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Nos ancêtres

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1 – Août 360

Le groupe des gens d’Odegui venait de sortir de Larramendi et avançait d’un bon pas, comme pour indiquer la hâte d’arriver chez soi. En tête Aila, puis Bikor et ensuite Iune, chacun avec son cheval, et en dernier Aimun ; celui-ci s’était attardé à discuter un peu plus et les autres avaient pris de l’avance. Le sentier passait entre les terres cultivées et le haut du plateau offrait une belle vue sur les environs. Aimun avait parlé un peu avec ceux de Larramendi. Donnant et recevant des nouvelles, il aimait beaucoup s’informer sur la situation des gens et en même temps, il avait donné des encouragements aux batteurs de froment. Ici aussi, on ramassait le froment en brassées, on coupait la paille et on l’entassait avec soin pour l’étaler ensuite sur les toits tandis qu’on versait les épis sur un cercle pour les battre et les éventer. En un regard, Aimun avait relevé que les épis étaient plus gros et plus garnis qu’à Odegui. Il demanda des nouvelles du champ créé en bas de la vallée et il releva leur fierté : la production y était bien meilleure. Son habit long et sa barbe blanche indiquaient un âge avancé alors que les habits courts et les cheveux noirs de ceux qui le précédaient marquaient bien la différence. Les chevaux de ces derniers portaient de grandes charges arrimées sur de longues perches qui traînaient au sol en se balançant lentement au rythme des chevaux.

Aila avançait en tête. Il se consacrait à la taille du bois depuis quelques années et ce travail lui plaisait. Il avait expérimenté aussi d’autres tâches, la poterie, la culture et la chasse, mais c’était le bois qu’il aimait le plus : choisir l’arbre à abattre, fendre le tronc et surtout le réduire à la hache en suivant le fil du bois. Il revenait d’Agorrodi où, pour la première fois, il avait pu choisir quelques haches pour lui et ses collègues. Il avait voulu prendre aussi d’autres outils intéressants mais Aimun l’en avait dissuadé. En revenant par Aterarte, il avait bien regardé la charpente des maisons longues en cours de construction et avait noté avec intérêt la manière d’assemblage utilisée.

Derrière lui, Biko avait des pensées identiques. Il allait bientôt laisser le plat pour gravir la montagne car c’était sur les hauteurs qu’il était à son aise. Il avait parcouru tous les environs, du sommet des collines au fond des vallées, il connaissait toutes les caches des gibiers. C’était diriger la course des chevreuils vers le trou qui lui plaisait le plus. Disposer au bout des longs bâtons les fers pointus acquis à Agorrodi et pouvoir les utiliser lui mettait le cœur en joie. Une fois, il s’était trouvé en face d’un ours. Il lui avait enfoncé le bâton dans le cou puis, avec deux autres chasseurs, l’ours avait été tué. Mais il se rappelait encore comment l’ours avait cassé le manche d’un coup de patte et se souvenait de son angoisse. S’il avait été seul, il aurait eu du mal à vaincre la bête. Il s’était alors convaincu de la nécessité d’avoir des bâtons plus longs et plus robustes. Depuis, une cordelette rouge passant au milieu du front lui serrait bien les cheveux, il marchait le corps bien droit. Mais la vue du nouveau champ de Larramendi l’avait mis en colère : une partie du bas de la vallée avait été brûlée, les racines enlevées et la terre préparée pour la culture. Il les avait vus fiers de leur première récolte et cela l’avait rendu furieux parce que le bas de la vallée était le meilleur lieu de chasse, une zone pleine de sangliers et de chevreuils. Le fossé entourant le champ était un obstacle pour ce gibier qui allait encore s’éloigner. C’est ainsi qu’il cheminait, serrant fort la corde du cheval, son museau contre le bras, tout en surveillant la charge qui le précédait.

Derrière lui suivait Iune, les yeux fixés sur sa charge. De loin, tous les trois avaient la même silhouette mais de près, les bijoux du visage distinguaient la femme, sur les cheveux et le cou se balançaient des pièces en cuivre et des pierres. Iune était une de celles qui avaient fabriqué les poteries amenées à Agorrodi pour le troc. Elle aussi avait en tête tout ce qu’elle avait vu et entendu là-bas : les nouveaux plats en étain brillant, les poteries allongées, celles à mettre sur le feu, etc. Si tout ce qu’elle avait apporté avait été pris, elle avait une autre cause de joie : son sac à dos était rempli de feuilles de chanvre. Elle entendait déjà les cris de plaisir des autres femmes. Elle avait bien remarqué qu’Aimun ne voyait pas cet échange d’un bon œil mais comme ses poteries avaient constitué la plus grande partie du troc, il s’était tenu au silence. La charge de son cheval contenait aussi un gros sac rempli de tiges de chanvre avec lesquels Iune prévoyait une autre manière de former les pots allongés. Imaginant de nouvelles formes de poterie, elle ne sentait nullement la fatigue de la marche.

Aimun était plus en arrière, un grand sac sur le dos, comme s’il voulait avoir les jeunes sous son regard. Il savait bien que sa pression à freiner les envies de troc mettait les jeunes sur les nerfs mais il assumait ce rôle de sage. Il était le plus vieux et il était sûr de son attitude. Ils firent une pause près d’Athagui et se regroupèrent. Manière de reprendre leur souffle avant d’attaquer la montée car ils devaient grimper Athaguilarre avant d’atteindre Odegui au sommet et la pente était assez rude. Aimun partit en tête. Les autres s’alignèrent derrière lui. Il calcula que son allure allait marquer un rythme plus lent, de sorte que les personnes et les chevaux fatigueraient moins. Bikor qui pensa aussitôt qu’Aimun prenait la tête pour être le premier à arriver à Aguerria, sentit une pointe de jalousie. Mais la montée par le sentier étroit faisait appel à toute leur attention pour guider les chevaux, leur esprit n’avait plus de place pour d’autres idées.

Leur approche d’Odeguilarre fut annoncée par des cris et des appels sur le flanc de la colline : ils avaient été vus et avançèrent sans mot dire tout en sentant une agréable pointe au cœur. Sitôt franchie l’enceinte d’Odegui, les gens s’approchaient pour les saluer et leur demander des nouvelles mais ils demeurèrent silencieux. Ils s’arrêtèrent devant Aguerria pour mettre les paquets à terre et amener les chevaux à l’enclos. Après avoir rangé les sacs près de la porte d’Aguerria, ils rentrèrent chez eux, sachant bien que l’assemblée aurait lieu à la nuit tombée, comme d’usage, un moment privilégié pour les longs échanges. En cette fin de soirée, le panorama visible depuis Aguerria était remarquable : ciel dégagé, fougeraies couleur d’automne de Lecharrea à Bostmendieta.

Iune arriva d’un pas rapide à la maison où l’attendait sa petite famille, Iaben son compagnon et ses deux fils Aika et Emun, deux solides garçons de dix et huit ans. Tous les trois s’approchèrent pour la serrer étroitement, comme pour effacer l’absence de quatre longs jours. Iune posa son sac dans la salle de droite puis un moment fut consacré à croiser les nouvelles de la famille et du voyage. La lumière de l’extérieur entrait assez bien dans la salle ; la machine à tisser installée au fond ainsi que les rouleaux de lin blanc alignés en hauteur rendaient la pièce bien claire. Les parents de Iune arrivèrent de la maison voisine et pendant leur conversation, sa mère sortit d’un sac en cuir un gros pain qu’elle découpa en tranches larges et sur lesquelles elle étendit du fromage frais. Chacun commença à mordre sa tranche à la lumière de deux bougies pendant que Iune racontait les péripéties de son voyage. Au son du gong sur la planche, elle avala rapidement sa part et se dirigea vers l’assemblée dans la nuit complètement tombée.

