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Du temps de Matalas

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II – Octobre 1640

En voyant Olaberria après avoir franchi Erbeche, Erramun se sentit plus à l’aise, il aperçut les brebis assemblées autour du cayolar, la perspective de parler avec les bergers le rassurait. Il avait quitté Herrenaga au lever du jour et cheminé facilement sous le vent du sud parmi les fougeraies couleur d’automne. A mesure qu’il avança sur le plat, il distingua mieux les environs du cayolar : une demie-douzaine d’hommes près du corral contenant un millier de bêtes. Cette image lui signala un départ imminent. Lui-même qui avait descendu les brebis du cayolar la semaine précédente, ne venait pas à Olaberria avec une requête de berger mais bien avec la volonté de rencontrer le maître de la maison Domec de Lacarry. Bien plus jeune que lui, Erramun le connaissait seulement de réputation et il venait de prendre la succession de son père qu’Erramun avait bien connu, décédé récemment. Depuis quelques jours, il réfléchissait à la manière d’aborder le fils.

Herrenaga vient nous apporter de l’aide, le regroupement sera plus vite fait. Ou est-ce l’envie de voir un grand troupeau qui vous amène ? s’exclama Juan Domec, d’une voix joyeuse, à l’approche d’Erramun.

Juan était un homme d’une vingtaine d’années, grand, de longs cheveux noirs attachés avec une cordelette et des yeux verts qui cherchaient son regard. Souriant, Erramun chercha en vain la bonne réponse. A l’expression de Juan, il avait compris que celui-ci était fier des biens du père et que lui-même étant un petit paysan, le fossé entre les deux familles était bien plus grand que ce qu’il avait imaginé le matin en partant. Le vieux et le nouveau cayolar appartenaient à Domec, ses bergers menaient durant tout l’été un millier de brebis et deux cents vaches sur les flancs de Bostmendieta. Maintenant, les quatre bergers, Domingo, Estebe, Pette et Kose étaient à l’intérieur du corral avec les deux domestiques de Juan, à sélectionner les brebis tout en dialoguant avec le maître appuyé à la rambarde extérieure. Au vu de la manière de Juan de diriger le regroupement, Erramun se rendit compte que c’était le jour du départ vers les Landes pour y passer l’hiver. Il comprit aussi que celui-ci allait mettre à profit l’exclusivité que lui apportait la charge héréditaire de potesta6 de Licharre.

Cet après-midi, m’accorderez-vous un instant, s’il vous plaît ? Je voudrais des informations sur les derniers événements, s’enhardit Erramun.

Le regard de Juan s’assombrit mais il répondit qu’il le rencontrerait bien volontiers. Il se dirigea vers les bergers pour lancer le départ. Le grand groupe s’étira sur le flanc de Beloscarre, deux bergers devant, deux autres au milieu, Juan et ses domestiques en dernier, l’un d’eux tenant un cheval par le licol et Erramun à la suite. Plus tard, Erramun frappa à la porte de la belle maison du village. Il fut amené devant Juan, S’il n’avait pas encore décidé de sa manière de s’exprimer, il était cependant assez confiant.

Aussitôt que son fils a été emmené, Marisants est venu voir Bustanobi, je trouve cela bizarre, au lieu de suivre son fils ou d’aller chez Domec de Sibas, commença doucement Erramun tout en s’asseyant à la grande table près de laquelle Juan était déjà assis.

Moi non plus, je ne sais pas ce que je ferais dans un cas comme celui-là. La première chose venue à la tête, certainement. Cette affaire est en relation avec les Protestants, c’est sûr. Mais Jacques Bustanobi, le pauvre, je le vois loin de cette affaire. Mon père vous en aurait mieux parlé. Jacques est quelqu’un d’humble et de sage et puis, il ne parle que de religion alors moi, cela m’ennuie souvent. Mais vous, qu’est-ce que vous voulez ? interrogea Juan en regardant Erramun droit dans les yeux.

Moi, comme beaucoup d’autres, j’ai été secoué par cet événement et je veux m’éclaircir les idées, répondit lentement Erramun.

- Je ne peux pas vous aider davantage, répondit Juan en se levant.

Erramun sortit de la maison en le remerciant puis il s’assit sur le bord de la place en essayant de mettre en ordre toutes les idées qui lui tournaient dans la tête. S’il avait apprécié le bon accueil de Juan, sa façon de mettre fin à la discussion l’avait secoué. Il était facile d’attribuer cette brusquerie à sa jeunesse mais il avait senti aussi la volonté de ne plus en parler ou de ne pas en dire trop. Il ne voyait pas d’autre occasion de le rencontrer. Cependant, il avait encore dans l’oreille cette affaire est en relation avec les Protestants. La guerre avec les Protestants était finie depuis longtemps et il lui fallait trouver des Protestants assez puissants derrière cette affaire. Il en voyait peu : Isaac de Bela à Chéraute, Arman de Belzunce gouverneur à Mauléon et Marie d’Aramits à Troisvilles. En descendant le village, il passa devant la maison Bustanobi et regarda la façade, mais il n’osa pas s’adresser au jeune Bustanobi. Erramun savait que les Bustanobi dirigeaient les cultes protestants au château Bela de Chéraute, au château-fort du gouverneur, chez Marie d’Aramits et dans une ferme de Montory. Marisants venant chez Bustanobi pour avoir des nouvelles du fils enlevé signalait une proximité publique de Bustanobi avec le vicomte gouverneur de confession protestante. Ces pensées l’accompagnèrent durant son retour à Herrenaga.

Le lundi suivant, Erramun faisait le tour habituel du marché de Tardets et des bistrots voisins. Dans celui du milieu des arcades, il avait vu Domec de Sibas assis à une table avec deux hommes. Mais comme le bistrot était plein de monde, il n’avait pas pu comprendre le sujet de leur conversation. Au moment de leur départ, il s’approcha de Marti Domec et lui demanda un instant. Ils s’assirent ensemble témoignant ainsi leur amitié bien établie. Marti avait la charge de potesta de la Rive Gauche et à la question concernant l’ambiance de Licharre, il répondit avec précision : les affaires de la Cour allaient bien tandis qu’à l’assemblée, on ne voyait plus le gouverneur Arman de Belzunce, on disait qu’il était malade et affaibli. C’est pour cela qu’il envoyait à l’assemblée son fils Charles et au château-fort son autre fils Bertrand. Le fils Peyré de Troisvilles, voulant se rendre maître du château-fort et de la justice, avait créé un tel désordre qu’un groupe avait été envoyé à Paris pour racheter le domaine royal au fils Peyré. Erramun se sentit en confiance. Il lui demanda s’il connaissait le donneur d’ordre du meurtre de Berterreche.

- Oui, cet acte terrible a eu lieu sur mes terres. A Licharre personne n’en sait rien ou ne veut rien en dire, plus sûrement. Une personne d’ici a été tuée sans aucune mention à la Cour de justice, il n’y a plus de loi. Nous, nous sommes très bouleversés. Il avait vendu cent vaches en Navarre, comme d’habitude et comme beaucoup d’autres. Ce n’est pas le fond de l’affaire, il y a autre chose, répondit calmement Marti.

- Et les Protestants ? continua Erramun.

- Toi aussi, avec ça ! répondit Marti en levant les yeux en signe d’exaspération. Dans la famille Belzunce, on ne sait pas qui fait quoi. C’est bien possible. Le Roi de France a déclaré la guerre au Roi d’Espagne et les Protestants appuient cette initiative. On se bat en Flandres, en Italie, en Catalogne, il y a des batailles terribles partout, mais ici, on est loin de tout ça. Je ne peux pas t’en dire plus. La semaine prochaine, nous avons l’assemblée. Je pense bien en savoir plus parce que, moi aussi, je cherche à connaître le fond de cette histoire.

Marti fit le geste de se lever en posant la main sur l’épaule d’Erramun. Puis, son chapeau sur la tête et son makila en main, il se dirigea vers la porte. Erramun le regarda partir et, voyant la cape qui couvrait son corps mince et droit, il se dit que Marti faisait attention à garder la noblesse de son habituelle démarche. Il resta un moment dans l’ambiance bruyante du bistrot à ressasser ce qu’il avait entendu. Il n’avait pas appris grand-chose de nouveau car le degan Andreu l’avait déjà informé des derniers événements de Licharre mais c’était l’opinion de Marti qu’il voulait entendre et maintenant il la connaissait. Pour changer d’idée, il se dirigea vers l’auberge Pielle car il avait déjà perçu les airs qu’on y chantait. Sitôt entré, il nota les tablées habituelles : Lacarry, Alçay, Larrau, Barcus, Licq et Cihigue, se lançant dictons et vers improvisés entre des vieux chants qui étaient entonnés par tous les présents. A la table de Licq, il vit une place libre à côté de Petti Dordorraga et s’y installa. Petti avait écrit trois pastorales et la dernière, intitulée Magalonne, lui avait beaucoup plu. On y voyait pour la première fois une jeune femme qui s’organisait de manière indépendante, en dépit de ses parents, pour construire un hôpital pendant que son fiancé était parti à la guerre. Il avait trouvé ce thème de femme indépendante assez osé et avait Petti en grande estime. Il lui raconta sa rencontre avec Juan Domec de Lacarry. Petti éclata de rire et, à la fin d’un chant commun, il chanta en direction des tables d’Alçay et de Lacarry : « Juan de Laccary aux yeux jolis a grand plaisir d’épouser Atagui. Les Atagui torse nu au soleil courent à la maison dès la pluie ! »

Les éclats de rire remplirent la salle et Petti savait bien que Merexe de Lacarry ou Larramendy d’Alçay allaient répondre bientôt. Le mariage entre les deux maisons terre-tenantes7 avait déjà fait beaucoup parler et le rappel du dicton sur les Atagui avait de quoi chauffer l’ambiance du café. Erramun aimait beaucoup entendre Petti improviser directement les vers, lui-même n’ayant pas cette facilité. Il préférait aligner les mots sur le papier, dans sa cuisine, en prenant le temps. Plus tard, il montra à Petti les vers qu’il avait commencé à écrire et lui en chanta un à voix basse : « Bereterretxek oheti neskatoari eztiki / Habil eta sogin ezan ageri denez gizonik ». Petti lui répondit aussitôt que l’air « Ave regina caelorum » convenait parfaitement pour illustrer la tragédie, que cet événement pouvait donner matière à bien des vers magnifiques. Erramun lui fit part des doutes qu’il avait sur la suite, en particulier pour comprendre le geste de Margarita recueillant le sang du corps mort. Petti parla brièvement :

— Uf, ça c’est une autre affaire. Cette famille d’Ezpeldoi est spéciale : la veuve à la fenêtre, à tout surveiller, l’aînée toujours en prières, la seconde à s’agiter avec les troupeaux d’Ezpeldoipea et la troisième à faire la belle dame, courant de toutes parts. Celle-ci a tiré profit de beaucoup d’hommes. Va donc savoir dans quelles affaires elle trempe maintenant !

