait sur les 300 mètres suivants et des fours se trouvaient juste en dessous. Il continua ainsi sur la crête et au troisième flanc, à la vue des fermes Agorrodia et Espelette, il vit sur la pente une quinzaine de cuvettes dont deux bien plus grandes, l’une au-dessus de l’autre, d’un diamètre de douze enjambées. Il retourna sur ses pas et vérifia les relevés : il y avait bien la longue construction sur la crête et, sur le flanc en dessous, deux fours de douze enjambées de diamètre et vingt-six fours de six enjambées de diamètre. Une belle zone industrielle !

En revenant à Arozpidia, il avisa un paysan qui travaillait dans un pré et lui demanda le nom de la colline. « Oliberoa » lui répondit Mounahont. Iban se mit à décomposer Oliberoa : « oli » ou « odi » et « beroa », c’est-à-dire « conduit » et « chaud », donc en relation avec les fours de cuisson. Au village de Haux, il demanda des informations sur les mines de fer. Un ancien maçon lui indiqua les trois mines de fer bien visibles sur le flanc opposé de la vallée. Iban comprenait mieux le texte de Jean de Jaurgain présentant le duc de Gramont comme « baron » de Haux appliquant le for d’Oloron. En fait, la famille Gramont était propriétaire de l’abbaye de Haux par un mariage avec la fille d’Andurein et le duc de Gramont avait mis en place une production de fer qu’il gérait en appliquant le for d’Oloron. C’était non seulement une source de revenus mais aussi un complément pour la fabrication de bateaux à son port de Labastide-Clairence.

Iban resta un moment à regarder les environs de Haux. Il imagina la file de mulets sortant des mines pour porter le minerai à Agorrodi, d’autres portant les sacs de charbon de bois, ceux-ci mis au sec dans le bâtiment surplombant Agorrodi, les fours fumants sur le flanc et un grand nombre de personnes s’agitant tout autour.

Janvier 2015

Iban allait d’une archive à l’autre en cherchant à comprendre la fameuse dette dont les historiens disaient qu’elle fut la cause du soulèvement des Souletins en 1661 et qu’elle fut réglée après 1662. Il avait trouvé dans « Les Trois Mousquetaires » de Jean de Jaurgain une lettre écrite par les habitants de Cihigue qui apportait des précisions importantes : « Parce que premièrement l’emprunt d’argent dont il est question fut fait après la révocation de l’acte que le tiersétat fit à ces fins à leur assemblée de Silbiet, qui est le lieu destiné pour assembler le tiers-état, par lequel acte ce tiers-état avait ordonné et créé des députés pour l’emprunt de cet argent, afin que le domaine de ce pays fut acheté par cet argent et ce à la situation des deux autres états qui sont le clergé et la noblesse ; mais ce tiers-état s’étant avisé que le rachat de ce domaine contribuait à son préjudice, comme de fait les effets ultérieurs témoignent la vérité, révoqua cet acte qu’il fit à ce lieu de Silbiet en suivant, après huit ou dix jours, faisant des assemblées dans leurs degairies et fit signifier de même aux députés, afin qu’ils n’en prétendent cause d’ignorance, et ainsi le tiers-état n’est point responsable en rien de l’emprunt de cet argent que ces députés firent, puisque c’est sans son ordre qu’ils ont fait cet emprunt. D’ailleurs il est à remarquer que ces sieurs barons de Moneins et de Mesples ont manié cet argent à leur volonté, au nom de ce pays, sans qu’ils eussent aucun ordre de ce pays, pour vouloir acheter ce domaine afin qu’ils fussent maîtres absolus, et comme ils n’ont pu venir à bout du rachat à cause de la surenchère que Mr de Troisvilles fit alors à leur préjudice au conseil privé, ils retirèrent une partie de cet argent qu’ils avaient envoyé à Paris pour ces fins des mains de ceux à qui ils avaient délivré, et non pas le total selon qu’ils disent, tellement qu’ils demandent cette partie qu’ils n’ont pas reçue à ce pays de Soule, je ne sais pour quelle raison, puisque c’est eux-mêmes qui ont manié cet argent selon qu’ils ont voulu, c’est-à-dire qu’ils ont envoyé à Paris sans aucun ordre du tiers-état et reçu aussi ce qu’ils ont voulu de cet argent et laissé le reste, et ainsi qu’ils fassent leur demande à ceux qui ont délivré cet argent, car ce tiers-état n’est point responsable de rien, puisqu’il n’a touché rien, ni personne par son ordre…. »

Les habitants de Cihigue n’étaient donc pas d’accord avec la manière de faire l’emprunt ni avec la façon dont l’argent avait été utilisé. Dans les documents prêtés par Marie-Laure Peyrot, Iban trouva l’acte décidant l’emprunt et la lecture de la liste des signataires lui fit un grand plaisir : « Comme soit ainsi qu’en conséquence de l’édit du mois de mars 1639, le domaine et vicomté du pays de Soule avec les justices et causes, droits appartenant à Sa Majesté ayant été adjugés par les commissaires à ce députés au profit du sieur de Troisvilles et que contre cette adjudication comme faite contre les formalités de justice et au préjudice de ce que la cause était en instance au Conseil sur la requête du syndic du tiers état du pays pour empêcher cette adjudication dont ses trois ordres se soient pourvus à ce Conseil et que même, par acte du 3 juillet 1641, ils aient pris la résolution de se racheter, au cas où leurs très humbles supplications au Roy ne puissent être exaucés, et donner pouvoir à Mrs d’Arbide, Pierre de Pagolle et vicaire général de Mr l’évêque d’Oloron et Chabos commandeur d’Ordiarp, d’Aroue, sieur de St Martin et autres places, de Belacq de Chéraute potesta et syndic de la noblesse ensemble, aux sieurs Arnaud de Casenave habitant de Viodos, Domingo de Chabos habitant Libarrenx, Bernard d’Abadie habitant de Musculdy, Me Guillaume d’Abadie notaire royal habitant d’Ithorrots et Me Pierre d’Arhetz avocat en parlement et jurat de Barcus pour faire les poursuites et diligences au cas requises, même pour emprunter les sommes qu’il conviendra avoir pour parvenir au rachat et que, à la suite de la députation les habitants du pays de Soule ayant aussi député Mes Arnaud d’Oyhenard avocat en parlement et Pierre de Bonecase syndic du tiers état pour faire ces poursuites par devant Sa Majesté et nos seigneurs de son Conseil, lesquels sont à la poursuite de cette cause et d’autant que les sieurs d’Arbide, de Chabos et autres députés ne font point de difficultés d’obtenir en tout cas la préférence. Ils auraient délibéré d’emprunter la somme de 60.000 livres pour pouvoir y parvenir, à quoi ayant travaillé et prié noble Jacob de Rassortir, abbé séculier de Moncla et avocat en parlement de leur porter cette somme de l’argent qu’il a en main, appartenant à noble Jean de Hitton, capitaine en chef au régiment de Bretagne, le sieur de Mirassor leur aurait accordé de faire le prêt de cette somme de 60.000 livres, à cette condition que les sieurs d’Arbide et Chabos, d’Aroue de Belacq, d’Arhetz, d’Abbadie d’Ithorrots et autres députés ci-dessus nommés, s’en obligeraient solidairement tant en qualité de syndics et députés du pays qu’en leurs propres et privés noms, et que à cette obligation se joindraient encore Mrs Arnaud de Maytie évêque d’Oloron, Clément de Moneins baron du lieu et Charles de Belzunce vicomte de Meharin, Mrs Charles d’Etchart procureur du roy au pays, Bertrand de Belzunce capitaine commandant au château de Mauléon, Jacques Bela avocat en parlement et sieur de la maison noble d’Otegain, Pierre de Sartillon, aussi avocat en parlement et sieur de la maison noble de Domec de Libarrenx, Pierre du Martin sieur de la maison noble de Lassalle de Sibas et autres bas-nommés, de tous lesquels encore pour plus grande précaution du sieur de Mirassor, se constituera caution solidaire Me Cesar de Mesples, baron de Mesples (…) Fait et passé en la ville de Mauléon au pays de Soule et dans l’hôtel du seigneur évêque après midi du 15 septembre 1642. »

Iban chercha dans ce texte les causes de la colère des gens de Cihigue. Il releva d’abord les participants désignés pour emprunter les sommes qu’il conviendra avoir pour parvenir au rachat :

- trois membres du Clergé : Domingo de Chabos, commandeur d’Ordiarp et chanoine d’Oloron, Pierre de Pagolle, vicaire général et l’évêque lui-même ;

- trois potestas : Aroue, Saint-Martin d’Aussurucq et le syndic Bela de Chéraute ;

- quatre nobles-juges : Arbide de Gotein, Casenave de Viodos Abadie de Musculdy et Arhez de Chéraute.