Aila aussi était arrivé à sa maison, rencontré son père, échangé les dernières nouvelles et mangé un morceau. Quatre jeunes hommes le rejoignirent ensemble, c’étaient ses compagnons de travail du bois auxquels il raconta les haches acquises, mais assez vite, il leur parla de sa passion. Il sortit de son sac un tissu qu’il déplia. Il en sortit un collier qu’il tint au niveau des yeux, de manière bien visible. Les autres regardèrent avec intensité le collier qui se balançait doucement, le touchèrent du bout des doigt. Visiblement c’était la première fois qu’ils voyaient de près un si joli objet. Aila leur expliqua les raisons de son choix : un bijou inconnu, les pièces métalliques de trois couleurs, blanc, rouge foncé et noir, assemblées avec une cordelette fine, les plus petites en haut et les plus grosses en bas. Ses amis, les yeux grands ouverts, firent des commentaires à voix basse. Ils connaissaient l’attirance d’Aila pour les objets d’art et étaient en admiration devant le travail réalisé par les gens d’Agorrodi. Le son du gong mit fin à leurs commentaires, c’était le moment de l’assemblée.

Il y avait beaucoup de monde à Aguerria ; celle-ci était une construction particulière, un intérieur de trente pas de long, des murs d’argile tout autour avec un gradin plus bas où les gens avaient commencé à s’asseoir. Si le fond était fermé, après les deux portes latérales, l’avant était circulaire. Aimun s’y trouvait debout, à côté des sacs amenés avec les chevaux. Un mur bas marquait le milieu de la salle et sur ses deux gradins latéraux, les gens s’étaient aussi alignés sous la faible lumière diffusée par quatre cierges placés sur ce mur. Aimun regardait les gens s’installer avec un demi-sourire, laissant deviner que c’était le plaisir de raconter les bonnes nouvelles du voyage qui le rendait souriant. En fait, il observait la disposition des habitants du voisinage, les plus vieux près de lui et les plus jeunes vers le fond. Il se rappelait comment dans sa jeunesse, il se mettait lui aussi au fond et maintenant devant, pour mieux entendre. Il pensa : « La vieillesse n’a rien de bon ! »

Il commença à parler d’une voix calme et le silence se fit aussitôt. Il détailla comment les objets qu’ils avaient apportés avaient trouvé preneurs. Certains de l’assemblée y étaient allés les saisons précédentes, ils connaissaient l’ambiance d’Agorrodi ainsi que la multitude rassemblée en recherche de troc. Il parla longuement du succès de leurs pots qui avaient tous été pris mais aussi de ce constat : les gens demandaient les pots allongés pour y mettre la nourriture mais aussi pour mettre sur la table de beaux objets, de forme agréable et bien décorés. Il fit appel à tous les présents pour améliorer cette production et ainsi augmenter leur capacité de troc. Les gens étaient à l’écoute et des expressions bien différentes apparaissaient sur les visages : curiosité, doute, scepticisme et aussi nervosité. Aimun adressa les derniers mots en direction des Aguer. Quatre membres de cette famille étaient présents : le père, les deux fils et la fille. Le père Gaxen se leva et parla d’une voix forte :

Vous avez fait un voyage utile et les raisons de continuer nos tâches habituelles ne manquent pas. Cependant, organiser un nouveau champ dans la plaine serait une bonne chose, la terre y est bien meilleure pour le froment, les autres villages aussi ont commencé à cultiver en plaine. Je pense depuis quelque temps à constituer un groupe d’hommes pour faire ce travail.

Gaxen s’approcha d’Aimun et organisa le rangement des sacs. Les autres se levaient et commençaient à parler en petits groupes, certains du voyage et d’autres de la fabrication des pots en terre. Mais c’était dans les groupes de femmes que la conversation était la plus animée car depuis toujours la culture et la récolte du froment étaient le domaine des femmes. Quand elles avaient entendu qu’un groupe d’hommes était prévu pour le nouveau champ, cela avait été comme un coup de massue. Elles ressentaient manque de confiance, mise à l’écart et dépossession. De plus, l’expression « je pense depuis quelque temps » revenait souvent. Il pouvait être considéré comme expression de suprématie de Gaxen, pour marquer sa position de chef d’Odegui, mais aussi bien comme signal d’une décision prise depuis longtemps et destinée à donner la culture du blé aux hommes. Cela mettait les femmes en colère. Pour elles, la culture du blé n’était pas seulement la cueillette d’une nourriture, elle constituait surtout la connaissance et la maîtrise d’une culture majeure. Les femmes d’Odegui avaient le sentiment d’une trahison qui mettait en cause toute leur organisation traditionnelle.

2 – Décembre 370

Emun avait passé la matinée avec les châtons, leur avait donné du lait et de la farine, les avait caressés et avait tenté de les prendre dans les mains. Emun les regardait se déplacer et grimper sur quelque objet, allongeant et pliant le corps, les oreilles dressées et l’œil aux aguets. Lui-même était chasseur et la démarche des petits chats lui plaisait beaucoup, collés au sol et prêts à bondir, sans un mouvement, seulement la queue bougeant lentement de gauche à droite. Il se représentait luimême ainsi, à l’affût du chevreuil, couché dans l’herbe et la lance bien serrée en main. Son frère Aika les avait apportés deux jours auparavant au retour d’un long voyage. Pendant les deux semaines suivant le solstice d’hiver, tous ceux d’Odegui revenaient à la maison, quelle que soit la distance. Comme ces jours-là personne ne travaillait, ils avaient beaucoup de temps pour échanger les nouvelles. Les deux frères avaient passé la veille à parler avec cinq autres hommes sur la place du haut d’Odegui, tranquillement assis sur des pierres plates. Les préparatifs pour le surlendemain étaient faits et ils étaient assez contents du jeu prévu. Kani avait raconté une partie de son voyage :

- A Eauze, j’ai parlé avec un homme un peu étrange, il s’appelait Glenal ou quelque chose comme ça, un costaud avec des cheveux roux. Il m’a expliqué le rassemblement de Karnalal, c’est dans son pays, quelque part vers le Nord. Eux aussi se rassemblent autour des pierres levées. Il m’a raconté que dans cet endroit étendu, avec des pierres levées partout, un grand nombre de personnes se rassemble à la nouvelle saison pour appeler les dieux. Il m’a dit aussi qu’ils buvaient du cidre et dansaient en cercle, comme nous, au fond !

Emun aimait beaucoup écouter les autres raconter ce qu’ils avaient vu dans leurs voyages, il pouvait ainsi imaginer ce qu’il avait entendu. Quand il était enfant, il écoutait avec attention sa mère Iune raconter le rassemblement d’Agorrodi. Cette fois-ci, Aika et ses compagnons avaient fait un bien plus grand voyage. A Agorrodi, ils avaient échangé des chevaux avec des charges de chanvre qu’ils avaient portées jusqu’à Eauze où ils avaient obtenu des pièces en fer. Il y avait là-bas une grande forge où on faisait beaucoup d’outils différents en fer très dur, ils avaient ainsi obtenu des couteaux. Une fois le couteau fixé à l’extrémité d’un gros bâton, on obtenait un bon outil de chasse. C’était aussi très utile pour la lutte car c’est avec ce genre de piques qu’ils avaient fait fuir les Romains de Baratzehegia. Le lendemain après-midi, tout le monde était rassemblé en haut d’Odegui, sur le plat devant Aguerria, et les enfants étaient arrivés en file. Ils avaient passé trois jours dans les grottes, comme chaque année après le solstice d’hiver. Emun avait repéré son fils Ixte dans le groupe qui arrivait avec un air très sérieux. Lui aussi avait connu ça, à la septième saison, comme lui avait dit sa mère. Les souvenirs étaient encore bien clairs : entrer dans la grotte avec une femme, s’arrêter en quelques endroits, répéter les mots ou les chanter, peindre les mains, apprendre les contes des dieux et les répéter. Sa période d’enfance avait fini là. Puis il était entré dans les travaux des grands, parfois content d’apprendre du nouveau et d’autres fois regrettant le temps libre de l’enfance. C’est ainsi qu’il comprenait mieux le regard sérieux des enfants alignés.