V – Août 1642

En arrivant devant le château de Maytie, Marti de Sibas eut la confirmation de ses appréhensions : peu de chevaux et beaucoup de carrosses sur les Allées. Il était tenu de se réunir avec des gens qu’il ne fréquentait pas souvent. Quand il avait reçu l’invitation d’Arnaud de Maytie, évêque d’Oloron, une semaine auparavant, elle lui avait paru inhabituelle mais comme ces derniers mois, il avait connu beaucoup d’événements inhabituels, il avait décidé de se conformer à sa charge de noble-potesta. Arnaud de Peyré de Troisvilles s’était fait un nom dans l’armée du Roi Louis XIII et quand celui-ci avait mis en vente son domaine royal de Soule, Arnaud de Peyré et sa mère s’en étaient portés acquéreurs. L’Edit de vente permettait à l’assemblée de Licharre de recouvrer ce domaine mais le gouverneur Arman de Belzunce n’apparaissait jamais, on disait qu’il était malade. Marti avait connu un terrible embrouillamini : un fils Belzunce vice-gouverneur, l’autre capitaine-châtelain, tous les deux de bonne volonté mais ne comprenant rien au fonctionnement et à la Coutume Écrite de Soule. L’assemblée avait bien fait parvenir au parlement de Bordeaux et aux conseils du Roi à Paris des demandes de rachat, retournées avec refus, la dernière datant de mai. Peyré faisait son possible depuis Paris pour se rendre maître du gouvernorat et du château-fort et en même temps pour s’approprier les pouvoirs de la Cour de justice de Licharre. Marti pensait aussi que de Peyré, ayant de nombreux amis dans le conseil du roi, s’efforçait de bloquer le rachat de Licharre. La charge de potesta avait toujours été tenue en grande estime dans la famille de Sibas et Marti ressentait une grande tristesse devant la confusion qui régnait à la Cour et à l’assemblée de Licharre.

Accompagné par le maître d’hôtel de Maytie, Marti arriva à la salle du premier étage et s’arrêta face à la grande cheminée, ne sachant où se mettre : deux rangées de chaises tout autour, deux hommes assis à une petite table près de la cheminée, la plume à la main, des notaires certainement, et quelques personnes parlant debout. Au premier regard, il n’en reconnut qu’un seul, le noble-juge Jaureguiberri de Libarrenx auprès duquel il s’avança, de manière aussi à dissiper son malaise. A ce moment-là, l’évêque Arnaud de Maytie entra dans la salle, le pas lent et le buste bien droit. Marti nota que les cheveux blancs le situaient dans sa génération. L’évêque les salua tous et précisa l’objectif de la réunion : la tentative de rachat dans l’impasse, l’ambiance délétère au sein de l’assemblée de Licharre, l’absence du gouverneur et la nécessité de sauvegarder les institutions de la Soule. Il s’exprimait avec une langue basque de qualité. Marti apprécia l’élégant résumé des dernières années et resta un moment sous le charme des mots agréablement prononcés. Cependant, il releva une absence dans ce résumé et se redressa sur sa chaise. Cela était vrai mais le fond de l’affaire n’était pas mentionné. Car le Roi de France avait vendu un domaine qui ne lui appartenait pas, domaine que le mousquetaire Peyré avait acheté en cachette alors qu’il n’avait rien à faire en Soule. Il regarda le noble-juge de Libarrenx et lut dans son regard la même interrogation.

Maytie expliqua la démarche d’envoyer au Conseil du Roi Arnaud d’Oihenart et Pierre de Bonnecase en leur donnant 40 000 livres pour le rachat et 20 000 livres pour le voyage et le séjour. Domingo de Chabos prit le relais pour détailler l’emprunt car il connaissait à Oloron l’abbé de Moncla qui était disposé à donner la somme de 60 000 livres pour un intérêt annuel de 4 000 livres. Les deux notaires écrirent l’acte et à sa signature se succédèrent Abadie d’Ithorrots, Casenave de Viodos, Domingo de Chabos de Gotein et Jaureguiberri de Libarrenx. La décision convenait à Marti, il fallait faire quelque chose de fort pour débloquer la situation et la présence d’Oihenart le rassurait. Il l’avait connu comme syndic du Tiers-Etat et il avait remarqué son souci de l’application correcte de la Coutume Écrite.

Arrivé dehors, il invita Jaureguiberri à l’auberge voisine où ils s’engouffrèrent aussitôt.

— J’ai été un peu surpris, commença Jaureguiberri, j’étais le seul noble-juge à signer, ça ne me plaît pas du tout. A part l’évêque, tous les autres sont marchands ou notaires, je ne sais pas où nous allons.

—  Je dois dire que moi non plus, je ne les connais pas bien, continua Marti, et d’ailleurs, Domingo de Chabos a parlé en grand connaisseur des finances.

—  Bien sûr, celui-là connaît bien le monde des finances. Il est commandeur d’Ordiarp, maître d’Arbide de Gotein, chanoine de Sainte-Marie d’Oloron et sa situation de neveu de l’évêque l’a sûrement aidé à faire tout ce chemin. Il y a plus de dix ans, il s’était fait connaître dans une belle affaire : l’évêque d’Oloron ramassait gros avec la dîme de la Soule, 4 000 livres environ. Le Roi de France lui en demandait le quart pour ses guerres et de Maytie ne donnait pas un denier. C’est ainsi que le Clergé de France avait décidé la perception directe. Leurs envoyés arrivèrent chez Arbide dont les habitants sortirent avec fusils, fourches et makilas. Tu imagines la comédie ! Les envoyés du Clergé repartirent les mains vides.

Pendant qu’ils partageaient l’épilogue entre les éclats de rire, Pierre Arrute de Musculdy, degan de la grande Arbaille, entra dans l’auberge et Marti l’interpella :

— Dis donc Pierre, viens avec nous. Tu vas nous dire comment est Domingo de Chabos.

— Comment il est, je ne sais pas, commença Pierre Arrute en s’asseyant à leur table, pas comme on le voudrait, en tout cas. Il ne s’occupe pas des affaires d’Ordiarp, il paie tout juste le curé mais la cloche est fendue et il ne la fait pas changer. Pourtant, il ramasse une bonne dîme, celle des paysans de Musculdy, Ordiarp, Idaux, Mendy, Garindein et Viodos, quelque chose comme 3 000 livres par an, la valeur de trente paires de bœufs. Et à l’hôpital, il n’y a rien pour les pauvres et les voyageurs. Ah oui, il y a quatre chambres propres mais pour lui-même, pour la période où il vient à Napal pour la palombe, et pour les pauvres, rien. Chanoine et pur bourgeois ! Heureusement qu’il y a d’autres personnes d’une meilleure catégorie. Ce matin, j’étais chez le notaire Bereterretche, comme témoin au testament de Pierre Larrestagarai du quartier d’Ahetze. Un testament habituel, quarante messes, les chœurs et les dons aux curés mais il laisse à chaque nièce et neveu quatre livres, et il en a quatorze, et à la fille de son fils Adamet, l’héritier, il laisse 300 livres pour son futur mariage. Petit paysan mais grand cœur ! Allez, je vous laisse, il faut bien que je sois à la maison quelquefois.

Libarrenx et Sibas restèrent encore un moment dans l’auberge à commenter les événements et la situation de la Soule. Marti était content de l’instant passé avec Libarrenx, le malaise ressenti chez Maytie s’était dissipé, même s’il avait encore en tête le tourbillon des grandes questions. En sortant de l’auberge, Marti jeta un coup d’œil à gauche, vers la maison Harrixuri. Il y venait régulièrement pour les assemblées et la façade semblait vouloir lui signaler la situation de la Soule. Les fentes sur le mur, deux volets décrochés, l’ensemble donnait l’image d’un besoin de restauration. Toute sa vie, Marti s’était consacré à la gestion des montagnes, comme l’avait fait son père. Il avait suivi avec attention l’usage des zones de pacage de Bostmendieta, d’Intchouriste et d’Iraty : les déplacements des troupeaux, les punitions du laisser-aller des bergers et la sauvegarde des espaces communs. Cette dernière avait suscité une longue confrontation avec le gouverneur Belzunce qui voulait mettre en location des terres, par la pratique des « affièvements », pour augmenter les revenus du château-fort. Alors que Marti et Pierre de Musculdy freinaient au maximum cette politique. Ils avaient réussi car les affièvements n’étaient plus accordés que dans les fougeraies et les terres incultes en pente. Marti se dirigeait vers son cheval qu’il avait laissé attaché sur les Allées, devant le château de Maytie.