Iban constata aussitôt l’absence du gouverneur Arman de Belzunce ou du vice-gouverneur et enfin, celui du syndic du Tiers-Etat. Iban nota les signataires de l’acte notarié : Abadie d’Ithorrots, Abadie de Musculdy, Chabos de Libarrenx et Casenave de Viodos. Cependant, quelques lignes plus haut, il avait remarqué deux présents: Charles de Belzunce vicomte de Meharin, Bertrand de Belzunce capitaine commandant au château de Mauléon. Il savait qu’en 1606, le roi de France avait nommé gouverneur de Soule Arman de Belzunce, par ailleurs vicomte de Méharin et bailli de Mixe. Le titre de vicomte détenu par Charles indiquait le décès du père et expliquait la présence de son fils à Licharre ainsi que celle de son frère Bertrand en capitaine du château-fort. Cependant, Charles n’arborait pas de titre de gouverneur. Soit il ne l’avait pas, soit il ne voulait pas le mettre en appui à l’acte d’emprunt. Iban comprenait mieux pourquoi Licharre avait mal négocié le rachat alors qu’au même moment, l’assemblée du Labourd avait bien conduit le sien en évitant l’enchère du duc de Gramont. A la vente du domaine royal en 1641, Arman de Belzunce était malade et la Soule n’avait pas de gouverneur.

Iban voyait se dessiner une lutte de classes : le vicomte navarrais à la volonté féodale -les aristocrates navarrais ayant cette réputation- avait disparu des institutions souletines. Les membres du clergé et quelques bourgeois marchands étaient en compétition pour prendre sa place. Il voyait en course Chabos, Pagolle et Maytie, même s’il avait peu d’éléments sur la situation réelle des bourgeois. D’autant plus que Chabos, le vicaire général et l’évêque vivaient à Oloron. A la lecture du texte de Cihigue: de Moneins et de Mesples ont manié cet argent à leur volonté, au nom de ce pays, sans qu’ils eussent aucun ordre de ce pays, pour vouloir acheter ce domaine afin qu’ils fussent maîtres absolus, un voyant rouge s’alluma dans le regard d’Iban. De Cihigue, les barons Monein et Mesples, les deux Béarnais, étaient décrits comme voulant se rendre maîtres du domaine public. Ceci témoignait de la constante volonté de domination des nobles béarnais sur la Soule. Dans ses écrits, Jean de Jaurgain faisait souvent référence à cette ambition mais il n’avait point fait mention de la lettre des habitants de Cihigue dans ses livres sur la Soule : le contenu avait dû lui paraître incommodant.

Les gens de Cihigue avaient aussi écrit « de Moneins et de Mesples ont manié cet argent à leur volonté. » Iban mit cela en relation avec un passage du compte-rendu de la réunion de 1663 tenue entre le Tiers-Etat et les barons : connaissance générale et confuse de l’emploi de cette somme capitale de 80 000 livres, dont il n’en fut rendu que 38 000, et un temps auquel les intérêts en avait déjà consommé une bonne partie, ce qui le fit sursauter. La tentative de rachat avait coûté 42 000 livres, une affaire close en 1643. Et les héritiers des barons qui avaient cautionné en 1642 l’emprunt de 80 000 livres réclamaient en 1661 un remboursement de 150 000 livres. Avec les intérêts, les barons avaient fait une belle affaire, aidés en cela par des membres du clergé d’Oloron. Cependant, Iban remarqua que l’évêque de Maytie était décédé en 1646 et que cela pouvait expliquer la non-liquidation de l’affaire ; mais les autres signataires étaient toujours en place, en particulier Chabos et Abadie de Musculdy. Devant ses papiers étalés sur la table,

Iban demeura pensif. Il voyait bien qu’au fond de l’affaire, il n’y avait pas telle cause ou telle autre, mais que plusieurs s’y croisaient : l’absence du gouverneur Belzunce, l’emprunt organisé par le Clergé, la disparition de l’évêque de Maytie, l’enrichissement des barons, leur volonté de disposer de la Soule mais aussi la volonté de Peyré de se rendre maître de la Soule. Sans oublier que le gouverneur Toulonjon, venu après Belzunce, n’était pas arrivé à liquider l’affaire, ou ne l’avait pas voulu.

Octobre 2015

Iban était à la médiathèque de Bayonne et compulsait les six livres groupés au coin de sa table. Il avait déjà passé un certain temps à relever les archives départementales concernant la période de Bernard Goyheneche. Ces documents lui avaient bien fait comprendre qu’en 1661, le Tiers-Etat de Soule comprenant les commerçants, les artisans et les agriculteurs, s’était soulevé contre le Clergé et la Noblesse de Licharre parce que les 80 000 livres empruntées en 1642 pour le rachat du domaine royal acquis par Troisvilles avaient été mal employées. Le rachat était devenu impossible en 1643, l’emprunt n’avait pas été liquidé et les barons Monein et Mesples réclamaient en 1659 le remboursement de 110 000 livres. Cette année-là, ces barons avaient obtenu une décision de la Cour du parlement de Bordeaux leur permettant de faire directement la levée d’argent. Une décision de la cour des Aides, une cour de Bordeaux spécialisée dans les affaires financières de Guyenne et sollicitée par les degans de Soule, avait émis un acte cassant la décision antérieure de la Cour du parlement. Les représentants des barons avaient commencé leur collecte dans certains villages, enlevant le bétail et mettant en prison à Saint-Palais les gens qui ne disposaient pas d’argent en espèces. Les paysans disaient que cette collecte était contraire aux règlements de Licharre puisque toute taxe à payer en Soule était décidée au sein de l’assemblée de Licharre et collectée par ses membres. La collecte des barons leur paraissait illégale et le Tiers-Etat se souleva. Dans un des livres, Iban releva un texte écrit par Txomin Peillen (La réforme, un humanisme, 2007) : « … En Soule, Bernard de Goyheneche dénommé Matalas s’engagea dans la même voie et prit la tête d’un « soulèvement de pasteurs-paysans », les agriculteurs contre les hommes d’église et les nobles. Durant l’année 1661, il arriva à les organiser contre les Réformés qu’ils attaquèrent à travers la Soule. Le peuple montrait un telle haine contre les Réformés que ceux-ci avaient été obligés de partir ailleurs. Matalas fut très violent : il mit le feu à la maison Jaurigoyhen de Chéraute où avaient lieu les cérémonies réformées et à Montory, il obligea les Réformés à faire une procession et il chassa leur ministre … »

La surprise était grande pour Iban car il découvrait une autre facette de Bernard Goyheneche : il n’était pas seulement le défenseur des droits du Tiers-Etat mais aussi l’initiateur de la répression contre les Protestants. Txomin Peillen est membre de l’académie basque, écrivain, séjournant souvent dans sa maison de Sainte-Engrâce. Il a beaucoup écrit sur la Soule et son point de vue est important. Iban réfléchissait sur la démarche de Bernard Goyheneche qui venait en défense des jeunes prisonniers de Moncayolle, une attitude bien respectable pour un curé du village. Mais ces actions contre les Protestants le montraient sous un autre jour. La route de retour de Bayonne vers la Soule lui parut moins longue que d’habitude. Il pensait sans cesse à la personnalité de Bernard Goyheneche, il n’avait trouvé aucun texte écrit par lui-même et les rares documents disponibles avaient été écrits par ses adversaires. Rentré chez lui, Iban chercha des informations concernant ces épisodes.

Il ne trouva qu’un document, la lettre de Jacques de Brosser et Arnaud de Costère où apparaissait pour la première fois le nom de Bernard de Goyheneche : « … Ce jour étant arrivé, ce peuple se rassembla au lieu de Licharre vers lequel, comme Goyheneche allait escorté de sept ou huit cents hommes, il fit abattre dans le lieu de Chéraute une maison particulière dans laquelle ceux de la ville de Mauléon et lieux circonvoisins qui font profession de la R. P. R. faisant leur exercice depuis quelque temps….et le lendemain, 4ème du mois de Juillet, Goyheneche marcha avec toutes ses troupes en nombre de près de trois mille hommes, vers le lieu de Montory où il fit leurs logements et surtout chargea des gens ceux de la religion prétendue réformée et contraignit quinze ou seize chefs de famille de jurer en main du vicaire du lieu devant l’autel tenant une torche à la main de revenir en la foi catholique apostolique et romaine et leur déclara que s’ils changeaient derechef de religion, il les feraient brûler dans leur maison, ordonna que ceux qui logeaient chez les nouvellement convertis allassent loger chez ceux qui avaient résisté à la conversion et fit raser une maison où se célébrait la religion reformée depuis plusieurs années … » Cette lettre avait été envoyée à la fin du mois de juillet 1661 au Conseil du Roi à Paris et demandait l’intervention de l’armée du Roi pour mettre fin au soulèvement. Brosser et Costère étaient des officiers royaux, Jacques de Brosser vice-gouverneur, au service du gouverneur le comte de Toulonjon et Arnaud d’Abadie Costère était procureur royal, représentant la Cour du parlement de Bordeaux à la Cour de Licharre. Tous les deux avaient défendu ardemment les institutions de Licharre contre les assauts du comte de Troisvilles. Cependant, Costère avait acquis la maison Amichalgun d’Etcharry, obtenant ainsi un siège dans les rangs des noblesjuges de Licharre, tandis que Brosser avait épousé Marie de Maytie, la nièce de l’évêque d’Oloron. Aussi, Iban était persuadé que les deux officiers étaient parfaitement au courant de l’emprunt non liquidé de 1642 et qu’ils n’étaient pas en mesure de prendre de la distance dans les relations tendues entre Tiers-Etat d’un côté, Noblesse et Clergé de l’autre. Leur position les plaçait dans la perspective du dernier côté et dans ses écrits, Jacques de Bela le noble-juge avait aussi la même présentation des évènements. Cette lecture lui faisait imaginer les 700 hommes assemblés autour du château actuel de Chéraute, près de l’église, au milieu du village. L’expédition des 3 000 hommes à Montory laissait Iban dubitatif. A l’époque, la Soule comptait environ 15 000 habitants et le déplacement d’un si grand nombre, en armes et avec un objectif relativement éloigné du soulèvement initial, lui paraissait surprenant.