Le jour suivant, tous ceux d’Odegui étaient dans la vallée d’Ithe, ceux de Mürüxe et de Maide arrivaient aussi. Il y avait beaucoup de monde. Tous attendaient l’arrivée des gens masqués en discutant en petits groupes. D’un seul coup, ceux-ci arrivèrent dans la foule en courant et en hurlant. Les hommes et les femmes s’écartèrent aussi en criant et les enfants s’enfuirent en courant. Il y avait de quoi avoir peur à la vue des monstres : couverts de peaux d’ours brun, dégoulinants de sang, de grandes cornes de taureaux sur la tête et les pièces de fer attachées à la taille qui faisaient un cliquetis assourdissant. Pendant un long moment, le fond de la vallée d’Ithe fut un concert de hurlements, de bruits et de cris d’enfants. Enfin, les monstres en peaux d’ours s’arrêtèrent au milieu et le son de la flûte annonça le début de leur danse en cercle. Aussitôt, les adultes formèrent un cercle plus grand pour danser aussi. Les enfants restèrent encore à bonne distance, en groupes, les yeux grand ouverts, surveillant les monstres calmés depuis peu.

Ensuite, tout le monde se regroupa autour du dolmen, en silence total. Les Aguer d’Odegui, de Mürüxe et de Maide étaient devant l’entrée, chacun avec une caisse en bois à la main. Puis celui d’Odegui commença à parler. Il rappela la lutte contre les Romains à Baratzehegia la saison précédente, comment les jeunes chasseurs des trois voisinages avaient vaincu leurs ennemis, puis conclut que depuis lors, ils pouvaient mener leur vie habituelle. Il prévint que les Romains étaient installés au bord du gave et qu’il ne fallait pas écarter leur prochaine arrivée. Les restes calcinés des huit hommes tués dans cette lutte avaient été déposés dans les caisses en bois qu’ils vidèrent à l’intérieur du dolmen, lentement et dans un grand silence. Emun n’avait jamais vu une telle cérémonie mais il avait pris part à la lutte et ramené à Odegui les corps des deux hommes morts. Il était satisfait de l’hommage rendu à ceux qui y avaient perdu la vie.

Peu après, un premier groupe d’enfants qui étaient restés dans les grottes grimpa sur la grande pierre plate et déclama un conte des dieux. Tous les autres s’étaient rapprochés, bien serrés et reprirent à haute voix la fin du conte. Un autre groupe prit leur place, récita un autre conte dont les gens répétèrent le dernier passage. Emun connaissait bien les contes, il était passé dans les grottes comme les autres et récitait sérieusement la fin. Voir son fils si jeune le rendait un peu inquiet. Les Romains étaient si proches. Mais ce rassemblement lui apporta son soulagement habituel : Odegui serait toujours en mesure de se défendre.

3 – Septembre 380

Toute la journée, les paires de boeufs montaient et descendaient sur le flanc de la colline, transportant les brassées de froment vers le haut de Suhola. C’était le plein été, les landes étaient vertes, les champs de froment dorés. Il y avait beaucoup de monde sur les flancs de Suhola. Les jours précédents, le froment avait été coupé, les brassées mises en tas au bord du champ et le moment était arrivé de les porter à Suhola. Il ne fallait pas perdre un épi en route et les brassées étaient fermement attachées sur le char tiré par les boeufs. Ce jour-là était important car la production de froment était mesurée et aussi le revenu principal de l’année. Le moment de compter la monnaie blanche était proche. Graccus était dans l’abri à l’entrée du plateau, assis à une table, remplissant la liste du froment produit par chaque champ. Ses hommes mesuraient le froment, bousculant les conducteurs de boeufs mais suivant docilement les ordres de Graccus. Sitôt le compte fait, les boeufs étaient menés vers la grande construction qui se trouvait au milieu du plateau, les brassées étaient délicatement posées en tas puis l’attelage revenait aux champs. Seuls des hommes s’activaient ici : un groupe coupait les épis et entassait la paille à l’abri, un autre battait les épis, le suivant éventait les grains et les mettait dans les sacs et le dernier chargeait les sacs sur le dos et les portait aussi à l’abri de la construction. Chaque homme avait sa tâche précise, chaque jour identique et suivie de près par les hommes de Graccus.

Au coucher du soleil, le dernier char arriva du haut de Satsaga, en compagnie de cinq femmes et suivi par Eneko Zügün. Les femmes voulaient connaître de la bouche de Graccus la production de leur champ. Depuis toujours, les femmes s’occupaient du champ de froment et la mesure de la production était un moment important pour elles. Elles savaient déjà que le froment nécessaire à la maison était ramassé et ce qu’allait donner Graccus était un plus, même si la manière de compter de Graccus leur laissait parfois la bouche bien amère. Aussi, dès que Graccus leur parla de la maigreur des épis, elles écoutèrent avec l’air sérieux. Elles pensaient que ces mots devaient être dits, comme si Graccus voulait marquer l’importance de sa charge. Elles savaient bien qu’étant un ancien soldat romain, il ne connaissait rien à l’agriculture.

Pendant le comptage, Eneko s’était avancé au milieu des autres travailleurs et le sourire lui était revenu sur les lèvres. Surveiller le transport de froment l’ennuyait, en plein soleil et sous les regards dédaigneux des femmes. Il savait bien que son choix était douteux mais il lui paraissait convenable. A part ces travaux ennuyeux, il adorait monter à cheval et s’entraîner avec les armes. C’était peut-être douteux, mais il avait suivi le choix de son père et il pouvait ainsi supporter plus facilement les regards méprisants de Suhola. La famille Zügün avait toujours été une des familles dirigeantes de Suhola, comme son père le racontait souvent. Quand les soldats romains étaient venus pour prendre le contrôle de Suhola, son père avait refusé de combattre et s’était mis à leur service. Étant au service de Graccus, Eneko n’était pas tenu aux travaux pénibles de l’agriculture et, comme dans sa jeunesse il aimait beaucoup la chasse, il retrouvait ce même plaisir quand il montait son cheval.

A la nuit tombante, Graccus entama sa descente vers Aterarte, à cheval et suivi de deux soldats. Dans cette ville se trouvait son chef, Valerius, qui lui avait laissé pour appartement un angle de sa maison. Il pensa au plaisir qu’il allait prendre dans son bain. Il était content de la vie calme qu’il menait maintenant et son ventre rebondi trahissait son manque d’activités physiques. En arrivant au niveau de la ferme Zügün, il regarda les montagnes virant du bleu au violet et cette vision lui rappela les collines de Florence de sa jeunesse. Cependant, à chaque fois, son regard s’échappait vers le sommet de la montagne d’en face car c’est là-bas que ses soldats avaient été durement décimés. Il avait fait vingt saisons dans l’armée. Quand il avait été blessé à Baratzehegia, il avait dû abandonner son métier de soldat et s’était trouvé au service de Valerius. Même si plusieurs années s’étaient écoulées depuis, le souvenir de la défaite subie là-haut était encore vif. Valerius voulait encore plus de ressources et le poussait à conquérir de nouveaux lieux. C’est sa soif de fortune qui l’avait poussé à prendre le risque de conquérir un lieu aussi éloigné d’Aterarte. Mais les gens de cette montagne les avaient vaincus et il reconnaissait qu’ils avaient été plus efficaces que ses soldats.