En arrivant devant la belle demeure, il se souvint du discours donné par l’évêque le matin, lequel avait oublié de mentionner la mise en vente du domaine royal. C’était justement là que Marti situait la cause de l’affaire : Louis XIII avait mis en vente un domaine qui ne lui appartenait pas. Les biens royaux gérés par le gouverneur étaient bien connus : le château-fort, la place du marché, le pont, le moulin, les forêts de Lambarre et d’Erretzu et quelques fermes en fief. L’assemblée de Licharre gérait le reste du territoire : les routes, les ponts, les forêts et les pâturages. Le potesta Marti de Sibas connaissait ces compétences, il avait bien étudié les actes réalisés avec le Roi François Ier et les tentatives du fils de Peyré lui semblaient vaines. Cependant, s’il imaginait le comte de Troisvilles se promenant dans Paris avec ses meilleurs habits, il savait que Marie d’Aramits, sa mère, s’évertuait à embellir le comté de Troisvilles. En fait, elle voulait mettre toute la Soule sous la domination du comté, mettant à profit la fortune de son fils. Elle avait raté les prises de possession du château-fort et du domaine royal. Maintenant, elle cherchait à prendre en main la justice avec ses avocats, juges et procureurs qui allaient de paroisse en paroisse. Cela était en concurrence directe avec la Cour royale de Licharre. Les hommes de loi de Marie d’Aramits signaient leurs actes au nom du « comte de Troisvilles ». Un constat lui fit grand plaisir : le mousquetaire de Peyré qui se considérait comme un grand ami du roi avait été bien trompé par ce dernier. Louis XIII lui avait vendu un « domaine royal » qui ne contenait rien. Il avait payé 40 000 livres un domaine qui ne contenait que du vent. Marti prévoyait une rencontre avec Erramun Herrenaga : cette histoire méritait bien une chanson !

Décembre 1640

Erramun Herrenaga faisait son habituel tour du marché de Tardets. Il s’approcha des longues rangées de veaux et de génisses qui emplissaient la moitié de la place du foirail. La principale activité d’Erramun concernait le troupeau de sa petite ferme au fond d’Etchebar. L’élevage des moutons lui convenait bien. Cependant quelques voisins étaient arrivés à constituer de beaux troupeaux de vaches et il tenait à garder cette évolution à l’œil. Un groupe important y était assemblé, des domestiques, des propriétaires, des maquignons et des curieux comme lui. La vue d’un chapeau rond lui indiqua la présence de Marti de Sibas. Il se dirigea vers lui avec l’espoir de continuer la conversation entamée lors d’un précédent marché. En sortant de son groupe, Marti le vit et le salua :

Tiens, Erramun, tu as laissé tes vers rimés sur papier pour venir voir des veaux alignés sur le marché ! Moi, j’ai fait l’affaire d’aujourd’hui, Domingo d’Izaltzu m’a pris deux veaux et j’en suis content. Celui-ci paie mieux que les Béarnais. Tout à l’heure, au café Heipe, je vais te donner des nouvelles de Licharre mais justement, Ximun Goiheneche est là et tu devrais lui parler.

Erramun lui répondit doucement qu’il ne connaissait pas suffisamment Ximun pour l’aborder aussi brusquement. Marti lui donna rapidement les détails : Ximun était venu de Lacarre épouser la fille Goiheneche d’Idaux et représentait à l’assemblée de Licharre le potesta de Geintein. Marti avait de lui une bonne impression. D’autant plus que son origine de Lacarre lui donnait une bonne connaissance des affaires de Basse-Navarre. Erramun se rappela que la femme de Jacques de Bela était originaire de Lacarre et que le potesta Ahetz d’Ordiarp vivait aussi au pays de Mixe.

Un peu plus tard, Ximun et Erramun étaient assis à une table de l’auberge Pekoin et discutaient tranquillement. C’était l’auberge des maquignons et des producteurs de veaux, bien sûr. Mais à ce moment-là, il était à moitié vide car le marché des veaux tirait à sa fin. D’abord, ils avaient parlé des veaux et des génisses parce que Ximun élevait un grand troupeau de vaches dans les landes d’Idaux. Cet après-midi, il avait repéré une génisse présentée par Cazaux de Montory, sa couleur brun sombre lui avait plu et il l’avait achetée aussitôt. Erramun ressentait que Ximun avait envie d’embellir son troupeau. Il commanda une pinte de vin et raconta l’affaire Bereterreche. Ses explications contenaient plus de questions que de réponses et, assez vite, il interrogea Ximun sur la succession d’Arman de Belzunce.

On ne le voit plus mais ses fils apparaissent depuis pas mal de temps, répondit Ximun d’une voix calme, Bertrand en tant que chef du château-fort et Charles comme vice-gouverneur à Licharre et bailli à Saint-Palais. Je ne crois pas que la Cour de justice lui prenne beaucoup d’énergie, c’est la gestion des affaires courantes. Tandis que la charge de bailli, c’est autre chose. Il peut donner des amendes, arrêter et mettre en prison qui il veut, et c’est après que les juges signent la décision. C’est tout à fait différent en Soule, ici la police est aux ordres des juges, là-bas le bailli est le maître incontestable. Tu sais que la réforme de la justice de Basse-Navarre a commencé il y a quarante ans et il y a encore de grands tiraillements.

Mais dans ce contexte, je ne comprends pas pourquoi il a fait cette sauvagerie ici, répondit Erramun, c’est en dehors de la Basse-Navarre.

Justement, c’est là que se trouve la clé. La plus grande tension concerne la perte de la qualité de justice souveraine, comme celle de la Cour de Licharre. Jusqu’à maintenant, la justice de Saint-Palais était souveraine mais elle a été mise sous la tutelle du parlement de Pau. Il a été décidé d’en faire une Sénéchaussée. Les officiers royaux sont dans la manœuvre. Ils ont fait leurs études dans le royaume de France et n’apprécient pas du tout les juges locaux. C’est là que Charles a joué son atout, il a été officier dans les armées du Roi et en est fier. Il a le soutien des officiers royaux de Mixe et veut démontrer la primauté de la charge de bailli.  Ximun s’exprimait avec calme. Il était né dans une famille de Lacarre qui était liée aux Ursua de Navarre. Par leur intermédiaire, ils pouvaient vendre plus facilement leurs veaux et vaches en Navarre. Il y a longtemps, l’héritière de Geintein avait épousé un fils Ursua avec qui elle était partie dans les nouveaux territoires d’Amérique. Depuis, les Ursua maintenaient en bon état la maison et les terres de Geintein qu’ils rejoignaient pendant la chasse de la palombe. Ils étaient fiers du titre de potesta et de la renommée de la source qui guérissait les maux de gorge. Même si personne ne tenait la fonction de juge, ils tenaient à ce que Ximun Goiheneche représente le potesta de Geintein à l’assemblée de Licharre.

C’est possible, continua Erramun, pensif, de réaliser une action brutale pour montrer sa force, mais pourquoi Beretereche ?

Suis l’histoire avec moi. Louis XIII est en guerre avec le roi d’Espagne. L’armée de ce dernier a besoin de viande qu’elle achète à bon prix. Les porcs et les vaches passent en Navarre sans aucun problème, les chefs d’ici ferment les yeux. Par exemple, Gramont ne bouge pas. Alors qui lève la tête ici en défense des intérêts du Roi de France ? Charles de Belzunce ! Erramun demanda une autre pinte pour interrompre le flot de mots terribles. Il avait peut-être entendu la vérité car il ne connaissait pas bien la situation de la Basse-Navarre, en particulier celle des nobles et des officiers royaux, comme en réalité, il ne connaissait pas bien celle des officiers de Licharre. Il voulait conter l’histoire en vers et le récit de Ximun l’avait mis mal à l’aise. Il tenta de le ramener sur terre et lui demanda :

Et pourquoi le prendre à Larrau, l’amener vivant à Ezpeldoia et le tuer là-bas ?

— La réponse est dans les règlements de Mixe, lui répondit Ximun, pas dans le règlement normal bien sûr, mais dans les lois d’urgence. C’est là qu’apparaît l’habileté de Charles ou je dirais plutôt sa brutalité. Il a considéré que vendre du bétail à l’armée du Roi d’Espagne était un crime de « lèse-majesté ». Dans ce cas, le bailli a le droit de tuer le coupable sur place. Et pourquoi à Ezpeldoia ? Le même règlement précise que le coupable est tué devant le dénonciateur. Donc, le dénonciateur est quelqu’un d’Ezpeldoia. Erramun était bouche bée. Il sentit un tremblement à la colonne vertébrale et se vit mal finir l’entretien. Il vida son verre et remercia Ximun pour ses explications si précieuses. Il resta seul dans le café maintenant vide de clients et se sentit lui aussi la tête vide. Du haut de sa maison, il était resté bien souvent à regarder vers le quartier Ezpeldoia dans l’espoir de comprendre ce qui s’y était passé. Mais les paroles qui résonnaient encore à ses oreilles lui otaient toute envie de regarder à nouveau dans cette direction.