Il entra dans l’histoire des Protestants et il trouva dans la revue de la SSLA de Pau la série d’articles « Le protestantisme en Béarn ». La guerre des religions commença en 1563 et prit fin en 1599 avec l’Édit de Nantes. Ensuite, la pratique des deux religions était autorisée et les lieux de culte protestants avaient été précisés au début du XVIIème siècle : Charre, St Palais et Montory. L’année 1620, les Protestants réunissaient un concile à Loudun et Jacques de Bustanoby était parmi les participants. Les Protestants du Béarn se réunirent à Garlin en 1671 et Pierre de Bustanoby y apparaissait comme ministre à Charre, Mauléon et Rivareyte. Par conséquent, Jacques de Bustanoby, originaire de Lacarry, était ministre protestant entre 1620 et 1661. Jacques de Bela lui donnait quatre-vingt ans en 1661 et son fils Pierre avait pris la relève au ministère. Mais dans ces articles, il n’y avait pas un mot sur les destructions des lieux de culte. Iban se souvenait de la chanson de Bereterreche : Marisants appelant Bustanoby « ene anaie maitea », mon cher frère, Bustanoby n’était donc pas son frère consanguin mais le ministre protestant appelé communément « cher frère ». Bustanoby « le jeune » était Pierre, le fils de Jacques de Bustanoby, ministre protestant au milieu du XVIIème siècle. Iban en déduisait que le meurtre de Bereterreche avait eu lieu au début du ministère de Pierre Bustanoby, aux environs de 1640, et non pas en 1449, comme l’avait affirmé Jean de Jaurgain dans ses publications.

Iban avait aussi trouvé aux archives départementales les documents de l’association du Centre d’Études du Protestantisme en Béarn (CEPB). Au XVIIème siècle, les Protestants étaient organisés en sept zones et dans celle d’Oloron se trouvaient Navarrenx, Mauléon, St Palais, Sauveterre, Salies et d’autres villes. Montory était rattaché à Arette. Un colloque annuel examinait les affaires courantes et un « Bustanobis » assistait régulièrement en qualité de ministre à Mauléon avec un salaire de 480 livres. Cependant, les actes des colloques situés entre 1639 et 1669 faisaient défaut et un membre de l’association lui confirma leur disparition. Dans les colloques des années 1669 et 1670, Bustanobis était présent au titre de ministre de Mauléon, Charre et Rivareyte avec Olivier tandis que le ministre actuant à Montory était Jauriber. Mais il n’y avait aucune mention de destruction ou de reconstruction des lieux de culte. Iban apprit aussi qu’une famille d’Osse-enAspe, du nom de Cadier, avait acquis une certaine renommée en publiant des livres sur l’histoire des Protestants du Béarn.

Iban avançait vers la médiathèque d’Oloron, un beau bâtiment de construction récente situé entre les deux affluents du gave, mettant bien à profit la lumière extérieure. Dès le début de la lecture du livre du ministre Alfred Cadier, une donnée lui causa une grande surprise : le 15 juillet 1512, le pape prononça l’excommunication du roi de Navarre et le même jour, l’armée de Castille partait à la conquête de la Navarre. En 1563, le pape excommunia la fille de ce même roi, Jeanne d’Albret, qui décida en conséquence que la religion réformée serait la religion unique du Béarn. Les papes de Rome devaient avoir une aversion particulière contre le royaume de Navarre ou plutôt une soumission certaine aux rois de Castille. Dans son livre publié en 1892, Alfred Cadier vantait les mérites de Jeanne d’Albret, « reine noble et pieuse », citait avec précision toutes les attaques subies par les Protestants en Béarn et dans les environs mais aucune indication n’apparaissait sur des destructions réalisées en Soule. Le prêtre catholique Dubarrat passa les cinq tomes de Cadier au peigne fin et dénonça les « mensonges » de Cadier durant les années 1895. Dubarrat qualifiait Jeanne d’Albret de « tyrannique et voleuse » mais dans ses écrits aucune trace des destructions de Soule. Iban parcourut aussi les publications de Frossard, Communay, Planté et Puaux, sans plus de succès.

Jeanne d’Albret avait organisé une université protestante dans la ville d’Orthez et le bâtiment avait été restauré pour abriter un musée de la Réforme. Iban entra dans cette belle maison avec l’espoir de recueillir quelque information sur ces événements de Soule. Parcourant les salles, il remarqua que, depuis longtemps, dès le XVème siècle, la nécessité de réformer l’Église était en débat en son sein. Beaucoup d’hommes d’église considéraient que le commerce des indulgences et l’adoration des Saints provoquaient une déviation des évangiles. Le débat avait été rompu, les catholiques et les réformateurs partirent en deux voies différentes. Iban, toujours à la recherche des événements de Montory et de Mauléon, releva une information dramatique. Henri IV avec l’Édit de Nantes légalisa la pratique des Protestants et son petit-fils Louis XIV cassa cet Édit en 1685, interdisant la pratique protestante. Un tableau montrait la liste des vingt-six personnes condamnées aux galères pour avoir pratiqué cette religion. L’un d’eux était de Montory, Jean Cassier, trente-cinq ans, menuisier, était condamné le 18 janvier 1687 et décéda dans un hôpital le 11 juin 1695, le lieu de l’hôpital n’étant pas précisé.

Quelque temps après, Iban entra au Salon du Livre de Pau et s’arrêta devant le stand de l’association CEPB. Il demanda évidemment des parutions concernant le XVIIème et il acheta celle contenant la liste des ministres protestants de Béarn. Bustanoby père et fils ainsi qu’Olivier étaient bien cités. Tout d’un coup, arriva au stand le président du CEPB, M. Chareyre, enseignant à l’Université et auteur de nombreux ouvrages sur le protestantisme. Iban lui exposa sa recherche et M. Chareyre lui laissa peu d’espoirs, les actes des colloques de l’époque ayant disparu, mais il lui promit de faire des recherches. Une semaine plus tard, il reçut le document 1J1513 envoyé par l’historien : « A Monseigneur le comte de Tholongon gouverneur pour sa majesté au pays de Soule Supplient humblement les chefs de famille et autres personnes professants la religion prétendue réformée tant à Mauléon que dans les villages voisins, disant que par la grâce de Dieu, ils ont eu la liberté de faire les exercices de leur religion publiquement tant en l’oratoire qu’en leurs maisons de Mauléon, qu’au château royal depuis 80 ans en ça et depuis ce temps entretenu des ministres actuellement résidents à Mauléon, mais le château ayant été démoli par commandement du défunt roi de glorieuse mémoire, les suppliants, pour la continuation des exercices de leur religion prirent provisoirement la maison noble du Domec de Chéraute, village le plus proche de Mauléon où ils vont depuis la démolition d’il y a dix sept ans ou environ. Monseigneur, les désordres et les mouvements qui ont été dans tout ce pays pour le bien et le repos duquel les suppliants se sont entièrement donnés à vous, les ont empêchés de poursuivre sans cesse le rétablissement des exercices de leur religion dans Mauléon conformément à la volonté de nos rois exprimée dans l’Édit de Nantes. Et premièrement, en l’article 2 où il est porté expressément en ces termes, qu’il est permis à ceux de cette religion, faire et continuer son exercice en toutes les villes et lieux de notre obéissance où il était par eux établi et fait publiquement par diverses fois les années 1596 et 97, nonobstant tous arrêts et jugements contraires. Monseigneur, les suppliants sont dans ce cas, car il se justifie par l’attestation ci-attachée qui est authentiquement et judiciairement faite, y assistant monsieur le procureur du roi, que les suppliants sont en possession de faire les exercices de leur religion depuis plus de 70 ans à Mauléon et au château royal, publiquement et au su de tous les habitants du lieu, après quoi il n’y a rien à redire, quelque prétexte qu’on ait voulu rechercher fort mal à propos, même au préjudice de la lettre de cachet de Sa Majesté que les suppliants ont eu l’honneur de vous faire voir. Ce considéré, il vous plaise de vos grâces Monseigneur, permettre aux suppliants de deux choses l’une, ou bien de continuer les exercices de leur religion dans leurs maisons de Mauléon comme ils faisaient au temps marqué par l’Édit ou bien de bâtir un lieu commode pour l’exercice de cette religion dans Mauléon (.barré.) avec inhibitions et défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu’elles puissent être de troubler et empêcher les suppliants en leurs exercices et construction du lieu à peine d’être punis comme perturbateurs du repos public et de l’union que Sa Majesté entend que tous les sujets gardent particulièrement avec ceux (.illisible) la religion, et cependant leur permettre de continuer cet exercice dans la maison dite de Jaurigoihen de Chéraute appartenant à la damoiselle veuve du défunt sieur de Bela Chéraute et de son consentement avec pareilles inhibitions contre toutes sortes de personnes de les troubler ni empêcher jusqu’à leur rétablissement à Mauléon et ferez justice.  Grosse :Requête des Calvinistes de Mauléon à M. le comte de Toulonjon. »

Le document ne contenait pas de date et Iban se mit à sa recherche : il plaçait les désordres et les mouvements qui ont été dans tout ce pays au soulèvement de 1661, confirmé par veuve du défunt sieur de Bela Chéraute car Isaac de Bela était décédé en 1660. Ce comte de Toulonjon avait exercé la charge de gouverneur de Soule de 1646 à 1671. Celui-ci, catholique, n’avait certainement pas autorisé les cérémonies protestantes au sein du domaine du château-fort, comme le faisait son prédécesseur, Arman de Belzunce, Protestant. Iban donnait une grande importance au document : écrit après le soulèvement par des Protestants de Mauléon, cette lettre mentionnait les difficultés des Protestants pour exercer leur culte et ne faisait aucune mention spécifique des destructions de Chéraute et de Montory citées par Brosser et Costère. Il en conclut que ces « destructions » avaient été inventées pour déclencher la venue de troupes du roi. Mais cette lettre mensongère allait servir de référence fiable au comte de Toulonjon pour écrire au Tiers-Etat depuis Paris[L.22], à Jacques de Bela pour ses « Tablettes », à Jean de Jaurgain pour ses livres sur la Soule et à Txomin Peillen en 2007.