4 – Juillet 385

Emun avançait, assis sur un mulet, et son fils Ixte le suivait à pied en tenant un autre mulet par la bride. Ils avaient pris une grande charge de chanvre à Aterarte et se dirigeaient vers Odegui en milieu d’après-midi ; ayant passé Larramendi, ils arrivaient en vue d’Atagui. Emun s’arrêta en haut de la pente et se mit à regarder les environs d’Atagui : le jardin de légumes près de la maison, les longs champs de froment, la borde de Lüro avec les plants de lin et au-dessus, la châtaigneraie. Sur le pré de Lüro, une dizaine de chevaux broutait l’herbe et la vue de leurs sauts désordonnés lui indiqua leur bonne santé. Même s’ils étaient voisins, les gens d’Odegui n’avaient pas beaucoup de relations avec ceux d’Atagui. Ils passaient souvent à côté, tranquillement, avec des sentiments mêlés de crainte et de jalousie.

Les gens d’Atagui avaient une renommée particulière : pas de vaches ni de brebis, des chèvres pour le lait et le fromage, des mules pour les travaux et des chevaux pour les déplacements. Mais les travaux des champs étaient bien menés et leur lin avait du succès. Mais leur renommée venait de leurs hommes armés : ils pouvaient présenter une dizaine d’hommes sur de grands chevaux, armés d’arcs, de piques et d’épées de la meilleure qualité. Même s’il n’avait jamais connu d’histoire pénible, Emun les regardait avec respect. Mais à ce moment-là, il regardait vers le côté droit d’Ataguilarre, les mouvements des mulets et le groupe de gens travaillant dans la pente rocailleuse. Emun ne devinait pas le sens de leur activité et il partit de l’avant. Au milieu de la montée d’Ataguilarre, Emun s’arrêta et après avoir mis son fils en direction d’Odegui, il attacha sa monture à une branche d’aubépine et se dirigea vers les hommes au travail au-dessus d’Atagui.

Arrivé sur la crête, il s’arrêta pour reprendre son souffle et regarder en même temps leur activité. Ils étaient en train d’aménager des terrasses sur le flanc de la colline et Emun nota qu’ils en étaient à la sixième. Ils devaient sortir de terre les pierres et en faire un muret, emplir l’espace créé avec de la terre. Il comprenait maintenant le va-et-vient des mulets sur lesquels étaient portés les grands paniers de terre noire récupérée dans le pré au-dessus. Les terrasses avaient une largeur de deux à trois enjambées et une centaine en longueur. La blancheur des murets de pierres claires sautait aux yeux. Emun s’approcha des hommes qui montaient la terrasse supérieure et il reconnut Xiban. Xiban était le troisième fils Atagui, il l’avait rarement croisé au marché ou dans ses autres affaires mais il avait entendu dire qu’il était un grand voyageur. Après avoir confirmé la tâche aux autres, Xiban s’approcha de lui et lui parla doucement, un peu comme on s’adressait aux plus vieux :

Cela vous semble bizarre, Emun ! Vous n’êtes pas le seul. A la maison, c’est pareil mais je suis assez sûr de mon choix. Ici, je vais planter la vigne et je vais faire du vin comme j’ai vu faire à Collioure. Je suis resté là-bas un an et j’ai appris à faire le vin. Au fond, c’est comme pour notre cidre.

A l’arrivée de deux mulets, Xiban rejoignit ses hommes et Emun s’assit sur le bord de la terrasse. En face, il avait les crêtes d’Erbeche et de Bostmendieta et sur la gauche les fougeraies roussies d’Arhan. Il resta un moment à les regarder et un événement datant de quelques années auparavant lui revint à l’esprit. Son frère Aika lui avait ramené d’Eauze des petits chats et aussi des histoires sur les gens rencontrés là-bas, les pierres dressées de Karnalal et les autres. Il aimait beaucoup entendre les histoires des voyageurs. Et Xiban avait tout l’air d’en être un. Après le départ des mulets, Xiban revint vers lui et Emun lui demanda d’expliquer Collioure.

C’est là-bas, vers le soleil levant, à côté de l’autre mer. C’est un endroit chaud mais avec un vent qui souffle toujours fort. Et dans tous les côteaux, il y a de la vigne, ils vivent de cela et ils en vivent bien. Le vin a un grand succès dans les fêtes. La vigne donne mieux entre les pierres que dans la terre molle ou, pour mieux le dire, le vin a un goût meilleur quand les racines vont entre les pierres. On écrase les grappes dans une presse et on met le jus dans une barrique, comme on fait ici avec le cidre. Après, on change de barrique et on le laisse prendre du goût pendant quelques années. Il en sort excellent, je vous le ferai goûter mais il vous faudra attendre quelques années ! s’exclama Xiban en riant, de bonne humeur. Xiban avait une allure désinvolte mais Emun le sentait assez sûr de son idée et il lui demanda comment il avait commencé à voyager.

J’avais appris à utiliser le pendule pour chercher le métal avec un homme que j’avais rencontré à Agorrodi. Il avait un bout de métal suspendu à une cordelette de la longueur d’une main et suivant les tours du pendule, il pouvait connaître le type de métal. Ainsi, le fer a quatre tours, l’argent six, le cuivre sept et l’or onze mais la marne aussi onze. Vous allez me dire qu’ils n’ont pas la même valeur sinon on serait très riche ici ! Les métaux ont des ondes secondaires espacées de deux, quatre ou six mains tandis que la marne, non. Ces ondes permettent aussi de connaître à quelle profondeur se trouve le métal. Comme ça, ce n’est pas très clair, peut-être, mais j’ai appris beaucoup en pratiquant. Je suis passé dans beaucoup de mines pour chercher le métal et ce travail est bien payé. J’ai fait toutes les montagnes des Pyrénées jusqu’au bout et je suis arrivé à Collioure. La connaissance des muletiers m’avait beaucoup aidé aussi.

Emun le regardait dans les yeux et l’écoutait avec attention, même s’il n’avait pas bien retenu la liste des chiffres et des tours. Il était surpris par la tranquillité avec laquelle le jeune homme lui expliquait de si grands déplacements. Xiban jetait parfois un œil sur le travail des domestiques mais il lui expliqua ses recherches sur le métal dans les Pyrénées. Il était concentré sur l’explication de la détection. Il semblait hors du temps. Il lui détailla son secret, quelque chose que les autres chercheurs ne connaissaient pas : le cuivre a sept tours, comme l’étain et c’est la distance entre les tours secondaires qui permettait de les distinguer l’un de l’autre. Il pouvait montrer ainsi une meilleure connaissance des métaux du sous-sol et comme beaucoup voulaient de l’étain, très recherché pour recouvrir les plats et les instruments, il avait bien réussi. Une personne lui demandait de chercher sur un lieu, il donnait le type de métal et la profondeur, il mettait dans son sac quelques pièces claires et il continuait sa route. Emun y voyait une personnalité particulière, mais pas seulement, plutôt inhabituelle, pas du tout comme les autres hommes d’Atagui et cela avivait sa curiosité.