Juin 1642

Erramun Herrenaga était de nouveau sur la place du marché, non pas en admiration devant les génisses mais devant quelques stèles groupées, en grande discussion avec Dominixe Harrichabalet. Il était dans le côté des artisans, une zone qui prenait la moitié du foirail. Il y avait vu les tables des tisserands qui exposaient un grand nombre de tissus en couleurs et des habits complets, la plupart féminins, les sacs et les chaussures en cuir, les sabots et les outils en bois, les outils en fer, les cuirs et les papiers pour l’écriture et bien d’autres objets de belle qualité. Il était resté un moment devant la série de chaussures en cuir. Il laissait facilement les sabots à la maison et il aimait marcher avec des chaussures en cuir, et plus spécialement, celles en cuir de chevreau de Joanes de Licq. Dominixe avait sorti de son sac en cuir une liasse de feuilles de papier épais et il lui expliquait un dessin :

Je dessine ce que me dit la famille ou la veuve, les outils du métier le plus souvent. Justement, j’ai fait ceci à Sainte-Engrâce. Junes Ilheo avait été pendant plusieurs années à Tafalla creuser les fossés des vignes et il emmenait avec lui plusieurs jeunes du quartier. Ils aimaient bien ce travail d’hiver, paraît-il. Malena la veuve voulait une pioche, je lui en ai mis deux et sur le haut, le soleil et la lune. Et comme c’est pour mettre au cimetière, j’ai mis une croix de Malte au milieu, pour faire plaisir aux moines, et ainsi entre ses branches, j’ai pu placer facilement les pioches et le reste.

Dominixe était un homme bien taillé et son long tablier en cuir dénotait la profession : il était tailleur de pierres. Erramun avait fait sa connaissance la semaine précédente, au cimetière de Lacarry. Il l’avait trouvé en train de mettre en place une stèle sur la tombe de Petiri Domec. Celui-ci était écuyer et il avait perdu la vie dans une bataille près de Narbonne mais tout le monde avait entendu parler de ses exploits d’arbalétrier. Le dessin d’une arbalète occupait le centre du rond et quatre petits cercles occupaient les espaces vides. Dominixe lui avait expliqué leur sens :

C’est le secret du cercle : le jour et la nuit, le soleil et la lune, la naissance et la mort. Le monde tourne sans arrêt et la vie aussi, naître, mourir, naître, sans cesse. Pendant les jours de deuil, ces figures apaisent les esprits. Dès le décès, la famille est pressée, elle veut voir la croix au plus vite. Moi, je crois qu’ils y voient l’esprit du défunt et qu’ils lui parlent. C’est pour cela que je les fais courtes, proches du corps enterré, rondes, agréables à voir et à toucher. En plus, ici, le maître de maison est Juan et il est très fier du passé de son oncle Petiri. Il vient de prendre la charge de potesta et semble vouloir bénéficier de la bonne renommée de son oncle. Et il paie bien aussi.

Les deux hommes étaient arrivés au milieu de l’après-midi à la maison Harrichabalet. Dominixe avait chargé les six croix tombales sur deux mulets et il avait invité Erramun à venir voir sa production de croix. Ils étaient montés facilement au-dessus de Tardets et un peu avant le col de Sustarri, ils avaient obliqué vers sa maison. L’allure extérieure montrait une ferme ordinaire mais les pierres rangées contre la grange de gauche signalaient le tailleur : un tas de pierres, certaines commencées, d’autres terminées et toutes rangées contre le mur de la borde. Erramun était en admiration devant ce travail qu’il palpait avec ses doigts. Sur une face, il releva les formes d’une personne, les bras écartés et il lui demanda la raison de cette forme. Penché sur la pierre, Dominixe lui répondit :

- C’est le choix du curé. Le Christ offre sa personne aux fidèles, pour les sauver, bien sûr. Celle-là doit être mise au bord de la plaine de Haux. J’en ai fait une autre pour Ainharp. J’utilise la forme de la croix de Lichans. C’est une croix qui a été placée il y a longtemps au bord de la plaine. Le curé arrive jusque-là pour la bénédiction des récoltes et le jour des Rogations. Le curé de Haux est Jacques d’Andurein, il est venu me voir un jour au marché et il m’a parlé du concile de Trente. Les évêques s’étaient réunis dans cette ville d’Italie et leur message est repris partout maintenant : nous, on vit dans le péché depuis la naissance et c’est grâce au Christ qu’on va trouver le chemin du ciel. Certaines familles me demandent de mettre sur les disques les lettres du Christ et de Marie, tu sais, IHS et MA et quelquefois, la date aussi. Des fois, j’ai beaucoup de signes à mettre. Heureusement j’ai les deux côtés.

Erramun caressait toujours la forme de la croix. La forme lui plaisait : la tête large, les yeux assez grands, le visage calme, le corps long et mince, un tissu à plis à la taille, les bras écartés, les mains ouvertes avec des doigts longs et fins. Il était touché par ce corps fragile et il félicita Dominixe pour cette belle œuvre. Celui-ci admit la qualité du travail et lui expliqua la démarche : son père lui avait appris à choisir les pierres dans la carrière près de Lozeria, au-dessus de leur maison. Ces pierres étaient moins dures que les pierres blanches pour la mise en forme. Mais il reconnut que le travail au marteau était la dernière étape. Tout d’abord, il fallait faire le dessin pour bien comprendre ce que voulait le client, et aussi pour que l’ensemble soit équilibré. Il lui raconta la fabrication de la croix de Haux : écouter les volontés du curé, les mettre en dessin sur papier, présenter le dessin au curé et le modifier. Revenu à la maison, refaire le dessin à la taille de la pierre sur une planche passée à la chaux et c’est là qu’il prenait le marteau en main. Dominixe était content de son procédé. En prenant le marteau en main, il avait en tête la forme de la croix terminée.

Le personnage change suivant la lumière du jour. En plein soleil, il semble fermer les yeux, comme s’il attendait la baisse de la puissance du soleil. Dès que celui-ci s’est atténué, tu lui vois les yeux ouverts. Le soir, il te regarde dans les yeux. C’est pour ça aussi que je préfère travailler à l’ombre du mur, c’est dans la pénombre que mes personnages ont le plus d’expression.

 Erramun avait dépassé le village d’Abense-de-haut et se dirigeait vers Lichans quand il s’arrêta devant la croix plantée au bord de la route. La nuit approchait et les paroles de Dominixe résonnaient encore dans ses oreilles. Le personnage aux bras écartés le regardait. Il avait palpé le travail fait par Dominixe pour Haux mais il n’avait pas besoin de toucher celui-ci : les changements de temps, les marques laissées par le vent et la pluie mettaient bien en évidence la forme du personnage. La date de 1586 était visible en bas et Dominixe lui avait dit que la croix avait été faite bien avant, sans doute par son père ou son grand-père. Il observait avec attention le corps mince et les bras écartés. La forme lui semblait belle et touchante, cette forme si simple lui emballait le cœur. Il était hors du temps, comme dans un rêve. La nuit était arrivée maintenant, il reprit sa route. En montant la côte d’Althabe, il pensait encore aux mains ouvertes : les mains du Christ avec les paumes ouvertes, les mains de Marguerite d’Ezpeldoi ramassant le sang de Bereterreche avec les paumes jointes étaient sources d’interrogations. Représenter l’homme crucifié il y a seize siècles avec les mains ouvertes l’étonnait fortement. Il avait toujours vu le Christ sur la croix, les mains fermées et clouées sur le bois. Si les clous signifiaient la souffrance, ces paumes ouvertes représentaient le Salut ou peut-être bien autre chose.

Octobre 1650

Joanes de Zaldaqui, Johano d’Onabehere et Gachenaut de Basagaitz venaient à pied en longeant la rivière Apanize, le makila en main. Ils rejoignèrent Pierre de Monahont et Petiri de Jaureguy qui les attendaient au bas d’Oliberoa puis les cinq hommes continuèrent en direction du bourg.

— On va conclure cette affaire, à la fin, commença Pierre de Monahont, le plus jeune qui contenait difficilement son anxiété. Andurein nous en avait parlé il y a deux ans. Il est temps d’arriver au bout, il me tarde de marcher sur la belle herbe d’Eraize.

Pour moi, Gramont n’est pas très pressé, il a des biens un peu partout, continua Johano d’Onabehere. C’est d’Andurein qui cherche à se débarrasser du cayolar d’Eruso. Pourtant c’est un bon cayolar et beaucoup de bétail passe par cette vallée pour rejoindre Belagua sans problème. Cela a quelque chose à voir avec la guerre.

Ce n’est pas seulement ça, reprit Monahont, mon cousin va du côté de Peyrehorade, il paraît que la circulation du bétail est de plus en plus difficile. Comme on fait des plantations de pins dans les Landes, certaines zones de pacage sont supprimées et le bétail de Gramont doit avoir du mal à trouver de la bonne herbe.

Il paraît que Gramont recevait régulièrement trois cents fromages et agneaux, répondit Basagaitz, les bergers d’Eruso avaient une bonne situation. D’abord à Zozate puis à Eruso, une vaste zone de pacage et le maître vivant très loin, c’est bien le rêve de tout berger !

Ils continuaient à parler tout en s’approchant du bourg et à l’entrée, trois hommes semblaient les attendre près de la première maison, la belle demeure d’Andurein où ils étaient attendus. Il y avait deux paysans de Haux, Domingo d’Irigoyhen et Allande d’Etchecapar tandis que le troisième était Beñat de Carrere de Montory, marié avec l’héritière Magnou de Haux. Tous les huit se regroupèrent et discutèrent de palombes et des nouvelles de la vallée pendant un bon moment. Pierre d’Andurein apparut et les salua avec affection :

Que Dieu vous fasse un bon jour. Je suis content de vous voir. Grâce à vous le cayolar d’Eruso restera à Haux. Il y a deux cents ans, les familles d’Andurein et de Gramont avaient été réunies et Gratian de Gramont s’était beaucoup occupé des affaires de Haux. Il avait organisé les mines et les fours et ainsi beaucoup de gens avaient trouvé du travail ici. Même qu’une fois, il avait participé à l’assemblée de Licharre. Maintenant les affaires ont pris un mauvais tour, Antoine de Gramont est souvent à la cour du Roi et il est tenu de suivre ses décisions. La France a déclaré la guerre à l’Espagne et certains voient les traités d’ici d’un mauvais œil, pourtant ce sont des usages très anciens. La chasse à la baleine de Terreneuve a été interdite aux pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz et la fabrication de bateaux a beaucoup baissé, le fer d’ici n’a plus de preneur. Vous avez remarqué que les fours ne fonctionnaient plus. C’est un grand désastre. Antoine de Gramont est chargé de surveiller la frontière avec l’Espagne. Il a décidé de vendre les biens qui en sont proches. Ah, le sieur procureur arrive !