Iban sentit un malaise monter de son estomac et les images du début de la guerre d’Irak lui arrivèrent à l’esprit. Il avait vu dans la presse et à la télévision les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein dans des abris souterrains avec force schémas et détails. Les présidents des USA et du Royaume Uni soulignaient que ces armes mettaient l’humanité entière en péril, soulignant la nécessité de la guerre. Ils étaient entrés en Irak et avaient fait beaucoup de dégats et aussi de nombreuses victimes civiles, et Saddam Hussein avait été écarté du pouvoir. Mais après, aucune trace des redoutables « armes de destruction massive » et plus tard, la manœuvre apparut au grand jour : c’était une invention des services secrets pour susciter le départ à l’assaut. Le mensonge avait été expliqué dans une certaine presse et dans les réseaux sociaux mais la grande presse et la télévision n’en dirent pas grand chose. Iban remarqua que les archives de cette grande presse et de la télévision ne contenaient pas de traces du mensonge, comme il n’en trouvait pas à propos des destructions citées par Brosser et Costère. Iban en conclut que le piège de l’Histoire officielle était toujours actif : les grands médias font l’Histoire officielle comme les médias périphériques font la Mémoire des gens. Dans ses recherches sur les documents anciens, les archives de l’Histoire seraient facilement accessibles alors qu’il lui faudrait beaucoup fouiller pour dénicher quelques documents de la Mémoire de la Soule.

Décembre 2015

Iban voulait bien classer les nombreux papiers étalés sur sa table mais il n’avait pas encore trouvé la manière de les classer à son goût. Il avait mis sur la carte IGN les traces relevées par radiesthésie, il avait parcouru toutes les collines bordant le gave Le Saison et sur tous les sommets, il avait trouvé des traces de constructions et de bandes. Suivant la remarquable thèse de Henri Lefebvre publiée en 2014, les habitants étaient nomades, tantôt en montagne, tantôt en plaine, cultivant le sol ici, faisant pacager les bêtes là-bas, cueillant les fruits et pratiquant la chasse, montant et démontant des abris légers, c’est-à-dire un mode de vie nomade. Il y a plus de 2 000 ans, ils avaient commencé à se fixer au sol, construisant des demeures durables. Iban se rappelait aussi les évocations de Jacques Cazaubon : il y a 3 000 ans, les Celtes étaient passés par ici et les habitants avaient aménagé les gaztelü ou enceintes fortifiées. Avec ses baguettes, Iban avait relevé une multitude de traces et il s’efforçait de les mettre en relation avec ces deux hypothèses. Devant la carte IGN contenant ses relevés sur les collines, il constata qu’il pouvait faire des sous-ensembles :

- les vastes zones pleines à Domezain, Aroue et Nabas ;

- les constructions entourées de bandes à Arrast-Larrebieu, Garindein, Ordiarp et Musculdy ;

- les constructions en rangées à Ossas, Cihigue, Sunharette, Alçabehety et Abense de haut ;

- les fours et les longs ateliers à Maidekorralea, Restoue, Haux et Montory.

Les traces ne pouvaient pas être mises en doute et Iban réfléchissait. Les relevés indiquaient un certain mode de vie, les gens étaient ainsi organisés, en adéquation avec leurs travaux et leurs ressources. Par conséquent, des aménagements différents indiquaient des modes de vie différents. Quand les baguettes indiquaient une zone « pleine », cette zone rayonnait et les baguettes tournaient de 90°. Iban avait bien cherché à comprendre ce signal, il était passé au-dessus de jardins plantés de carottes et de poireaux et sur un champ labouré et semé de maïs et les baguettes ne bougeaient pas. Donc, ces zones « pleines » indiquaient autre chose ou, comme le signalaient les traces de constructions, à cet endroit, la terre avait été profondément remaniée, portée d’ailleurs et entassée là ou autre chose. Il en concluait que les baguettes lui indiquaient une terre profondément remaniée.

L’un des endroits les plus intéressants était la colline Gaztelutxaga de Larrebieu. Tout d’abord en bas de la colline, les maisons Ayçaguer et Gaztelu, puis sept bandes régulières autour de la colline et quatre constructions au sommet. Et en montant par l’axe du col, une piste de six enjambées (quatre mètres) de large jusqu’au sommet et sur le versant joignant la colline suivante, une piste identique. L’existence de cette large piste mettait à néant l’idée des enceintes fortifiées : quel est le système défensif avec une piste de quatre mètres de large la traversant de part en part ? Iban en déduisait que les bandes contournantes indiquaient un aménagement profond du sol pour une certaine fonction agricole et que la piste permettait la circulation des hommes et des bêtes travaillant à cette fonction. Iban était déjà resté en admiration devant les terrasses du vignoble d’Irouleguy : des bandes étroites aménagées pour les plants de vigne et les passages des vignerons, mettant à jour la belle couleur rougeâtre de la terre. Il imaginait ce genre de choses dans les traces signalées par les baguettes. D’autant plus que sur la route de Larrory et au-dessus de la maison Aguerria, des restes de terrasses étaient encore bien visibles. Quand il posait la question de la date de leur aménagement, le pendule lui indiquait tantôt douze, tantôt quinze tours, ces aménagements avaient été faits au Vème et au VIIIème siècles.

Iban rechercha le nom Aguer sur la carte IGN, il se rendit compte que les noms Aguer et Ayçaguer se trouvaient dans une zone restreinte : Larrory, Moncayolle, Larrebieu, Laruns, Licharre, Garindein, Ordiarp, Ossas et Alçabehety. Il décomposa d’abord le mot aizager = aüzo + ager. Les gens vivant sur une colline constituaient un voisinage (aüzoa) et Jacques Casaubon trouvait là l’origine de la racine hiri (iri). La famille Ager devait avoir une responsabilité spécifique, comme les Sala, Jauregui et Benta assez fréquents dans cette zone. Iban mit ce nom en relation avec le système de classement de l’espace des Romains. Ceux-ci dénommaient « ager » l’espace favorable à leurs cultures et le reste était le « saltus », c’est-à-dire l’espace inutile pour eux, peuplé de Barbares. Les Romains impulsaient la production de blé, de pommes et de vin dans cet espace. Les Romains désignaient le voisinage par « vic » dont le radical existe encore dans le mot vicinal (chemin vicinal). Iban soupçonnait l’origine de l’usage répandu des noms Ager et Aizager : les Romains faisaient du commerce avec ces voisinages et ils désignaient leurs représentants par le mot « ager ». Les noms Aguer et Ayçaguer se trouvaient dans une longue et étroite zone allant de Larrory à Alçabehety, en passant par Ordiarp, une zone qui traversait bizarrement la Soule.

Pendant qu’il regardait les noms des maisons, Iban remarqua que la plupart était en relation à la situation spatiale : Bidegain (au-dessus de la route), Bidarte (entre les routes), Etxegarai (la maison au-dessus), Etxebehere (la maison en-dessous), Karrikaburu (la maison au bout de la route), etc. Il en concluait que la nouvelle maison placée au bord de la route ou à proximité d’une maison existante recevait une désignation attribuée par le voisinage. Tirant encore sur ce fil, Iban en tira une autre conclusion : si le nom de la maison était exprimé par les voisins, cela signifiait que la famille qui avait construit la maison n’avait pas de nom ou que son nom n’était pas utilisé pour nommer la maison. Il en déduisit aussitôt que les familles nomades expliquées par Henri Lefebvre n’avaient pas de nom ou, peut-être, que les membres du groupe avaient seulement le nom du voisinage qu’ils occupaient. Cela lui permettait aussi de comprendre l’importance ultérieure de ce nom, allant jusqu’à supprimer le nom d’origine à la suite du mariage, etc. Mais Iban avait encore un doute : ce nom qu’il fallait à tout prix conserver et transmettre, marquait-il le début de la sédentarisation, donc la fin de la période nomade qui avait duré des siècles ou plutôt, la première possession d’un espace fixe de vie ?