Emun était d’Odegui et il rencontrait souvent ceux de Maidekorralea, Lecharrea et même ceux d’Erbeche pendant les travaux en montagne et les jours de fête. Mais ceux d’Atagui rarement, quelquefois au moment des tensions entre voisins. Quand il y avait une dispute à propos d’une zone de chasse ou de pacage, venaient Atagui ou Domec de l’autre versant de la vallée ou les deux ensemble avec leurs hommes armés. Ils écoutaient les raisons des uns et des autres et ils annonçaient la nouvelle règle d’usage. Mais ils ne venaient jamais à la fête du solstice d’hiver. Les Atagui faisaient leurs affaires à Aterarte. Par exemple, ils tissaient le lin mais Emun n’en avait jamais vu. Ils devaient l’échanger à Aterarte tandis que ceux d’Odegui s’habillaient avec le lin tissé par eux-mêmes. Les deux familles étaient appelées aussi terre-tenantes, avec une sorte de respect et, comme le ressentait Emun, avec un peu de crainte aussi. Emun le sollicita sur la vie des muletiers. Xiban lui dit avoir rencontré beaucoup de muletiers du coin travaillant dans les mines au-delà d’Agorrodi. Ils avaient une très bonne réputation : costauds, rapides et adroits dans la conduite des mulets. Ils avaient des mulets achetés à Isaba et chacun en amenait une paire pour travailler pendant une longue période. Ils revenaient toujours pour passer la fête du solstice d’hiver en famille puis repartaient pour le même endroit ou un autre et le plus souvent, ils se déplaçaient ensemble. Xiban avait profité assez souvent de ces groupes pour aller et venir comme la dernière fois, quand il avait ramené les pieds de vigne sur quatre mulets. Emun lui demanda comment il arrivait à commercer si loin.

Ce n’est pas difficile, j’ai appris beaucoup de mots dans les Pyrénées et les vendeurs de pieds de vigne venaient de Barçalona. Ceux-là préfèrent les pièces claires aux pièces marrons et moi, j’en avais pas mal. Si nous, en partant, nous disons « adio », eux disent « adeu », on se comprenait facilement, oui ! et les deux éclatèrent de rire.

Emun avait salué avec chaleur Xiban et revenait à sa monture, encore sous le charme des paroles entendues. Il avait envie de le rencontrer une autre fois et en arrivant près de son mulet, une dernière réflexion le fit sourire. Enko, le fils aîné d’Atagui, était très connu dans la vallée, il était assez orgueilleux, surtout quand il passait avec ses hommes armés. Certains par jalousie et d’autres par moquerie, lui avaient donné un attribut : « Les Atagui par beau temps, torse nu, rentrent vite à leur maison dès qu’arrive la pluie ». A partir de maintenant, Emun ne mettrait plus tous ceux d’Atagui dans le même sac.

5 - Novembre 390

Près d’un tas de deux douzaines de troncs, Ixte était en train d’enlever l’écorce de l’un d’eux avec une hache fine au poing. Il était à cette tâche depuis une semaine, couper les troncs à vingt mains et enlever l’écorce, une exercice pénible, non par l’effort exigé mais par la nécessité de le faire le dos courbé. C’est pour cela qu’il se redressait quelquefois en soutenant son dos de ses mains et en profitait pour regarder au loin, essuyant la sueur de son front avec la main. Les cheveux blancs indiquaient qu’il avait un certain âge mais il avait les bras musculeux et les paumes larges. Il se mit à regarder l’homme qui s’approchait. Il guidait un mulet qui traînait un long tronc et s’arrêta près de lui, essoufflé :

Encore quatre et j’aurai terminé le tirage. J’aurai fini pour la tombée de la nuit. Les derniers sont assez loin mais ils glissent bien sur le terrain plat.

— Oui, on avance bien, lui répondit Ixte, en s’asseyant sur un tronc. Comme ça, j’ai de quoi finir la clôture et puis il y aura la terre à porter. Mais ça, d’autres le feront.

Tous les deux reprenaient leur souffle, assis sur les troncs, Ixte et son fils Iunes, aussi bien charpenté que son père et dont les habits courts dénotaient sa jeunesse. Le père n’avait qu’un habit long tandis que le fils avait un haut et des pantalons courts, comme les autres jeunes. Il regarda son fils Iunes partir avec le mulet. Il le voyait s’accrocher sérieusement à la tâche et cela lui réchauffait le cœur. Il avait passé des moments difficiles durant les dernières saisons mais il voyait maintenant les bons côtés du changement. Avec son père, Ixte avait appris à Odegui le travail du bois et il était devenu expert dans la fabrication des maisons et des clôtures avec les hêtres d’Ithe. Mais ceux d’Aguerria avaient décidé de venir vivre en bas et de construire Alzahiri. La volonté d’Aguer était de s’installer au bord de la plaine et d’avoir de meilleures récoltes dans les nouveaux champs qui y seraient défrichés. Cette décision avait fait naître un flot de discussions mais ils étaient arrivés à construire les maisons, dresser les clôtures autour et défricher une partie de la plaine. Alzahiri se trouvait entre Larramendi et Atagui et il n’y avait plus que les bergers à aller à Odegui. Quand Ixte y allait pour remettre en état les clôtures, nécessaires pour tenir à l’écart les chevreuils, la vue des bandes pleines d’herbes lui faisait de la peine. Sur ces bandes qui faisaient la fierté de sa mère Iune, il n’y avait pas trace de froment et de lin. En fin d’après-midi, Iunes arriva avec le dernier tronc et Ixte vit derrière lui, deux personnes qui montaient du bord de la rivière. Il posa sa hache et les attendit en redressant son dos. Au fur et à mesure de leur approche, il distingua deux femmes de Mürüxe. La première avait un tissu sur les cheveux, il reconnut Maina et la deuxième, selon ses cheveux ras, était célibataire. Maina prit la parole en posant son sac à terre :

Agur Ixte. Je vois que le travail avance bien ici. Nous, on vient tout juste de finir les maisons. Cependant, les bords de la rivière sont bien dégagés et le passage par le gué est plus facile.

Ixte les regardait avec un demi-sourire, il savait que ceux de Mürüxe avaient aussi décidé de venir vivre au bas de Sarri. Avec eux, la dispute à propos de la pêche à la truite avait duré assez longtemps. Avant, chacun mettait les filets à sa guise mais quand il y avait eu plus de monde en bord de plaine, ils commencèrent à voler les filets et certains y avaient perdu la vie. Domec, Atagui et les autres Aguer s’étaient réunis et avaient longuement discuté sur l’aménagement de la rivière et du gué et aussi sur la manière de poser les filets. Maintenant, chaque côté avait l’usage complet de la rivière pendant une semaine et cet échange régulier avait beaucoup calmé les esprits.

Nous aussi, nous avançons doucement, lui répondit Ixte, mais il est vrai qu’on a longtemps travaillé sur les bords de la rivière. Maintenant, les talus empêchent ses débordements. On a porté beaucoup de terre des fossés jusqu’à la rive. Cependant, la terre noire a deux mains de profondeur ici et nous donne l’espoir d’une meilleure récolte. En bas, il n’y a que de l’aulne et du saule, l’un trop dur, l’autre trop mou. Va, avance, les femmes sont là-haut, dans le champ de froment.