Les paysans qui écoutaient en silence se mirent sur le bord de la route car un carrosse arrivait à vive allure. Charles d’Etchart, le procureur de Licharre, en descendit tout en ajustant son chapeau sur la tête, et à sa suite Bichoué, le notaire de Tardets. Le procureur les salua tous et s’approcha d’Andurein. Celui-ci le prit par le bras et l’amena vers l’entrée de la maison. Ils entrèrent en file dans le salon et se mirent sur les chaises alignées autour de la longue table. Le procureur d’Etchart sortit quelques papiers de son sac et prit la parole :

On arrive au bout de ce dossier. Il y a un mois, j’ai rencontré à Pau le duc Antoine de Gramont et nous avons fixé les conditions de cession du cayolar d’Eruso. Il avait les fromages de ce cayolar en grande estime. Il a bien des regrets à s’en séparer mais comme il restera dans les biens de son parent d’Andurein, la décision a été moins douloureuse. Le sergent de Licharre a fait une estimation de la transaction comme ceci : le cayolar et les outils pour mille livres, cent vaches et neufcents moutons pour trois mille cinq cents livres, la moitié la semaine prochaine et l’autre moitié au prochain mois de mars, les deux versements sont à faire parvenir au curé de Bardos. Que pensez-vous de la proposition ?

Il s’agit d’une somme importante mais comme nous sommes au mois d’octobre, nous ne voulons pas créer un retard supplémentaire, répondit Allande d’Etchecapar, assumant l’autorité que lui donnait son âge avancé. Cependant, nous voulons la garantie du nombre et de la qualité du bétail. Nous allons prendre un instant pour en discuter entre nous.

Les paysans s’assirent sur les escaliers de l’entrée et se mirent à commenter la proposition. Allande d’Etchecapar leur raconta sa visite à Eruso pendant le mois d’août et la conversation tenue avec les deux bergers. L’un était Petiri Bereterreche de Larrau, l’autre Domingo Larratz d’Isaba, les deux étaient bergers depuis longtemps, tantôt à Eruso, tantôt dans les Landes. Il avait regardé le troupeau de vaches, un beau troupeau de blondes, un taureau, quatre vingt dix vaches et une quarantaine de veaux. Le nombre de cent vaches annoncé par d’Etchart avait lancé la discussion et le bénéfice des bergers apparaissait clairement. Mais ils n’en faisaient pas grand cas. Leur préoccupation concernait la sélection des bêtes et, au-delà du trafic des bergers, l’obtention des meilleurs éléments. Cependant, la découverte du prix de vente les avait un peu rassurés. Il était plus bas que prévu et ils avaient l’impression qu’entre les huit fermes, le règlement se ferait sans problème.

De nouveau entrés au salon, le procureur leur fit la lecture de l’acte préparé par le notaire, les premières phrases contenaient le laïus habituel mais un passage attira leur attention : « … le cayolar et montagne appelée Eruso, confrontant à d’autres cayolars appelés Eraize, Heile et Ihitzondize, possession que les seigneurs de Gramont ont au cayolar, plus vend à perpétuité à d’Andurein, Bassagaix et autres ci-dessus nommés aussi présents stipulant et acceptant tout le troupeau de bétail à corne et à laine que le seigneur maréchal de Gramont a au pays de Soule, consistant au bétail qui est en nature de 103 têtes de boeufs, vaches, veaux et autre espèce de cette sorte de bétail, et de 901 moutons, brebis et agneaux qui ont été représentés par les pasteurs et vachers du seigneur duc au sieur d’Etchart, sans que pour cela ce sieur d’Etchart s’oblige à faire valoir aux acheteurs le bétail dépéri ou soustrait du nombre depuis ledit jour et garantie de tel bétail qui pourrait être dépéri ou soustrait, d’Andurein et autres ci-dessus nommés acheteurs se sont réservé de faire rendre compte aux vachers et pasteurs du bétail… »

La lecture continua dans le silence et comme personne ne se manifestait, Bichoué les invita à signer l’acte. D’Andurein et d’Etchart se levèrent tandis que les autres ne bougeaient pas. La moitié d’entre eux savait bien écrire mais ils restèrent assis, sans doute pour rester ensemble ou peut-être pour que leur signature n’apparaisse pas au bas du document. Le notaire ramassa ses papiers et se dirigea vers la sortie, les paysans à sa suite, tandis que d’Etchart et d’Andurein discutaient en bout de table. Domingo d’Irigoyhen s’approcha du notaire qui posait ses affaires dans le carrosse. Ils discutèrent un moment, appuyés sur les portières vitrées. D’Andurein accompagna le procureur jusqu’au carrosse et salua tous les autres en leur donnant rendez-vous pour la semaine suivante. Après le départ du procureur, les paysans restèrent un moment au coin de la maison et Domingo leur raconta son entrevue :

Le mois dernier, j’ai fait le contrat de mariage de ma fille dans son étude. Il se souvenait encore de moi. D’après lui, d’Andurein se débarrasse d’un lourde charge, son fils est dans la compagnie de Gramont et les remous créés par la mort de Bereterreche ne se sont pas encore calmés. Le fils Belzunce au pays de Mixe, Marie d’Aramits à Troisvilles et les autres Protestants en Béarn, il y a de grandes tensions. Apparemment, le duc de Gramont a mis son demi-frère à Mauléon pour mettre tout ça en ordre mais celui-ci ne vient pas souvent en Soule.

Et cela a quelque chose à voir avec la vente d’Eruso ? demanda Pierre de Monahont.

Oui et non, il y a une grande confusion en Guyenne et à Bordeaux, avec la Fronde, mais d’Espernon et le duc de Gramont ont pris avec fermeté la défense du jeune roi. Ici, de Gramont est chargé d’éviter la relation des Espagnols avec ceux de la Fronde mais il veut aussi garder ses bonnes relations, son commerce bien sûr, parce qu’il a beaucoup de revenus en jeu. Et avec la mort de Bereterreche, les Protestants ont montré que beaucoup de bétail passait par Eraize pour alimenter l’armée d’Espagne. Avec cette vente, le duc se lave les mains, il veut jouer au Ponce Pilate.

Pendant un long moment, chacun resta avec ses réflexions, puis, ayant convenu de se retrouver la semaine suivante, d’Etchecapar et d’Irigoyhen prirent la direction d’Inchouriste alors que les autres se dirigèrent vers Oliberoa.

Juillet 1661

Andreu était assez content, il venait de raser sa barbe, il avait déjeuné et de la fenêtre haute, il voyait que le temps était au beau. Il pensa qu’à Moncayolle la fenaison allait bon train et que cette année, le foin engrangé serait de bonne qualité. Ses vaches et veaux allaient bien passer l’hiver. Et son esprit s’assombrit aussitôt : il n’avait pas vu son bétail, ni sa maison, ni sa famille depuis presque un an. Pour écarter son anxiété grandissante, il se dirigea vers son sac, en sortit un jeu de cartes et invita ses compagnons à disputer une partie de mus. Il les connaissait assez bien : Pierre de Domezain couché sur le sac de paille en train de rêver, Beñat de Charritte lisant un papier, Gillento d’Etcharry marchant en va-et-vient dans la pièce et Joanes de Moncayolle mordillant le crayon qu’il utilisait pour écrire une lettre. Il connaissait ce dernier depuis longtemps tandis qu’il avait fait la connaissance des autres dans cette pièce au moment de leur arrestation. Mais il avait passé mille fois cette histoire dans sa tête. Tous les quatre s’installèrent au ras du sol, deux sur les sacs de paille et les deux autres sur des tabourets, autour d’un petit tas de paille coupée destinée au compte des ttanttos. Au cours de la partie, un gardien entra en quête de Joanes qui avait une visite. Celui-ci parti, les autres se rassemblèrent pour en discuter : ils avaient été arrêtés à la première foire de Garris de juillet dernier et depuis, ils étaient là, en pleine impuissance. Le fait de rester éloigné de la maison pour ces jeunes paysans, costauds et entrés en charge de l’héritage familial, était vécu comme une véritable désolation. Bien sûr, ils avaient eu les visites de la famille, celles des avocats aussi et personne ne voyait un déblocage proche.

L’affaire était un peu particulière : le bailli de Mixe les avait arrêtés, avait saisi leur bétail et les avait enfermés à Saint-Palais. Eux-mêmes étaient Souletins mais les lois de Soule ne s’appliquaient pas ici et, complication supplémentaire, Saint-Martin était bailli de Mixe et en même temps capitaine du château-fort de Mauléon, également baron de Saint-Martin d’Arberoue, donc un noble d’envergure de Basse-Navarre. Il disait agir suivant les ordres des barons de Monein et de Mesples parce que ces paysans étaient leurs débiteurs. Le bétail saisi permettait de payer largement leur part de dette mais ils étaient quand même en prison. Joanes entra de nouveau dans la pièce avec un large sourire, comme d’usage après une visite. Les autres s’étaient levés et l’entouraient avec curiosité.