Tout en observant la zone contenant les Aguer, Iban nota sa ressemblance avec celle des clochers trinitaires. Il avait déjà cherché à comprendre l’origine de ce type de clocher car il avait trouvé en Soule deux types de clochers : les carrés et les plans. Les murs plans contenaient une, deux ou trois places de cloches et le haut du mur était à une ou à trois pointes ou simplement arrondie. Les clochers à trois pointes étaient visibles à Moncayolle, Arrast, Charitte-debas, Undurein, Espes, Abense, Viodos, Haute-Ville, Gotein, Libarrenx, Idaux, Mendy, Aussurucq, Sibas, Abense-de-haut et Restoue. C’est-à-dire à peu près la zone des Aguer, tout en sachant que ce type de clocher existait aussi à Agnos et à Viellenave de Navarrenx. Si Iban considérait comme une hypothèse le rattachement de la zone des Aguer à la présence des Romains, il avait la certitude que l’Église était arrivée en Soule avec les Romains. Il savait que l’Église avait inculqué sans relâche à la société deux concepts fondamentaux : le patriarcat et la propriété individuelle. Pendant la présence des Romains avaient été construites les premières églises, définis les décimaires fixant la dîme et la paroisse, privilégiés le patriarcat et la propriété individuelle. Le testament en était le meilleur exemple. Le « vieux père », l’ancien chef de la maison, pouvait distribuer des parts de son usufruit et, surtout, faire dons et legs à l’Église et aux ordres religieux, ce que ne lui permettait pas l’ancien système. En concurrence avec la traditionnelle transmission du bien familial, le testament était le cheval de Troie du patriarcat. Si Iban pouvait expliquer le clocher trinitaire de Viellenave par le centre de communication des Romains se trouvant à Navarrenx, il ne pouvait expliquer les clochers trinitaires de Soule. Iban avait bien remarqué les catastrophes apportées par les monothéismes et il prenait plaisir à voir, dans les clochers trinitaires, la volonté d’adoucir un monothéisme radical et la recherche d’une ouverture avec l’expression publique de la Trinité.

Toujours à la recherche d’indices sur ces vieux noms, Iban entra à la médiathèque de Mauléon où il savait trouver le « Censier gothique de Soule », réputé être le plus vieux document sur la Soule. Iban prit ce livre en main : publié par les éditions Izpegi en 1994, le contenu avait été rédigé en espagnol par Ricardo Cierbide, professeur à l’Université de Gazteiz, traduit et adapté au français par le professeur J.B. Orpustan. Cependant, le texte du Censier était en occitan et Michel Grosclaude y apportait la traduction et les notes d’interprétation. Dès la lecture du préambule, les noms utilisés pour désigner les habitants de Soule éveillèrent l’attention d’Iban : Sibyllates pour le grec Pline, Sibusates pour le romain Cesar. Et lorsque le roi de Navarre Alphonse I le Batailleur ordonna la construction du château-fort en 1122, dans son écrit en latin, il nommait la Soule Sobola et Soula. Dans un dictionnaire du vieux français, Iban avait trouvé le mot Sibylle, utilisé par les Grecs, pour désigner une femme ayant la connaissance de l’avenir et le don de le prédire. Cela fit sourire Iban : il trouvait que les femmes-bergères de la mascarade de Chéraute avaient bien l’allure de Sibylles, des descendantes directes des Sibyllates vues par Pline ! Iban entra enfin dans le contenu du Censier qui donnait avec précision ce que chaque maison devait payer, certains en monnaie morlans, d’autres en conques de blé, froment, millet ou en tonneaux de cidre ou de vin. Iban s’étonna enfin de la manière de distinguer certaines paroisses, ainsi Endurein Suson/Endurein Juson ou Aucet Suson/Aucet Juson. J.B. Orpustan attribuait la dernière paire à Alçay et Alçabehety et Iban fit la relation occitano-souletine avec suson = du haut et juson = du bas. En voyant le mot suson, Iban se rappela un texte du notaire Bichoué de 1650 dans lequel il désignait le gave de Menditte par le mot Seson. La désignation du notaire indiquait la partie haute du gave et la question venait en suivant, plus haute que quoi ? Sans doute Mauléon ou Sauveterre, et la partie basse devait bien exister quelque part. Iban avait moins de doute sur le fait que le nom Saison utilisé actuellement venait de ce Seson de 1650.

Iban regardait le livre édité par Izpegi avec la tête pleine d’idées contradictoires suscitées par l’absence de date, son utilisation inconnue, les dénominations erronées et une longue liste d’interprétations improbables. Une phrase de la quatrième de couverture confirma ses doutes : « Le Censier gothique publié par Izpegi est le principal document pour connaître la situation au nord des Pyrénées et surtout en Soule durant le Moyen Age, le plus important pour ses informations détaillées sur le Moyen Age » C’est justement ce qu’il mettait en doute : la période du Moyen Age et le recensement de la taille à payer au roi. Car il avait bien relevé dans ses papiers anciens que les Souletins répétaient constamment être dispensés de payer cette taxe depuis des siècles. Ricardo Cierbide avait fait une longue dissertation sur ce thème et il s’appuyait sur une affirmation de Jean de Jaurgain pour admettre l’année 1377 comme datation. Jean de Jaurgain disait que c’était sous la domination des Anglais que ce texte avait été rédigé pour établir avec précision la taille que chaque maison devait payer au roi. Cependant, Iban avait lu dans les documents du XVIIème siècle comment les Souletins s’appuyaient sur les textes écrits par les rois eux-mêmes, leur confirmant l’exemption de taille au roi. Les Souletins étant tenus de payer la taxe fixée par l’assemblée de Licharre et la dîme à l’Église.

Iban ouvrit de nouveau le Censier à la recherche de la période d’écriture du document, cette question prenant une bonne part du livre. L’année 1690, sur ordre de Jean-Pierre de Hegoburu vice-gouverneur, deux greffiers de Licharre avaient été chargés de copier un document « sans date ». Mais cette année-là, Jean Pierre de Hegoburu avait acquis la charge de bailli royal de Mauléon. Marié avec la cousine de l’évêque d’Oloron et résidant au château de Maytie, Jean Pierre de Hegoburu avait chargé deux greffiers de Licharre de la copie du texte. Iban eut une belle surprise en faisant la liste des charges de Jean-Pierre de Hegoburu. Son beau-père lui ayant transmis la charge de vice-gouverneur, il représentait le gouverneur à la Cour de justice et l’assemblée de Licharre. En 1690, il avait acquis la charge de « bailli » de Mauléon, c’est-à-dire de trésorier des finances du château-fort : péages du pont et du marché, le moulin et la surveillance du marché. Iban comprenait mieux les phrases du Censier indiquant les sommes à « payer au château de Mauléon ». Hegoburu centralisait au château-fort le paiement de la dîme des paroisses. Cela représentait un mouvement assez important : les agriculteurs des soixante-huit paroisses amenant des sacs de blé ou d’avoine et des barriques de cidre. Toute cette marchandise était convertie en argent grâce au contrôle du marché et reversée à l’évêque et aux commandeurs. Ainsi l’évêque De Marca avait relevé que durant l’année 1649, la dîme du Clergé de Soule dépassait la somme de 136 000 livres (X.4). Iban comprenait maintenant comment le « Censier gothique » rédigé en béarnais ancien détaillait si bien la contribution que les paysans devaient « payer au château de Mauléon » : l’évêque d’Oloron avait chargé le mari de sa cousine de la récolte de la dîme de Soule. Iban voyait en ce Hegoburu un bel exemple de cumulard avant la lettre ce que lui confirma le découpage de son nom : Hegoburu, l’extrêmité Sud, semblait plutôt signifier, au temps de ce Jean-Pierre, à l’extrême de l’Ego.

Février 2016

Iban voyait plus clairement la démarche de Bernard Goyheneche : certains Souletins, et parmi eux son neveu, avaient été mis en prison à Saint-Palais et c’est en leur défense que Bernard Goyheneche se manifesta au printemps 1661. Des Souletins avaient été tenus en prison pendant de nombreux mois, en attente d’un procès qui ne venait pas. Dans les lois de Soule, le maintien en prison était d’un mois au maximum, le temps de prouver la culpabilité. Ensuite, le condamné faisait sa peine ailleurs ou le détenu sortait libre. Le long emprisonnement de Saint-Palais était une grande injustice dans la Soule de l’époque. Jean de Peyré avait mis à profit l’absence du gouverneur de Soule pour acheter le domaine royal en 1641. L’année suivante, quelques responsables se réunissaient pour amasser la somme du rachat et envoyer une équipe au conseil du Roi pour le négocier. Jean de Peyré et sa mère avaient emporté les enchères à 40 000 livres mais Marie d’Aramits ayant fait une surenchère de 30 000 livres au cours de la tentative de rachat, le montant final était à 70 000 livres, obligeant les négociateurs à emprunter 20 000 livres supplémentaires. L’assemblée de Licharre avait décidé le rachat et l’acte d’emprunt n’avait pas été fait dans son local mais dans la maison de l’évêque de Maytie.