Les femmes avançaient lentement et Maina allait en silence, ayant rapidement mis de côté les paroles d’Ixte. Le transport de terre et le dressage des troncs n’avaient pas beaucoup de place dans son esprit. Elle portait sur l’épaule un gros rouleau de lin et elle venait pour l’échanger avec du chanvre. Les femmes d’Odegui savaient utiliser les tiges de chanvre pour mettre en forme les pots en terre avant la cuisson. Elles savaient aussi en tirer une crème qui, mise dans le vagin pendant les jours indiqués, permettait d’éviter la fécondation. La nuit tombée, Iunes était assis au bord de la rangée de maisons avec trois autres jeunes hommes. Le vent était tiède et le ciel bien étoilé, les jeunes regardaient en face d’eux la vallée de Sarri. Iunes leur avait conté le travail d’aménagement des champs, le montage des talus en terre et le transport des troncs de saule. Le discours d’Urki les avait amenés à Odegui et leurs pensées se promenaient sur les grands espaces. Urki avait toujours été dans l’élevage et le dressage des chevaux. Il amenait les chevaux et les mules pacager dans la vallée d’Andoze puis les ramenait au corral d’Odegui pour la nuit. Cependant, tous les quatre avaient encore en tête l’événement tragique survenu quelques saisons auparavant. Un groupe était venu d’Apanize pour voler les chevaux, ils avaient tué deux gardiens et emporté deux douzaines de chevaux. Le jour suivant, ceux d’Atagui étaient partis à leur recherche. Ils avaient débusqué le groupe près de Behorlegui, avaient livré une forte bagarre et étaient revenus avec les chevaux. Les gens étaient très inquiets et c’est depuis lors que ceux d’Atagui surveillaient les pacages. Urki aimait bien expliquer la situation :

Quatre restent à la tour de Lecharre toute la journée et les quatre autres circulent sans arrêt de Lecharregarate à Ahusquy, de là à Lomendi puis un nouveau tour. Du matin au soir, ils s’entraînent à l’attaque et au dressage des chevaux. Puis ils passent par les crêtes avec les chevaux au pas. Ils sont très fiers de leurs piques mais ils sont aussi très adroits avec les chevaux. Ils ne nous aident pas à grouper le troupeau, c’est nous qui devons courir pour les rassembler. Mais au moins, ils tiennent les voleurs à distance et ça, c’est appréciable. On a vraiment un beau troupeau de chevaux et de mules.

Les autres étaient à l’écoute et confirmaient par des mouvements de la tête. Ils avaient entendu mille fois l’histoire du vol et l’angoisse les prenait toujours autant. Si les vieux parlaient de la belle vie d’Odegui, eux ne connaissaient que celle d’Alzahiri. Ils disaient qu’en haut, ils faisaient tout à leur guise avec l’accord d’Aguer et qu’ici, ils étaient tenus de discuter avec ceux de Larramendi et d’Atagui pour préciser les limites des champs. Maintenant ceux d’Atagui assuraient la protection de la zone. D’un côté, la circulation était plus tranquille mais de l’autre côté, ceux d’Atagui étaient partout et quelquefois un peu trop. En forme de blague, Urki déclama :

Ceux d’Atagui torse nu par beau temps mais la pluie les ramène en courant ! Et les quatre éclatèrent de rire.

Pendant ce temps, Ixte était assis sur le banc devant sa maison, à regarder les environs et à mastiquer quelques feuilles de chanvre. A côté de lui était assis Enko, d’après les rides de son visage, du même âge que lui. Ils parlaient des nouvelles récentes en appréciant la douceur de la nuit. Ixte lui avait déjà raconté les travaux d’aménagement de la vallée et aussi la différence avec Odegui. Là-bas, il fallait dresser des clôtures hautes avec des troncs pour se protéger des chevreuils et des loups. En bas, ils avaient rasé les taillis et les chevreuils ne venaient plus. Les larges fossés autour des champs bloquaient le passage des gibiers. Il était assez fier de l’épaisseur de la terre noire. Enko travaillait aussi le bois, ils avaient souvent travaillé ensemble mais Enko préférait la charpente et il lui parla du dernier projet :

On va finir le toit de l’église cette semaine certainement. La charpente est comme celle d’une maison mais Aguer veut absolument une façade circulaire. Soi-disant qu’à Aterarte, elle est ainsi. Il veut sans doute faire aussi bien qu’eux. J’avais été la voir et je l’avais trouvée facile à faire. Mais l’intérieur ne m’avait pas plu, partout des longues croix avec le corps du Christ suspendu, j’avais trouvé très triste. Nous, on salue nos Puissants, Mari, Ortzi, Amandrea, dans les grottes ou au dolmen d’Ithe. Mais on ne les voit pas. Tandis que là, un homme suspendu par les bras, c’est étrange. Et il y a autre chose ; à l’église, ils font des prières pour sauver les âmes des morts, ils sont sauvés quand ils arrivent au ciel, en haut. Tandis que nous, on fait des cérémonies pour aider les esprits des morts à retourner chez eux, en terre. Et puis, on enterre nos morts ici, tandis que le curé veut que les morts soient enterrés contre l’église, près de la croix du Christ. Ce n’est pas facile à comprendre.

Ces paroles avaient créé un tourbillon d’idées dans la tête d’Ixte et ils restèrent un moment en silence. L’église avait été construite près de Larramendi suivant la volonté d’Atagui, celui-ci était souvent pour affaires à Aterarte. Il avait suggéré l’idée d’une église identique, et Aguer avait suivi, comme d’habitude. Les deux vieux ne voyaient pas d’un bon œil cette nouveauté mais ils n’y voyaient rien d’inquiétant non plus. Une conséquence de la descente dans la vallée, rien de plus. Ixte prenait l’arrivée de l’Eglise avec tranquillité :

Tu n’as pas besoin de comprendre. Pour moi, c’est une nouvelle cérémonie, une obligation de plus. Mais moi, je n’entre pas dans cette distinction entre l’âme et les esprits. Ce péché de naissance que j’ai entendu à l’église, il m’est ressorti de suite par l’autre oreille. Ceux d’Atagui et d’Aguer se mettent devant, la bouche ouverte, et visiblement cela plaît au curé mais moi, je reste loin derrière. Cela m’est égal. Nous, nous allons saluer nos Puissants à Ithe et dans les grottes. Nous allons nous retrouver en haut à la nouvelle saison, comme d’habitude et le curé n’aura pas à y venir.

Ils se mirent à mastiquer deux feuilles de chanvre en regardant la crête de Bostmendieta qui s’assombrissait. Tous deux étaient silencieux mais ils entendaient les cris et les éclats de rire venant de l’arrière. Cinq femmes étaient réunies, assises sur des pierres plates. Iani se leva et parla d’une voix claire :

C’est comme le troc de Maina, elle a laissé un rouleau de lin blanc. Bientôt on va demander à Ixte de nous construire un bâtiment uniquement pour y entasser tout le lin. Il va être plus grand que l’église, tout l’intérieur rempli de lin blanc, on pourra y entrer en pleine nuit, sans chandelle. Je vois du lin partout, ces paquets me serrent comme le brouillard du matin. Moi je rêve de lin coloré, rouge, ocre, bleu sombre, bleu clair, vert sombre, vert clair, mais coloré et teinté par moi-même. J’ai déjà employé du rouge avec une poudre demandée à un commerçant d’Oiaso, ça ne s’est pas mis bien partout mais je vais faire mieux bientôt. Et pas seulement colorer, mais faire des habits complets aussi, couper les morceaux, doubler les bords et mettre une bande d’une autre couleur, avec une ceinture, des jupes larges aussi, pour aller au marché d’Aterarte et y faire du troc. On va laisser les hommes ici, à la culture du froment et nous, nous irons là-bas échanger nos habits. Les hommes nous ont pris la culture du froment mais nous, nous allons faire un travail moins fatigant. Fini le travail aux champs avec le dos cassé, coudre des habits dans un abri confortable, voilà notre mission !

Les unes riant aux éclats, les autres poussant des cris d’exclamation, mais toutes avaient écouté les paroles de Iani, les couleurs dansant au fond des yeux et le mal au dos au fond de la tête. Les travaux des femmes d’Odegui, la salaison des viandes de gibier, la fabrication des pots en terre cuite, la culture des bandes de lin, tout cela avait disparu. Les hommes n’allaient plus beaucoup à la chasse, ils étaient absorbés par les travaux des champs et cela avait perturbé les femmes. D’un côté, une culture qui était l’exclusivité des femmes était maintenant entre les mains des hommes mais de l’autre, les hommes n’étaient plus tenus d’aller loin et de courir, ils passaient la journée non loin des maisons. Tant mieux. Mais une tâche des femmes avait disparu et une nouvelle était apparue dans les paroles de Iani, pleine de couleurs et de belles formes d’habits. Iani s’était assise près des autres, peut-être pour calmer ses nerfs, elle était silencieuse, tournant entre ses doigts une mèche de cheveux. Comme toutes les célibataires, elle était tête nue, les cheveux coupés ras sauf une longue mèche de la nuque, enroulée de fils, qui lui arrivait à l’épaule.