—  C’était ma mère. Ils vont tous bien, commença Joanes avec précipitation. Les vaches et les moutons à Osquich et la moitié du foin rentré. Ce devrait être une bonne année, pour couvrir la perte de l’année passée. Parce que deux génisses et deux veaux, ce n’est pas rien.

Andreu le regardait droit dans les yeux et il lui fit un signe de la tête. Il savait bien que Joanes vivait dans une petite ferme en limite d’Angous et la vente de ces quatre bêtes devait représenter le bénéfice de l’année. Leur perte pouvait mettre la ferme en mauvais équilibre.

Justement, ton oncle est aussi entré dans l’affaire, dit Joanes en s’adressant à Andreu. Il a réuni les degans et dès qu’un collecteur apparaît, ils sonnent les cloches. Les soldats du château sont venus plusieurs fois, et à la vue des hommes en armes appelés par les cloches, ils sont partis sans rien prendre. On ne voit pas Saint-Martin non plus. Les gens commencent à respirer.

Andreu était vraiment surpris. Son oncle était curé de Moncayolle, un peu âgé, il devait avoir dans les soixante ans, il ne marchait pas facilement et il se déplaçait à cheval. Dans les fêtes de la famille, il l’avait pris pour un homme assez silencieux, parlant lentement mais très gentil avec tous. Ses parents lui avaient raconté que, bien des années auparavant, il s’était occupé d’une affaire de l’église de l’Hôpital-Saint-Blaise. Il avait trouvé des papiers anciens et il avait fait gagner les procès en faveur des habitants de la paroisse. Cependant, il avait du mal à imaginer son oncle avec des hommes en armes. D’autant plus qu’il était un peu rondelet, avec des grosses joues et les gens du village l’avaient surnommé « matelats » (belles joues). Et cela intimidait un peu Andreu.

A Domezain aussi, ils vont commencer à bouger, enfin ! dit joyeusement Pierre. Ils sont restés tête basse jusquelà et maintenant ils vont lever la tête. A Aroue, ils restent cois parce que Saint-Martin y a une belle maison et ils répondent à toutes ses demandes. Il était venu à Garris avec son domestique Mateo, c’était lui qui m’avait reconnu, quel lèche-cul !

Il avait joué habilement, oui, poursuivit Beñat de Charritte, il n’avait pas arrêté le fils du potesta qui était avec nous, pourtant il avait quatre veaux lui aussi. Saint-Martin ne voulait pas d’histoire avec le potesta. Le noble défend le noble et abuse des paysans comme nous. A la dernière visite, mon père m’avait dit qu’il avait été voir le potesta et que celui-ci lui avait dit que l’affaire allait bientôt arriver à son terme. Et nous, presque un an qu’on est là !

Tous les cinq continuaient à parler, comme ils en avaient l’habitude, à revivre l’arrestation, à aligner les raisons et à critiquer le jeu des nobles. C’était l’ambiance habituelle après une visite. Cependant, le fait d’apprendre l’existence d’une troupe de cent hommes armés les enthousiasmait et ils se voyaient dedans. Chacun avait des armes à la maison, ils allaient à la chasse suivant la saison et tirer les palombes aussi. Ils avaient le nouveau fusil à pierre, la pierre mettait le feu bien plus vite et c’était un gros avantage pour le tir au vol. Andreu était pensif et l’intervention de son oncle agitait beaucoup ses pensées. D’un côté, voir son oncle doux et âgé dans cette lutte contre les nobles l’inquiétait, parce qu’il ne le voyait pas assez fort pour leur tenir tête, surtout avec des gens armés, alors qu’il était connu pour son habileté avec les papiers anciens. D’un autre côté, l’implication de son oncle lui donnait un peu d’espoir : peut-être se souviendrait-il de son neveu prisonnier et penserait-il à le faire sortir. Une semaine plus tard, la millième partie de mus suscitait bien des exclamations quand un gardien entra, essoufflé. Il leur ordonna de prendre leurs affaires et de le suivre. Ils obéirent, inquiets mais aussi curieux. Quatre hommes les attendaient à la porte et ils partirent ensemble. Ils avaient passé plusieurs rues quand ils virent un attroupement de gens regardant vers le pont. Arrivés au pont, ils virent de l’autre côté des hommes à cheval, disséminés en petits groupes entre le pont et le croisement vers Aicirits. On entendait quelques coups de feu. Au bout du pont se trouvait le degan Etxexine de Domezain qui les héla :

Vous êtes libres !  On est venu vous chercher. Venez. Qu’on parte au plus vite.

Les cavaliers les plus proches leur faisaient signe, ils les aidèrent à monter en croupe et se dirigèrent vers la montée tandis que quelques autres restaient près du pont, le fusil entre les genoux, en situation de protection. Andreu regardait tout autour en cherchant à s’habituer à la lumière du plein jour et à regarder au loin. Après être resté tant de temps à l’intérieur, sentir entre ses cuisses bouger le corps du cheval lui causait une grande émotion. Il était entouré d’une centaine d’hommes armés de fusil et il les regardait les yeux grands ouverts. Ils étaient tous comme lui, jeunes et joyeux, le sourire aux lèvres. Au croisement d’Aicirits, il aperçut son oncle qui lui dit, sitôt approché :

Agur Andreu, on est arrivé enfin, on a fait justice mais on doit partir d’ici au plus vite.

Tous les cavaliers montaient sur la pente, au pas et en file. Andreu n’avait rien dit à son oncle, il avait tant à dire et pas un mot n’était sorti de sa bouche. Il pensait avoir l’occasion de lui parler plus tard et il s’adressa au cavalier qui le suivait :

Et les génisses et les veaux ?

Ils ne sont pas ici mais quelque part dans le Béarn. Il nous ont promis de les ramener mais va te fier ! Vous au moins, on vous ramène, c’est pas mal. L’évêque Maytie est intervenu, voir celui-ci, parler avec celui-là, on y est presque, pas tout-à-fait, etc. Mais quand ils nous ont vus et qu’ils ont entendu les coups de feu, les hommes de Saint-Martin ont pris une belle peur, crois-moi.

Andreu était bien, il sentait l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, il était dehors, il allait bientôt arriver à la maison et il sentait son cœur qui battait très fort. Son affaire n’était pas plus facile à comprendre mais son oncle était à côté de lui et le fit de se sentir au milieu de ces jeunes lui tranquillisait l’esprit.

Juillet 1661

L’homme qui sortit du château de Maytie marchait le buste droit et la tête haute, marquant le pas avec un makila tenu dans la main droite. Il s’arrêta à l’entrée de la cour pour regarder la place, il avait un chapeau bleu sur la tête et sa cape noire demi-ouverte laissait apparaître sa veste bleue. La place lui paraissait calme. Il prit à gauche et marcha sous la rangée de noyers en regardant les chevaux qui étaient attachés. Il reconnut le carrosse d’Othegain qui devait l’attendre au parquet de la Cour. Un instant, les images des événements antérieurs vinrent lui assombrir l’esprit mais il les écarta aussitôt. Il allait bientôt recevoir un message de Bordeaux et il y mettait beaucoup d’espoir car il attendait l’information qui allait apporter la paix au pays. Il connaissait bien Mauléon et Licharre, il y vivait depuis vingt-deux ans, il revit les images de son arrivée et un agréable sentiment le réchauffa : le mariage avec Marie de Maytie en présence de l’évêque, l’aménagement dans la maison Mouchette rénovée, l’installation dans la charge de vice-gouverneur laissée par son beau-père et le procès gagné contre d’Uhart, l’oncle de sa femme. Il avait assez vite compris la charge de vice-gouverneur et tout l’acquis de son passage par le parlement de Pau ne lui avait pas été superflu pour installer son autorité dans une situation assez mouvementée : peu de noblesjuges assumant leur charge, chacun aussi inébranlable qu’une statue en bronze, l’absence du gouverneur, l’achat du domaine royal par de Troisvilles, les tentatives de rachat, l’arrivée du gouverneur de Toulonjon, la longue série des procès contre de Troisvilles à Bordeaux et à Paris, etc. Son nom devait être bien connu au Conseil du Roi à Paris et il en ressentait de la fierté.

Dans son château, l’évêque Arnaud de Maytie avait donné la bénédiction à son mariage et il le tenait en grande estime. Lui-même était né dans une famille de commerçants d’Orthez et après sa formation de droit, il avait été conseiller au parlement de Pau en compagnie de son frère Étienne. Il connaissait bien les lois du Béarn mais à son arrivée ici, le fonctionnement lui avait paru très différent. Les juges de Licharre avaient pour unique référence la Coutume Écrite, un texte très ancien et d’usage particulier, il n’y avait pas d’interprétation des règlements. Chaque règlement donnait avec précision la peine encourue et il suffisait de l’appliquer, une fonction facile mais exigeant de la rigueur. L’évêque l’avait beaucoup aidé parce qu’il assistait aux assemblées de Pau et de Licharre. Il possédait bien les différences et les nuances des deux centres. Même s’il était au courant des décisions venues de Paris, il n’en tenait pas grand cas, avec l’assurance que lui donnaient les revenus confortables de l’Église et sa domination sur les bourgeois d’Oloron. Mais cet oncle était décédé assez vite et son neveu venait d’être nommé au même poste, après quelques années passées comme chanoine de St Pée. Jacques de Brosser voyait en sa démarche les mêmes qualités que son oncle.