Iban avait remarqué que chez l’évêque étaient bien présents des membres du Clergé et de la Noblesse mais aucun du TiersEtat. Iban avait bien lu dans les actes rédigés quelques années plus tard par les membres du Tiers-Etat que ceux-ci dénonçaient le « prétendu emprunt ». L’origine de cette contestation était là : les membres du Tiers-Etat étaient absents lors de la rédaction de l’acte d’emprunt. Iban en ignorait la raison ; soit le Clergé et la Noblesse ne les avaient pas invités, soit ils n’étaient pas venus à cause de leur désaccord sur la démarche. Les organisateurs de l’acte d’emprunt étaient l’évêque de Maytie, Dominique de Chabos commandeur d’Ordiarp et Pierre de Pagolle vicaire général, tous trois résidant à Oloron. Les créditeurs étaient des personnalités d’Oloron et de Pau, les cautions de l’emprunt étant les barons de Monein et de Mesples, résidant en Béarn, propriétaires de quelques biens en Soule et membres du parlement de Pau. Iban savait aussi que les officiers royaux de Licharre avaient des relations étroites avec le Béarn. Le vice-gouverneur de Brosser venait d’une famille de commerçants d’Orthez et son frère Etienne était juge à la Cour du parlement de Pau. Le procureur Costère venait d’une famille de Saint-Goin possédant des abbayes et aussi membre du même parlement. Dans la volonté des officiers de mettre de côté le Tiers-Etat, Iban voyait aussi une stratégie commune entre le clergé vivant à Oloron et percevant la dîme de Soule et les nouveaux bourgeois béarnais.

Au rachat initié en 1642, le conseil du Roi avait prononcé un refus définitif en 1643. L’avocat Allande Oihenart et le syndic du Tiers-Etat Pierre de Bonnecase étaient revenus les mains vides, après avoir laissé dans une banque de Paris 38 000 livres [L.31], le premier ayant en poche 3 000 livres et le second 6 500. La tentative de rachat avait donc coûté 32 500 livres mais l’emprunt n’avait pas été liquidé. Les héritiers des barons de Monein et de Mesples réclamaient en 1661 la somme de 150 000 livres, tout en ayant encaissé chaque année 4 000 livres d’intérêt. L’organisateur de l’emprunt, l’évêque de Maytie était décédé en 1646, au moment où de Toulonjon prenait la charge de gouverneur mais, comme le précédent gouverneur n’avait pas signé l’acte d’emprunt, celui-ci avait dû laisser cette affaire de côté. Iban avait du mal à comprendre comment les responsables de Licharre avaient pu laisser la dette augmenter ainsi. Ils devaient estimer que de Toulonjon avait la capacité de négocier une solution à l’amiable avec de Troisvilles, deux comtes réunis pour faire un bon compte en quelque sorte. Ou alors, ils laissaient volontairement la dette augmenter, sachant que les trois-quarts de celle-ci étaient à charge du TiersEtat, augmentant ainsi les chances d’affaiblir ce groupe.

Les membres de la Noblesse, nommés juges-jugeants ou terre-tenants dont une dizaine de potestas, avaient peu de biens et se préoccupaient principalement de l’application de la Coutume Écrite et de la gestion des terres communes. Mais leur présence allait en diminuant car des soixante-huit titulaires, moins d’une vingtaine assistait aux assemblées. Le Tiers-Etat comprenant les paysans, les artisans et les commerçants était bien plus nombreux mais avec des moyens encore plus limités. Pendant ce temps, le comte de Toulonjon construisait un « Petit Versailles » à Semeac près de Tarbes, tout en possédant la charge de gouverneur de Bayonne. Le vice-gouverneur habitait au château de Maytie et le procureur de Costère était propriétaire de la grande ferme Amichalgun d’Etcharry. Les membres du Clergé de Licharre étaient les principaux bénéficiaires de la dîme, une entrée d’argent conséquente et régulière. Iban percevait dans cette affaire un affaiblissement du Tiers-Etat et de la Noblesse et une montée en puissance du Clergé et des nouveaux bourgeois.

L’affaire Udalbiltza arriva à l’esprit d’Iban : cette institution avait été montée entre les conseils municipaux des pays basques pour mettre en pratique la solidarité entre les zones, les plus riches aidant les plus pauvres. Le Parti Nationaliste Basque avait abandonné cette institution en 2001, laissant le parti Batasuna seul et c’est ainsi que, constatant la gravité de la situation souletine, Udalbiltza lança, sur l’ensemble des pays basques, une campagne de collecte de fonds pour soutenir les projets économiques de la Soule. Le président de la communauté des communes et les deux conseillers généraux dénoncèrent cette campagne en envoyant à la presse une lettre qui précisait « … ne confondez pas solidarité et humiliation. La Soule, comme beaucoup d’autres territoires, connaît des problèmes mais elle ne fait pas la charité… » Vraisemblablement, ces élus souletins ressentaient de l’humiliation avec l’aide apportée par la gauche abertzale. La communauté des communes faisait son possible pour soutenir les projets locaux en sollicitant des subventions dans les institutions de France et d’Europe. Mais par ailleurs, des Souletins participaient à la campagne d’Udalbiltza et, comme ils l’avaient mentionné eux-mêmes, ils n’avaient pas demandé à ces élus la permission de soutenir les projets souletins.

Iban voyait dans cette anecdote l’illustration de la démarche convenable des subventions des institutions françaises et la démarche non convenable de l’aide apportée par la gauche des autres pays basques A la pastorale de l’été suivant, Iban avait fait la connaissance de personnes d’Oiarzun et Zizurkil qui avaient participé à la campagne de collecte et qui étaient fiers des 400 000 euros récoltés. Iban ne leur avait pas parlé de l’humiliation exprimée par les trois élus souletins, ça lui faisait encore de la peine. Mais, plongé dans l’ambiance de la pastorale, il imagina la scène, bien souvent vue dans les films, pour mettre en scène les trois élus. En bas des gradins, le jeune sénateur critiquant avec vivacité la mollesse des vieux et sur les rangs supérieurs, les vieux sénateurs romains offensés, raides, un pan de la longue toge posé sur le bras, les lèvres serrées et le regard furieux.

Quelques jours plus tard, Iban découvrit les traces d’une autre collecte dans un acte du notaire Bichoué de Tardets : « 20-3-1663 Abense, Pierre Doliberon, Jean de Beguieria, Miguel Dargat, Jean de Beretereche autorisent Detchandy Gratian, Uhalt et Geremino Duturralt, Domingo Irigoinegaray, tous d’Abense, à Gratian Assart député de la paroisse, Doliberon 40 frs, Begieria 24 frs, Dargat 36 frs, Beretereche 20 frs, Detchandy 20 frs, Duhalt 20 frs, Duturralt 16 frs, Irigoinegaray 33 frs, qui sont les parts auxquelles les maisons ont été taillées pour les gages, lesquels ont protesté en vertu du présent acte contre d’Assart et la paroisse, pour faire rebattre la quote-part, et lui vouloir notifier, qu’il donnera connaissance à la paroisse.» Iban y trouvait une preuve de la fameuse dîme : chaque paroisse prélevait le dixième de la production de chaque paysan et cela depuis longtemps, suivant une disposition mise en place au temps des Romains. Iban remarquait que le prélèvement n’était pas anodin, sachant qu’à l’époque une paire de boeufs se négociait aux environs de cent francs, la part de ces paysans était importante et sans doute identique dans les autres paroisses. Le montant semblait être fixe, suivant la dimension de la ferme, non plus suivant la production de l’année mais déterminée bien avant. Iban notait aussi que ces paysans demandaient la diminution de leur quote-part, l’année du remboursement de la dette générale de Licharre.

Ce texte rappela à Iban une histoire de dîme racontée par Alain Borda. Au XVIIème siècle, les agriculteurs d’Esquiule étaient en procès à la Cour du parlement de Pau à propos d’arbres fruitiers : la paroisse prenait en compte tous les arbres fruitiers dans le calcul de la dîme, suivant l’usage du Béarn. Les paysans d’Esquiule demandaient l’exonération des arbres plantés dans les clôtures en s’appuyant sur une clause précise : le seigneur de Tardets les avait installés à Esquiule avec les règles de fonctionnement de Soule et une de ces règles indiquait que seuls les arbres fruitiers de l’intérieur du clos entraient dans le calcul de la dîme. Les arbres fruitiers des clôtures étaient exclus de ce comptage. La Cour accepta ce critère venu de Soule. Iban comprenait mieux l’existence de nombreux arbres fruitiers dans les clôtures des champs et des prés de Soule.