6 - Août 620

Paki gravissait lentement la pente, concentré sur le maintien en équilibre de sa charge sur les épaules. C’était toujours le même travail monotone, mettre les pierres sur les épaules, les monter sur la pente, les poser en haut et recommencer. Il n’était pas seul dans ce travail, ils étaient une centaine, mais cela ne soulageait pas son angoisse, toujours la même chose du matin au soir, lever et porter, comme une mule, voilà son apparence véritable, celle d’une triste mule. Et il ne voyait pas la fin de cette situation parce que les constructions s’alignaient sur le flanc de Iaga9 et la rangée s’allongeait sans fin. Pourtant, l’envie de s’évader était toujours là mais il avait aussi en tête le drame horrible qui était arrivé à Eniko. C’était arrivé au début de l’hiver précédent, Eniko portait les pierres comme lui. C’était un homme costaud et nerveux qui avait été chasseur à Azalegui dans sa jeunesse. Un jour de pluie, il avait sauté dans le courant du gave avec un collègue mais les gardes armés les avaient vus et après les avoir poursuivis à cheval sur les bords du gave, ils les avaient abattus à coups de flèches. Les deux corps avaient été suspendus par les bras sur deux arbres du haut de Iaga. D’abord, les corbeaux étaient venus puis les vautours, emportant la peau et les chairs. Chaque fois que Paki montait, il y jetait un coup d’œil et les os blanchis étaient de plus en plus visibles. Au bout d’une semaine, il ne voyait plus les os et Eniko avait disparu pour toujours. Pour dissiper cette image, il regardait ailleurs dans l’espoir que la vue des autres vivants allait lui soulager le cœur.

De l’autre côté de la file d’hommes qui montait les pierres du gave jusqu’à Iaga, il voyait ceux qui travaillaient à la récolte du lin : couper les gerbes, les mettre à macérer dans les cuvettes pleines d’eau, les étaler sur l’herbe pour le séchage et les porter à Iaga, autant d’hommes que de femmes. Un peu plus loin et jusqu’au fond de la vallée, il ne distinguait qu’une succession de champs de blé et d’avoine. Dans certains bâtiments de Iaga étaient rangés au sec les tiges de lin, les sacs de grains de blé et les brassées de paille, alors que dans d’autres, les troupeaux de chèvres et de vaches entraient au soir. Beaucoup de monde allait et venait, et toujours les passages incessants des gardes armés à cheval, l’œil vif et la flèche rapide. Sur le haut de Iaga se dressait la grande maison de la famille Harizgain et c’est de là que partaient tous les ordres. Paki n’avait pas encore vu de près un membre de cette famille mais il avait subi les ordres et les coups de fouet de leurs auxiliaires. Les plus vieux lui avaient expliqué qu’avant, les cultures étaient sur le flanc de colline, juste aux endroits où on construisait les bâtiments maintenant. Visiblement, ces cultures étaient faites à présent dans le bas de la plaine qui avait été défrichée. Il regardait plus souvent le bâtiment bas et sombre de droite car c’est là que se regroupaient les gardes armés, aux fouets et flèches si redoutables. Il avait vu aussi passer d’autres hommes armés, en groupe et à cheval, équipés de sabres et de piques, quelquefois partir en grand nombre et revenir quelques jours après en nombre plus réduit, signal d’un dur combat.

Paki se souvenait quelquefois de son enfance à Libile, le père avec son troupeau de chèvres, la mère et les trois enfants à la suite, tantôt dans la plaine, tantôt dans la montagne, suivant les saisons. S’ils changeaient souvent de lieu, en hiver ou en été, ils allaient toujours aux mêmes endroits et il se rappelait bien des travaux habituels : monter l’abri en peaux en une demi-journée, ramasser les châtaignes, mettre à sécher la farine, faire le fromage, le mettre à durcir enveloppé dans un tissu, etc. Et l’image sombre lui venait assez vite devant les yeux, celle du jour de la disparition de son père. Pette le berger leur avait raconté comment des gens armés avaient pris le troupeau et le berger et les avaient emmenés quelque part. Ils étaient près de l’abri en train de cueillir des champignons, ils n’avaient rien entendu et son père avait disparu. Aussitôt, l’abri démonté, ils étaient revenus à la plaine. Ils y avaient trouvé d’autres familles désemparées car le groupe armé avait fait d’autres enlèvements. Il lui semblait que c’était à ce moment-là que Harizgain avait offert la protection de ses gens armés et tous avaient accepté. Paki comptait plus de vingt douzaines de personnes travaillant dans les champs, les constructions ou avec les troupeaux. Tous se retrouvaient la nuit dans les bâtiments de Iaga.

Maintenant la mère de Paki était décédée, sa sœur travaillait dans le champ de lin voisin et son frère allait avec un troupeau de chèvres. Certes, le troupeau était plus grand que celui de son père mais toute la production était pour la famille Harizgain. Tous les trois se retrouvaient le soir et avaient un abri sûr pour dormir. Paki aurait bien aimé partir à la recherche de champignons mais s’imposait toujours l’obligation de charger les pierres sur l’épaule et monter. Il avait porté les pierres de trois constructions et ne voyait pas la fin de la tâche. La file de maisons avançait encore et les maçons réclamaient toujours des pierres. Il connaissait bien la forme des bâtiments : quarante-cinq enjambées en longueur, trente en largeur, le mur extérieur à hauteur d’homme, la hauteur du mur central faisant le double. Autour du mur extérieur, un autre mur à hauteur d’homme était aussi monté. Dans l’espace entre les deux, les maçons prenaient de la terre, la mélangeaient avec de la paille et de l’eau et s’en servaient pour caler les pierres du mur. Les deux murs étaient séparés par un fossé assez profond et large de dix enjambées qui servait d’enclos de nuit aux chevaux. Après les maçons, arrivaient les charpentiers qui posaient les pièces de bois, les fixaient aux murs puis plaçaient les brassées de paille en les attachant aux bois.

A la fin de la construction, les maçons organisaient un jour de fête, les charpentiers et les porteurs de pierre étaient aussi là pour se régaler de viande rouge et de cidre. Comme d’habitude, un garde armé se trouvait devant chaque porte, debout, jour et nuit, tandis que d’autres passaient à cheval. Paki ne s’était pas beaucoup déridé pendant cette journée parce qu’il savait qu’à la tombée des feuilles, les mains d’Eniko deviendraient visibles sur les arbres du haut de Iaga, attachées par les cordes et les os blanchis.