En compagnie de ces souvenirs, de Brosser était arrivé devant la maison Harrixuri ; mais n’ayant pas à traiter d’affaires de l’assemblée ce jour-là, il entra dans la grande bâtisse en face où logeait le parquet de la Cour. Il rencontra le secrétaire qui l’informa sur les causes récemment déposées et lui dit que Bela et Costère l’attendaient dans la salle des juges. Jacques de Brosser entra dans la salle, salua les deux hommes et suspendit sa cape sur le côté de l’armoire placée près de la porte. Les deux autres s’étaient levés et Bela Othegain prit la parole :

-Bonjour monsieur de Brosser. Justement, nous faisions l’examen des derniers événements, Bernard Goyheneche poursuit ses agitations et il vient de mener une action assez audacieuse. Il a acheté trois quintaux de poudre à fusil à Sauveterre où il s’est vanté d’aller à Saint-Palais mettre les prisonniers en liberté. Cette nouvelle a mis le parlement de Pau en émoi, ils ont pensé que Bernard Goyheneche allait les attaquer et ils ont sollicité l’évêque d’Oloron. Il paraît que celui-ci a utilisé le mot injustice et a proposé la libération des prisonniers. Et cela a eu lieu hier, quand Bernard Goyheneche est arrivé avec sa troupe au pont de Saint-Palais. Les prisonniers lui ont été amenés et il est revenu en Soule avec beaucoup de bruits. Les commissaires de la cour des Aides étaient aussi en sa compagnie.

Les trois hommes avaient pris place au bout de la grande table et de Brosser présentait un visage calme. Il faisait un effort pour avoir l’allure tranquille mais la confusion régnait dans sa tête. Son cousin avait utilisé le mot injustice, un mot qui ébranlait tout juriste, juge ou avocat. Et le côté juriste de Brosser admettait la gravité de la situation. Saint-Martin avait arrêté les cinq jeunes Souletins à la foire de Garris et les avait mis en prison. Auparavant, il avait fait des blessés et des tués parmi les paysans de Domezain. Il avait peut-être une telle autorité en Mixe mais aucunement en Soule. La justice de Saint-Palais dépendait de la Cour du parlement de Pau où siégeait son frère Etienne. Il lui avait expliqué comment une détention supérieure à un mois sans jugement était illégale mais Etienne refusait la mise en liberté, au prétexte que les barons de Monein et de Mesples étaient les conseillers les plus importants du parlement. Même s’il reconnaissait que l’attitude de Saint-Martin était hors de propos, de Brosser savait aussi qu’il bénéficiait de la confiance totale du gouverneur de Toulonjon et cela l’obligeait au silence. Le procureur Costère prit le relais :

Ces derniers sont bien plus préoccupants et ils soutiennent les revendications de Goyheneche. Les commissaires expliquent à tout vent des éléments que nous étions seuls à connaître et cela n’augure rien de bon. Comme vous le savez bien, les barons avaient obtenu, par l’intermédiaire de l’avocat d’Arhetz, le droit de levée directe pour un remboursement qui n’avait aucune urgence, étant donné le rapport de l’intérêt. La Cour des Aides avait ordonné la cassation de cette levée directe en mettant en lumière son caractère illégal et dans le même temps notre inactivité. Nous n’avions fait aucune démarche en défense des droits de l’assemblée de Licharre et maintenant, il est urgent d’agir.

Brosser opinait en inclinant la tête. Costère était de taille moyenne, un peu enveloppé et portant des habits coûteux. Sa charge de procureur lui avait ouvert de bonnes relations avec le parlement de Bordeaux et dans les multiples procès intentés par de Troisvilles, de Brosser avait apprécié son excellente connaissance de l’écrit juridique. Mais Costère possédait également la charge de juge-potesta par l’acquisition d’Amichalgun d’Etcharry et dans les derniers mots, de Brosser avait senti apparaître l’attitude intransigeante du terre-tenant. Ce dernier s’exprima calmement :

Vous dites que nous devons agir et il me semble que nous ne sommes pas restés les bras croisés. Avec le comte de Toulonjon, nous avons réuni un grand nombre de fois l’assemblée générale pour mener cette affaire à son terme. A l’heure actuelle, monsieur le gouverneur a l’honneur d’être à la cour de Sa Majesté et il doit avoir l’esprit bien au-dessus de nos préoccupations. Monseigneur de Saint-Luc, gouverneur de Guyenne, me paraît plus proche et susceptible d’écouter nos inquiétudes. Sa Majesté n’est pas à Paris et son conseil pourrait accueillir favorablement une demande de notre part, convenablement explicitée, bien entendu. Sans faire mention des décisions contradictoires de Bordeaux, il convient de mettre l’accent sur la rébellion d’un prêtre, sur l’attitude d’un curé ordinaire qui bouleverse l’ordre traditionnel. Cette révélation peut ne pas plaire à Monseigneur de Saint-Luc. Celui-ci est encore du côté des Protestants et nous devrions présenter les attaques réalisées par la troupe de Goyheneche sous un angle différent. L’avocat d’Arhez de Chéraute et le notaire Rospide de Montory sont deux serviteurs bien connus du comte de Troisvilles. Nous gagnerions à ce que les attaques qu’ils ont subies soient présentées comme des attaques à l’encontre des membres de la religion réformée. Monsieur Jacques de Bela, votre aide nous serait précieuse, vous qui savez si bien écrire.

Jacques de Brosser finit en regardant de Bela droit dans les yeux et ce dernier inclina la tête en signe affirmatif. Il avait un corps mince et sec avec un visage sérieux. Quelquefois, l’esprit de Brosser avait frôlé l’ennui à l’écoute de son discours agrémenté d’incessantes citations de philosophes grecs. C’était un fervent admirateur de la Grèce antique et le soulèvement actuel du Tiers-Etat, notamment avec un curé roturier à sa tête, le hérissait. Jacques de Bela aussi souhaitait l’intervention de l’armée du Roi pour rétablir l’ordre. Arnaud d’Abadie Costère et Jacques de Bela avaient commencé la rédaction de la lettre, chacun écrivant de son côté, comparant avec l’autre, l’un motivant l’autre, mettant bien en évidence leur plaisir à mettre sur papier leur honorable rôle dans les derniers événements. Jacques de Bela prit la parole :

-Je viens de lire une pièce de théâtre de Pierre Corneille, c’est un véritable artiste. Il maintient le style du théâtre classique dans la lignée d’Euripide, un auteur très estimé dans la Grèce antique. Il m’a inspiré cette version de l’affaire de Montory : « et le lendemain, Goyheneche marcha avec toutes ses troupes en nombre de près de trois mille hommes, vers le lieu de Montory où il fit leurs logements et surtout chargea des gens ceux de la religion prétendue réformée et contraignit quinze ou seize chefs de famille de jurer en main du vicaire du lieu devant l’autel tenant une torche à la main de revenir en la foi catholique apostolique et romaine et leur déclara que s’ils ne changeaient pas derechef de religion, il les feraient brûler dans leur maison, ordonna que ceux qui logeaient chez les nouvellement convertis allassent loger chez ceux qui avaient résisté à la conversion et fit raser une maison où se célébrait la religion reformée depuis plusieurs années ».

Cela donnerait la teneur tragique nécessaire à notre lettre poursuivit d’Abadie Costère. Mais le sieur de Saint-Luc doit bien comprendre qu’il doit décider le rétablissement de l’autorité du Roi. C’est-à-dire qu’il doit envoyer son armée et cela sans attendre. Je vois la lettre finir ainsi : «  Il leur a fait voir des lettres de sa fabrique qu’il leur dit que le roi et la reine lui avaient adressé tellement que ce peuple est en état et en disposition de faire tous les jours de semblables désordres et il ne leur faut pas plus de trois heures pour s’assembler, pour piller et saccager les maisons des honnêtes gens tant du clergé que de la noblesse et officiers du roi, à tous lesquels généralement ils en veulent même à leurs personnes. Si bien que, pour le secours de tous les gens de bien de ce pays, fait qu’il plaise à Sa Majesté de restaurer par son autorité de justice ordinaire les emportements de Goyheneche et ses adhérents et de quoi supplions très humblement, ses très humbles et très fidèles officiers au pays de Soule. »

Jacques de Brosser restait à l’écoute, hochant la tête, satisfait de l’acceptation de son idée de lettre au Conseil du Roi. Il prit en main le livret que Jacques de Bela avait sorti de son sac, c’était Cinna de Pierre Corneille. Il regardait une gravure de la couverture qui figurait la fin d’une représentation : l’auteur, les acteurs et quelques personnes de la cour de Louis XIV. Brosser observait leurs habits et surtout le chapeau d’un personnage illustre. Le haut arrondi lui plaisait et il se voyait sortir du château de Maytie avec ce chapeau sur la tête.

Octobre 1663

Des hommes et des femmes étaient en train de se rassembler devant la borde d’Achigar de Cihigue, près du mur entourant la cour, les uns debout, les autres accroupis. Trois hommes étaient assis à une table disposée dans un angle, la plume en main, c’était le notaire Bichoué de Tardets avec deux greffiers. Etchegoren, le collecteur de taxe de l’année, prit la parole d’une voix forte :

Nous nous retrouvons pour la deuxième fois et nous voulons faire connaître notre avis à Monsieur de Saint-Luc. Il y a deux ans, il avait envoyé Calvo avec ses cavaliers et celui-ci avait mis fin aux désordres. Cependant, l’origine des désordres se situait dans la dette générale et maintenant, nous avons commencé à signer les obligations de règlement dans les paroisses. Mais le montant de la dette est très contesté, le montant réclamé par les barons n’est pas le montant utilisé pour le rachat et nous subissons là une grande injustice. Les nobles de Licharre ne s’en préoccupent guère et comme le duc d’Espernon, Monsieur de Saint-Luc, est gouverneur général de Guyenne, nous voulons l’informer de cette injustice, afin qu’il agisse ou du moins, qu’il ne puisse déclarer son ignorance. Maître Bichoué va faire lecture de ce que nous avons commencé à écrire.