Avril 2016

Iban était dans le grand bâtiment des archives de Bordeaux et sa demande de consultation des documents de Soule du XVIIème siècle avait reçu un accueil favorable. Il avait déjà parcouru les archives de son département ainsi que les actes contradictoires de la Cour du parlement et de la Cour des Aides de Bordeaux. L’un accordait aux barons le droit de levée directe, l’autre cassait cette décision et la conséquence était le soulèvement du Tiers-Etat avec Bernard Goyheneche. Iban cherchait à comprendre ces actes bizarres et il était venu à Bordeaux avec l’espoir de dénicher un indice éclairant. Il venait de trouver un document qu’il n’avait pas remarqué dans les livres d’histoire : « Suppliant humblement Arnaud Jean de Peyré, chevalier, comte de Troisvilles, lui disant pour satisfaire à l’ordonnance du bureau du 3 août dernier. Il s’est présenté comme partie le 26 août, Mr Pierre de Barneche son procureur pour représenter au bureau, les titres des adjudications en sa faveur et de la feue dame sa mère écrits par Mrs les commissaires députés par Sa Majesté du domaine, seigneurie et vicomté de Soule, (…) Procéder à la clôture et liquidation des dépens, dommages et intérêts dont il baille état à part et produire les pièces justificatives et au surplus lui exiger acte comme il a requis par la requête du 5 de ce mois de ce qu’il déclare être toujours prêt à faire la revente du domaine et vicomté de Soule, greffes et droits dépendants, en remboursant à la somme de 104.516 livres 10 sols et les dépens, dommages et intérêts seront pareillement liquidés et en attendant son remboursement à s’engager de retirer des terres et paroisses et en lui attribuant acte de tout le 16 août dernier et de laisser des copies au greffe du bureau pour y avoir recours quand besoin sera. Barneche faisant pour les seigneurs du conseil, Loretz (trois lignes barrées) Au bureau des finances en Guyenne le 10 septembre 1668. »

Iban avait déjà lu dans les archives le nom de Pierre de Barneche, agissant comme avocat au service de Troisvilles et ici, il apparaissait en défenseur des droits du même comte. Celui-ci avait acheté en 1641 le fameux domaine royal pour 40 000 livres à Louis XIII. Son fils Louis XIV lui rachetait le même domaine en 1668, pour la somme de 104 000 livres. Iban lut avec attention le passage suivant : les titres des adjudications en sa faveur et de la feue dame sa mère. Le domaine avait été acheté par Jean de Peyré et sa mère Marie d’Aramits, à l’inverse de ce que disent beaucoup d’historiens. Même si le roi de France avait bloqué les tentatives de Jean de Peyré en 1662, il avait attendu le décès de la mère, arrivé en 1667, pour mettre en place le rachat. En cela, Iban trouvait confirmation du « pouvoir » de Marie d’Aramits. Le premier fils de Marie était né en 1598 et, si Iban lui donnait vingt ans à cette période, Marie d’Aramits avait quatre-vingt-neuf ans à son décès en 1667. Son mari étant mort en 1607, elle avait donc passé soixante années de sa vie à Elizabea de Troisvilles où son fils mousquetaire n’était venu qu’une seule fois en 1625. C’est de là qu’elle avait fourni à son fils tous les éléments de ses procès à la chaîne. Une affaire de 1638 éclaire bien l’attitude de Marie d’Aramits. L’affaire apparaît dans le rapport d’enquête de la Cour de Licharre : à la Saint-Jean de 1638, Joanes Dufaur de

Troisvilles est arrêté par les hommes de Marie d’Aramits et amené à Oloron. Le sénéchal de Lannes le condamne aux galères, il passe par Toulouse puis sa trace disparaît. Son père et son oncle, Menaud et Eneko Dufaur, vont au marché de Tardets pour recueillir des fonds en vue de la demande de libération de Joanes. A leur retour, alors qu’ils passent dans la plaine de Troisvilles, les hommes de Marie d’Aramits les attaquent : le père Menaud est tué, son frère grièvement blessé. Les auteurs de l’action sont cités comme serviteurs de Marie : Altabegoiti de Lichans, Eiherezki de Camou, Bereterreche de Menditte et Perenaut de Tardets, armés d’arbalètes, de fusils et de poignards. La cour de Licharre avait fait l’enquête mais Joanes était déjà condamné aux galères à Oloron et envoyé à Toulon. Le gouverneur de l’époque était Arman de Belzunce, Protestant comme Marie d’Aramits, cela pouvait expliquer l’impunité des auteurs de ce crime. D’autant plus que le jour de l’enterrement du père Menaud Dufaur, Marie d’Aramits avait interdit l’usage des cloches de l’église de Troisvilles. Iban lut avec un plaisir certain une phrase de l’acte de 1668 : « en attendant son remboursement, à s’engager de retirer des terres et paroisses ». Sachant que de Troisvilles était allé jusqu’à faire des faux documents pour s’approprier des droits de justice dans les paroisses, les hommes du roi de France lui signifiaient clairement la dépossession. Le comte avait certainement vendu son grand hôtel de la rue de Tournon pour construire le château Elizabea dans le style Mansard. Son comté se limitait à treize fermes en fief, une forge et une fabrique de tuiles. Les membres du Tiers-Etat avaient dû ressentir un grand soulagement, car c’était le roi de France qui signait la fin d’une discorde qui avait duré vingt-neuf ans. L’ancienne gestion des terres communes ainsi que les droits de justice de Licharre étaient remis en place. Les tentatives d’appropriation du comte de Troisvilles avaient fait long feu. Les sociologues nomment cette démarche la reféodalisation. Les anciens aristocrates avaient des ambitions de possessions féodales, tel le duc de Gramont à qui le biltzar du Labourd avait donné 9 500 livres pour qu’il s’abstienne d’enchérir le domaine royal mis en vente par Louis XIII. A cette époque, les bourgeois nouvellement enrichis constituaient une classe montante, soucieuse d’acquérir des espaces pour augmenter leur rayonnement. C’est ainsi que les bourgeois enrichis d’Aragon et de Navarre avaient acquis les terres communes et les paysans n’avaient plus de terres d’élevage. Il ne leur restait que le travail d’ouvrier agricole pour ces propriétaires, travail précaire de surcroît. Quelques siècles plus tard, ces paysans allaient venir travailler dans l’espadrille à Mauléon pour échapper à la misère de leur pays. Cependant, au Labourd, en Béarn et en Soule, les terres communes allaient avoir une gestion collective pendant les décennies suivantes.

La lecture de cet acte avait soulagé Iban : les Souletins avaient bloqué la reféodalisation, avec un certain prix, il est vrai. Mais ils n’en avaient pas fixé le prix, c’étaient les barons et leurs alliés de classe qui avaient laissé monter les enchères. Iban se rappela la revendication de Bernard Goyheneche : chasser cette pouillerie de Français. Les poux étaient encore présents à Mauléon et Licharre mais avec moins de capacité de soutirer le sang des Souletins. Iban voulait bien l’imaginer ainsi. Il lui était plus facile de comprendre pourquoi Jean de Jaurgain n’avait pas fait grand cas de ce texte de 1668 dans ses écrits, le laissant de côté, comme si cela n’avait pas existé. La victoire des gens simples ne semble apporter aucune aide à l’écriture de la grande histoire.

Septembre 2016

Iban pensa qu’il arrivait à la fin de ses recherches, les archives départementales du XVIIème siècle ne lui apportaient plus d’indice intéressant. Il avait lu dans les livres d’histoire que la Cour de justice de Licharre avait été abaissée au rang de Sénéchaussée en 1690 par lettre de Louis XIV. Il n’y en avait aucune mention dans les archives, pourtant cela avait dû représenter une décision importante pour les nobles-juges locaux. Leur manque de réaction dénotait la faiblesse de ce groupe. Jusqu’à cette date, cette Cour était souveraine, indépendante, les causes civiles et criminelles étaient jugées par les terre-tenants, comme l’avait accepté le roi François Ier en 1520. Les appels de ces décisions étaient réalisés à la Cour du parlement de Bordeaux qui avait un représentant à Licharre en la personne du procureur. Avec la catégorie de Sénéchaussée, la Cour de Licharre était passée sous le contrôle de la Cour du parlement de Pau et les nobles-juges avaient été remplacés par des juges formés au royaume de France. Iban savait bien que, malgré une longue résistance, le tribunal de Saint-Palais avait été mis en Sénéchaussée dans les années 1640, comme l’avait été le tribunal d’Ustaritz.

Le nombre de nobles-juges présents à la séance ordinaire de 1641, séance bisannuelle, était bien réduit, treize au total. Et quand les nobles-juges se réunirent en 1660 pour la répartition des 15 000 livres de remboursement, dix-huit étaient présents autour de la table : «  …messire Valentin d’Aroue, vicomte de St Martin, noble Jean sieur potestat d’Espes, Isaac sieur potestat de Charritte, Arnaud d’Abbadie Costere, sieur potestat d’Amichalgun, Salomon Belaspect sieur du domec d’Undurein, Pierre sieur potestat de Chéraute, le sieur potestat de Sibas, Pierre du Martin sieur de Lasalle de Sibas, Pierre de Conget sieur potestat d’Ossas, Pierre de Charritte, sieur d’Urrutie d’Aussurucq, Arnaud sieur d’Olhassary d’Aroue, Pierre sieur d’Irigaray d’Alçay et Cazenave de Menditte, Garrie de Charrite sieur de Carrere d’Abense, Joseph sieur de Jauregui de Libarrenx, Pierre sieur d’Andurein de Haux, Pierre du Martin sieur de Jaurgain d’Ossas, Jean Pierre de Peys sieur de Suhare, Bertran de Cazenave sieur de Saldun d’Abense de bas, et Me Pierre de Sartillon, prêtre, docteur en théologie, curé d’Alçay et chanoine de St Engrace faisant pour le sieur d’Atagui et potestat de Lacarry… » La liste de répartition définie dans cette réunion contenait quarante-six nobles-juges titulaires. Si, au début du siècle, la liste officielle comprenait soixante-huit titulaires, en 1660, le nombre était de quarante-six et seulement dix-huit en état de se présenter dans une réunion relativement importante. Iban pouvait penser confortablement que le Roi de France, dans sa volonté centralisatrice, avait mis fin brutalement à une institution séculaire de Soule mais il devait reconnaître que le groupe des nobles-juges était en fin de course. Les officiers du Roi en avaient profité pour les mettre à l’écart et les remplacer par des juges royaux, ce dont ils rêvaient depuis longtemps. L’absence de protestation écrite confirmait cette faiblesse.