Debout près de la table, Bichoué entama la lecture du grand papier : « Remontrent très humblement les paroissiens de Cihigue l’état des affaires du pays de Soule à monseigneur de St Luc, lieutenant général pour le roi en Guyenne, de la façon suivante, selon son ordre. Il est à remarquer que tous les désordres de ce pays de Soule sont venus de la grande dette de Mrs de Moneins et Mesples, barons, lesquels veulent soutenir qu’elle est juste et légitime, et le tiers-état de ce pays de Soule le contraire, pour les raisons suivantes et autres qui sont dans le procès, comme toutes les pièces se trouveront entre les mains de Mr Casenave, procureur en parlement. Parce que premièrement l’emprunt d’argent dont il est question fut fait après la révocation de l’acte que le tiers-état fit à ces fins à leur assemblée de Silbiet, qui est le lieu destiné pour assembler le tiers-état, par lequel acte ce tiers-état avait ordonné et créé des députés pour l’emprunt de cet argent, afin que le domaine de ce pays fut acheté par cet argent et ce à la situation des deux autres états qui sont le clergé et la noblesse ; mais ce tiers-état s’étant avisé que le rachat de ce domaine contribuait à son préjudice, comme de fait les effets ultérieurs témoignent la vérité, révoqua cet acte qu’il fit à ce lieu de Silbiet en suivant, après huit ou dix jours, faisant des assemblées dans leurs degairies et fit signifier de même aux députés, afin qu’ils n’en prétendent cause d’ignorance, et ainsi le tiers-état n’est point responsable en rien de l’emprunt de cet argent que ces députés firent, puisque c’est sans son ordre qu’ils ont fait cet emprunt. D’ailleurs il est à remarquer que ces sieurs barons de Moneins et de Mesples ont manié cet argent à leur volonté, au nom de ce pays, sans qu’ils eussent aucun ordre de ce pays, pour vouloir acheter ce domaine afin qu’ils fussent maîtres absolus, et comme ils n’ont pu venir à bout du rachat à cause de la surenchère que Mr de Troisvilles fit alors à leur préjudice au conseil privé, ils retirèrent une partie de cet argent qu’ils avaient envoyé à Paris pour ces fins des mains de ceux à qui ils avaient délivré, et non pas le total selon qu’ils disent, tellement qu’ils demandent cette partie qu’ils n’ont pas reçue à ce pays de Soule, je ne sais pour quelle raison, puisque c’est eux-mêmes qui ont manié cet argent selon qu’ils ont voulu, c’est-à-dire qu’ils ont envoyé à Paris sans aucun ordre du tiers-état et reçu aussi ce qu’ils ont voulu de cet argent et laissé le reste, et ainsi qu’ils fassent leur demande à ceux qui ont délivré cet argent,(…) Et après l’ordonnance de ce sieur gouverneur, le peuple ayant pris obligation, par acte de notaire, envers les sieurs barons, ces sieurs barons se mirent en devoir d’exécuter ces actes d’obligation et cet arrêt de forclusion quelques temps après l’ordonnance du sieur gouverneur pour le paiement de l’argent en question ; en conséquence de cela, ils firent plusieurs prisonniers des hommes de ce pays de Soule, les ayant attrapés ou pris au ressort de Navarre, ces hommes y étant pour trafiquer en marchandises, et saisirent de même leurs bétails et emportés là où ils ont voulu, de sorte que le pauvre peuple étant en cet état, tout affligé, voyant le mal traitement de plusieurs hommes et la perte de leurs biens temporels, le jour de l’assemblée du tiersétat qui se fait au lieu de Silbiet survint en même temps du désordre que les sieurs barons causaient, et le peuple y étant assemblé pour résoudre sur cette affaire, le feu sieur curé de Moncayolle se porta à cette assemblée avec un arrêt de la cour des Aides, faisant croire au pauvre peuple que c’était un arrêt donné au conseil privé à la requête d’un neveu qu’il avait à Paris, valet de pied de notre bon roi, et dans cet arrêt il était porté qu’il ne fallait point payer cette grande dette suivant l’ordonnance de monseigneur le gouverneur (…) »

Maina Bagoharriaga l’interrompit d’une voix forte :

Cette lettre est bien écrite mais elle ne montre pas les événements terribles que nous avons vécus ici pendant cinq ans. Cette affaire était en attente de jugement à Bordeaux et quatre jeunes de Cihigue ont été tués à Chéraute et les corps mis sous terre quelque part. Le comportement de Bernard Goyheneche ne peut pas être résumé ainsi. Moi aussi, j’ai vu les papiers de Bordeaux, il y avait autant de pour que de contre. Le parlement avait autorisé les barons à prendre directement l’argent et ça, c’est contraire aux lois de Soule. Le procureur Costère est resté les bras croisés, sans rien faire. C’est trop facile d’admettre ce laissez-faire.

Maina Bagoharriaga s’était assise à sa place et les autres avaient commencé à parler à voix basse. Ils savaient que Junes Bagoharriaga avait été tué au quartier Cibits de Chéraute et que son corps n’avait pas été enterré au cimetière. Son corps, avec ceux des quatre cents autres tués, avait été enfoui quelque part. La brutalité de Calvo était dans tous les esprits. Le curé d’Asme avait tout juste obtenu l’autorisation de célébrer une messe sans corps. A la perte du fils s’ajoutait pour la famille, l’impossibilité de faire des prières au cimetière. Les autres paroissiens comprenaient la détresse de cette mère et son deuil impossible. Peiri de Barçabal se leva, il était assez âgé et les gens l’écoutaient avec attention :

Il est juste de citer la dette mais je tiens à rappeler son origine, de Troisvilles avait acheté les droits de la Soule et ensuite nous avons subi mille tracas. Nous ne l’avons jamais vu ici mais sa mère était toujours là à bousculer les gens. Il y a plus de vingt ans, ses hommes avaient tué sur la plaine de Troisvilles Menaud Dufaur qui rentrait du marché de Tardets [A.3], parmi eux, Altabegoiti de Lichans, Oihereski de Camou, Perenaut de Tardets et Bereterreche de Menditte. Ceux-là ont vécu tranquillement alors qu’ils avaient tué un homme. Joannes, le fils de Menaud, était mort aux galères et le jour de l’enterrement de Menaud, Marie d’Aramits avait interdit de sonner les cloches de l’église. Tout cela n’a pas été jugé à Licharre. Le gouverneur de l’époque et Marie d’Aramits étaient Protestants et solidaires. Maintenant aussi, je vois quelque chose d’identique, Toulonjon d’un côté, Saint-Luc qui veut le dépasser et les deux n’osant affronter de Troisvilles, les grands se ménagent toujours.

Joantto Patelagoity d’Alçay, degan de la Rive Droite, prit la parole :

-S’il est bon de rappeler l’origine, nous avons maintenant la responsabilité de mettre un terme convenable à cette affaire. J’étais à la rencontre avec le baron de Moneins où nous avons revu tous les détails de l’affaire mais les erreurs d’avant n’ont pas de solution maintenant. Même s’il reconnaît que tout n’a pas été dépensé, il refuse de diminuer le montant du remboursement. Nous sommes tenus de payer le total dans les années qui viennent. Le comte de Toulonjon voit s’approcher la date pour un accord avec de Troisvilles. Si dans la lettre de Bichoué, nous mettons Bernard Goyheneche à l’origine du soulèvement, nous savons bien que la cause est antérieure mais cela nous donne l’occasion de parler des décisions de Bordeaux. Le duc d’Espernon sait parfaitement que ces décisions étaient contradictoires.

A la fin de son intervention, les gens parlaient entre eux, ce qui signala la fin de la réunion. Ils comprenaient bien les efforts du collecteur et du degan, responsabilités dont personne ne voulait. Le rappel du meurtre de Menaut Dufaur les ramenait à cette ambiance difficile : les paroissiens en deux clans, les uns pour Troisvilles, les autres contre et les officiers de Licharre englués dans des procès interminables. Si le remboursement était alors estimé à une vache ou un veau par maison, maintenant le prix à payer était arrivé au double.

Petti Baraçabal saluait tranquillement les gens qui quittaient la cour. Voyant passer le degan Joantto Patelagoity, il lui expliqua qu’il comprenait la nervosité de Maina. Joantto lui répondit avec une voix calme mais un regard sombre :

Cela a été terrible oui, nous avons fait deux Silviet avec cette affaire. Les gens venaient de partout et nous avions commencé à nous rassembler près du pont de Sibi avant d’aller à Chéraute, en attente de l’arrivée de ceux de Barcus, les uns cassant la croûte et les autres en discussions tranquilles. Tout d’un coup, les cavaliers sont arrivés avec André de Bela en tête et ils ont tout massacré. On n’avait pas eu le temps de charger les fusils, moi j’avais sauté au gave. Avec les sabots de grands chevaux et à coups d’épée, ils ont tout massacré. Et avec les cent prisonniers, ils ont mis les corps dans un trou de Sibi, il leur a fallu une journée entière et puis ils les ont recouverts de terre. Ils y sont encore et les hommes d’André de Bela surveillent toujours l’endroit pour que personne ne vienne récupérer un corps. Moi aussi, j’ai un voisin sous terre là-bas, comme des centaines d’autres, sans messe d’enterrement. A Cihigue au moins, le curé d’Asme leur avait célébré une messe. Comme vous avez entendu, on a mis toute la faute sur Bernard Goyheneche, on en a beaucoup discuté au Silviet et le plus grand nombre a décidé ainsi, de manière à terminer l’affaire du remboursement de la dette.

Petti lui appuya le poing sur l’épaule et partit sur le chemin, Joantto restait sur place, il sentait encore le geste de confiance sur l’épaule. C’est avec cette pensée qu’il se dirigea vers son cheval, la confiance était bien la chose la plus importante

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