Iban avait bien l’impression de parcourir les vestiges d’un ordre ancien. Le pays de Soule avait fonctionné de manière souveraine pendant des siècles, il disposait de l’assemblée de Licharre pour établir les règles de fonctionnement collectif : les pacages et les cayolars de montagne, les routes et les ponts, les champs de culture, la transmission du bien familial, et aussi d’une Cour de justice pour trancher les désaccords suivant une Coutume Écrite mise en adéquation par l’assemblée. Tout en faisant des promesses de fidélité aux différents rois de France, de Navarre et d’Angleterre.

En parcourant les collines, Iban avait relevé les traces d’un mode de vie très ancien parce qu’il avait constaté des traces antérieures au Vème siècle, tantôt des maisons, tantôt des ateliers et des fours à vent. Il avait fait récemment une belle découverte à Milagate d’Irati. En montant par le cayolar d’Organbidea, il avait rencontré sur le plateau des cercles de pierres, les cromlechs. Popol le randonneur lui avait montré l’arrivée de l’ancienne route de transhumance venant de Larrau, un fossé large sur la crête de Milagate. Se promenant vers la gauche, baguettes de radiesthésie en main, Iban releva les traces de trois fours à vent qui avaient servi à fondre du cuivre et du bronze vingt siècles auparavant. Sur le côté droit, il disposa sur d’autres relevés une bande de rubalise pour marquer l’emplacement d’un bâtiment rectangulaire : des murs épais d’un mètre délimitant une longueur intérieure de 11 mètres. Une construction solide qu’il plaçait dans le service des gens travaillant aux fours : garder au sec le charbon de bois et le minerai, marteler le métal fondu, abriter les artisans, etc. Rentré à la maison, Iban plongea dans le livre « 50 ans d’archéologie en Soule » rédigé par Dominique Ebrard parce qu’à la page 213, il savait trouver les fouilles réalisées à Milagate V, le cromlech situé à trente mètres du bâtiment qu’il venait de découvrir. Fidèle au discours habituel des archéologues, Dominique Ebrard concluait l’analyse des fouilles en attribuant au cromlech un rôle dans l’hommage aux défunts des pasteurs-agriculteurs depuis trente siècles. Iban avait de quoi mettre en doute cette version avec sa découverte des fours à vent. Cela lui faisait supposer un ensemble bien différent d’activités : les muletiers transportant le minerai et le charbon de bois, les techniciens des fours, les metteurs en forme du métal, les gens chargés de son transport et de son commerce et les représentants des propriétaires.

Iban reliait plutôt la présence des cromlechs à la présence de ces artisans, au marquage par des familles ou des clans du piémont, peut-être un marquage de territoires ou d’exploitations car il n’imaginait pas non plus un monde sans enjeux de pouvoir, jalousies et tensions. Cependant, cinq cercles se trouvaient là, l’un à côté de l’autre, signes de familles différentes mais voisines et, visiblement, vivant en paix. La proximité des cinq cercles signalait cinq familles indépendantes mais une gestion collective de cet espace. Iban réfléchissait encore à l’hypothèse des archéologues concernant l’utilisation des cromlechs par les pasteurs-agriculteurs. Il se demandait quel type de pastoralisme pouvait exister il y a vingt ou trente siècles. Il n’y avait pas encore de brebis et de fromages en montagne, mais bien des chevaux, des vaches, des chèvres et des porcs. Il voyait bien les porcs dans les forêts de chênes et de hêtres ainsi que les vaches et les chevaux dans les landes au-dessus, avec les cabanes des bergers en bas et en haut. Des documents du XIIème siècle indiquaient un important mouvement de porcs engraissés dans les forêts de Soule et vendus dans les marchés de Navarre. L’existence des fours lui faisait apparaître un autre monde, bien plus organisé, avec les transports de minerai, de charbon et de métal ainsi que son commerce qui devait certainement avoir lieu assez loin. Et il changea le mot Milagate par Miagate, mea étant le nom du minerai prononcé mia et gate, le col garate, Miagate indiquant ainsi le col du minerai. Les archéologues affirment que les objets trouvés dans les grottes et les dolmens de Soule prouvent leur utilisation courante dans l’Aquitaine et la zone cantabrique. Les boutons trouvés dans le dolmen d’Ithe le confirment. Bien des gens circulaient pour le travail ou le commerce et s’arrêtaient sur les lieux de culte.

Iban imaginait une personne admirant un mammouth gravé de la grotte d’Eauze puis scrutant le dessin d’un cheval à la grotte de Cihigue et regardant ensuite le groupe de bisons de Santimamiñe en Bizkaia. Comme si chaque dessin contenait une partie de l’histoire et que la vue de tous les dessins donnait la connaissance de l’histoire complète, un peu comme dans les bandes dessinées actuelles. D’un coup, une série d’images prit la place de la réflexion d’Iban : une centaine de membres du Tiers-Etat réunis au-dessus de Silbieta, la pouillerie des Français à chapeaux de Licharre, la libération des prisonniers de Saint-Palais, le massacre de Chéraute, la décapitation de Bernard Goyheneche. Par ce soulèvement, les Souletins avaient stoppé la féodalisation des bourgeois et Iban faisait le compte du prix payé. 40 000 livres payés par Peyré mère et fils, 20 000 livres donnés à Calvo et ses jeunes nobles partant les sacs remplis de bijoux volés dans les maisons, 130 000 livres pour le remboursement de la dette, 104 000 livres donnés par Louis XIV au comte de Troisvilles. Mais l’image la plus dure était la bataille de Chéraute : 100 prisonniers mettant dans une fosse 400 cadavres, une image inoubliable, sachant aussi qu’autant de jeunes s’échappèrent en Navarre.

Iban regardait différemment la Croix Blanche de Mauléon. On disait qu’elle avait été placée en souvenir de Bernard Goyheneche mais Iban pensait plutôt en hommage aux quatre cents cinq Souletins tués par Bela et Calvo. Il remarquait qu’Etxahun de Troisvilles avait écrit la pastorale Matalas jouée deux fois : à Esquiule et à Paris par les Basques de Paris, les deux hors de la Soule actuelle. Les autres villages n’avaient pas osé jouer un personnage si important dans notre histoire. Alors que le baron de Luxe, le traître basque qui avait participé à la conquête de la Navarre avec le roi d’Aragon, avait eu les honneurs de la pastorale « Atharratze Jauregia ». Iban se souvenait du texte « Oroitzera eseri » (s’asseoir pour se souvenir) écrit par Joseba Sarrionandia, dans lequel il imaginait que Bernard Goyheneche était en prison depuis vingt ans et que des jeunes le prenaient et l’emportaient avec l’espoir de relancer la révolte. Mais en cours de route, ils constataient que Bernard Goyheneche était vieux et aveugle et ils s’interrogeaient sur la suite à donner. Ce texte avait servi de trame à un beau spectacle au centre d’Ordiarp. Le titre « S’asseoir pour se souvenir » semblait étrange à Iban, s’asseoir pour conter, doucement, comme un conte pour enfants. Dans sa jeunesse, Joseba était venu souvent à Barcus et ce texte montrait qu’il avait bien perçu l’attitude des Souletins : raconter doucement, assis, avec résignation. Alors qu’une telle tragédie aurait mérité un conte enflammé, debout. Mais non, il voyait les Souletins racontant assis, sans audace, comme ils n’avaient pas eu l’audace de jouer la pastorale Matalas.

Etxahun de Troisvilles avait écrit dans la pastorale « le comte de Troisvilles », la vie du personnage qui avait construit le château situé devant sa ferme. Le roman « Les Trois Mousquetaires » avait placé les amis du comte au summum de l’Histoire de France. Iban se doutait bien que le poète de Troisvilles n’avait pas lu les archives départementales mais il avait noté qu’Etxahun n’avait pas été aveuglé par ce roman et qu’il avait bien ressenti la tragédie vécue par les Souletins. Durant la pastorale jouée en 1966 à Troisvilles, Grégoire Etchegoyhen, l’acteur interprétant le personnage de Matalas, avait ainsi chanté son chant final :

Les lueurs de l’aube sont apparues sur la place de Licharre et la Croix Blanche.

A pas lents, Matalas s’avance, triste et pitoyable entre les soldats,

Les mains fortement attachées dans le dos, comme un criminel,

Face à la guillotine, quelle horreur et angoisse, quand on n’est pas coupable.

Mon village, Moncayolle, mon cher lieu natal,

j’avais le dessein d’y vivre longtemps,

en pleine jouissance de ta grande paix et de ton allégresse.

Les ambitions de ces mauvais comtes me semblaient nuisibles pour le peuple.

Maintenant, je dois mourir mais je préfère cela à vivre esclave de ces messieurs.

Adieu la Soule que je sais être la meilleure des sept provinces.

Je dois te laisser avec grande peine car ma dernière heure est arrivée.

Je pardonne à tous, comme Dieu l’avait fait. Gardez-moi en votre mémoire.

Bourreau, je suis à ta disposition. Fais donc tranquillement ta besogne.

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