7 – Mars 1125

Graxi entra d’un pas rapide dans la grande salle de l’hospice et en vérifia l’aspect : les matelas de paille entassés contre le mur, les dalles brillantes du nettoyage à l’eau. Elle constata avec plaisir que ses consignes avaient été respectées. Ceux qui avaient dormi pendant la nuit étaient partis et cinq personnes se trouvaient sur les petits lits de l’entrée. Graxi s’en approcha. Elle savait combien l’obligation de rester là leur était difficile et s’efforça plutôt de leur parler gentiment. Le premier était un solide jeune homme, sa jambe droite était recouverte de bandages. Au cours de la construction du château-fort, la chute d’une grosse pierre lui avait brisé la cheville. Graxi lui demanda des nouvelles de son état et à sa réponse résignée, elle lui retourna des mots d’espoir. L’homme étendu sur le lit suivant était plus âgé, c’était un soldat du château-fort avec une longue et profonde blessure au bras gauche, résultat d’un coup de poignard ou d’épée. Graxi ne lui demanda pas l’origine de la blessure, cela lui était égal au fond, c’était le soin du bras qui l’intéressait. La veille, elle en avait beaucoup discuté avec le moine. Celui-ci parlait toujours de faire sortir le « mauvais esprit » de la blessure, ordonnait de serrer bien fort la plaie et de prier. Elle préférait le nettoyage de la plaie avec du vin tiède, l’onction d’huile d’olive et la couverture par un bandage. Elle avait répondu positivement au moine et avait appliqué sa propre méthode parce que le moine ne viendrait pas de quelques jours à l’hospice. Elle passa aussi près des autres lits, une femme et deux hommes, âgés et pauvres, agités de fièvre et à qui elle donna un adoucissant.

Constatant l’amélioration de leur état, elle adressa quelques mots agréables et se dirigea vers la maison des religieuses. Les pièces de cette maison étaient en alignement : la chapelle, la salle à manger, la cuisine, la buanderie et à l’étage, les chambres. Graxi entendait des enfants chanter dans la salle à manger et elle y entra saluer la novice Odile. Une douzaine de filles s’y retrouvait chaque matin et Odile leur apprenait la lecture, l’écriture et quelquefois le chant. Elle eut un sourire en remarquant que la grande salle à manger servait aux repas, à l’école et aux réunions. Avant, elles utilisaient la salle de l’hospice comme salle de réunion mais les derniers changement les avaient obligées à modifier leur fonctionnement. Il y avait deux religieuses et huit novices dans la maison, la fonction de supérieure étant tenue par Graxi depuis deux ans. Quand la supérieure précédente, Eneka, était décédée, la fonction avait été donnée à Graxi qui était religieuse depuis dix ans.

Elle connaissait bien la maison mais l’arrivée du moine de Malte avait été un moment difficile. Alphonse Ier, roi de Navarre et d’Aragon, était venu à Mauléon ordonner la construction du château-fort mais en même temps, il avait mis l’hospice des religieuses entre les mains des chevaliers de Malte. Alphonse Ier avait beaucoup combattu les Musulmans et conquis quelques-unes de leurs villes comme Saragosse dernièrement. Il n’avait que cette idée en tête en ses déplacements dans le royaume : construire des châteaux-forts et des hôpitaux. C’est ainsi qu’il avait décidé de mettre l’hospice sous la dépendance du château-fort et sous la direction du moine Guilem. La volonté d’étendre la diffusion de l’Église romaine paraissait convenable à Graxi mais quand elle vit pour la première fois le moine près du roi, son esprit s’embrouilla : de beaux habits religieux et une longue épée sur le côté. Cette image de moine-guerrier ne lui plaisait pas du tout et quand la croix du Christ au-dessus de la porte de l’hospice fut remplacée par la croix de Malte, elle sentit un pincement au cœur. Elle souhaitait de tout cœur le développement de l’Eglise de Rome mais l’organisation de croisades pour la récupération d’une église dans la si lointaine Jerusalem n’était pas dans ses priorités.

Graxi avançait de son habituel pas rapide dans la rue au-dessus du gave et, à l’approche de la zone des artisans, elle ressentit l’activité d’un jour de marché : les chocs de marteau des forgerons, l’odeur forte du cuir humide, les claquements des métiers à tisser et les odeurs familières des teintes à tissu de son père. Ce n’était pas un jour de marché et elle attribuait ces bruits aux travaux de construction du château-fort. Son père devait certainement préparer les décorations des salles du château. Dans sa jeunesse, elle avait pris beaucoup de plaisir à choisir des poudres à Iruñea et à faire des essais de coloration de tissus. Cependant, elle n’avait pas réussi à obtenir les couleurs vives des tissus d’Italie que son père vendait en grand nombre. Elle n’allait pas rendre visite à ses parents et elle entra dans une petite maison en bois, c’était celle de Matti l’herboriste. Elle connaissait Matti depuis son enfance, une femme douce qui parlait mystérieusement. Elle savait que certaines personnes l’accusaient de sorcellerie mais comme elle guérissait beaucoup de monde avec ses remèdes, les jurats la protégeaient et elle pouvait continuer tranquillement ses activités habituelles. Graxi fit un salut d’une voix claire et la salle étant vide, elle se dirigea directement derrière le rideau car elle savait que Matti devait y être en train de préparer ses remèdes au feu de l’âtre. Matti y était vraiment, surveillant la cuisson de quatre petits chaudrons. Matti releva la tête et la regarda d’un regard doux et perçant. Graxi lui demanda de l’extrait de chanvre. Matti prit sur une étagère haute une fiole qu’elle lui mit entre les mains puis retourna à ses chaudrons. Graxi était contente, quelques gouttes de cet extrait dans un verre de cidre soulageaient les douleurs des malades.

Laissant deux pièces de monnaie blanche sur la table, Graxi sortit aussitôt pour ne plus déranger Matti dans son travail. A peine fut-elle arrivée dans la rue que la petite Iune s’approcha d’elle et lui demanda de l’accompagner à la maison, et vite, parce que son père était souffrant et alité. Graxi la suivit. Iune était la fille de Pako le commerçant de cidre. Il était très connu car il venait au marché avec ses barriques et vendait du cidre au verre à un bon prix. Elle entra dans la grande maison en bois, la salle d’entrée servait aux repas et aux affaires du commerce, la salle suivante était la cuisine mais Iune commença à gravir l’escalier et entra dans la chambre de gauche. Pako était couché sur le lit. D’habitude, c’était un homme costaud avec un visage assez rougeaud et l’homme que voyait Graxi était enfoncé dans le lit, le visage bien pâle. Graxi s’approcha de lui et, ayant versé quelques gouttes d’extrait de roses dans son mouchoir, elle lui frotta le visage. Il avait une grande fièvre et les quintes de toux agitaient tout son corps. Graxi lui essuya les gouttes de sang du bord des lèvres et demanda à Iune un grand verre, moitié eau, moitié cidre. Elle y versa quelques gouttes d’extrait de chanvre et en fit boire à Pako. Les extraits de rose et de chanvre avaient calmé Pako qui recouvrait la capacité de parler. Graxi lui demanda des informations sur ses derniers déplacements.

J’ai fait les déplacements habituels, le marché bien sûr, commença Pako en soutenant sa tête avec son bras replié. Ah oui, le mois dernier, j’ai porté les barriques à Oiaso. Tu sais, le nouveau cidre est en barriques maintenant et c’est là-bas qu’il se vend le mieux.

Au fur et à mesure que Graxi passait son mouchoir sur le visage de Pako, celui-ci se calmait mais les taches de sang préoccupaient Graxi et elle demanda une chandelle allumée à Iune. Elle inspecta le visage de près, le rouge des yeux pouvait venir de la fièvre mais elle remarqua des petites taches noires sur le cou, des oreilles jusqu’au sternum ; elle les essuya mais elles persistaient ; elles venaient de l’intérieur du corps. Elle n’en dit rien et après quelques mots, elle sortit. Graxi se mit à penser qu’il avait contracté quelque maladie à Oiaso, un bien grand port de l’Atlantique, et elle ne savait comment recueillir quelque information. Soudain, elle se rappela le commerçant italien qui venait traiter avec son père et elle se dirigea vers sa maison natale. Le passage devant les ateliers de son père lui amena beaucoup d’agréables souvenirs de son enfance, les cannes de lin entassées, les grands chaudrons de coloration et les fortes odeurs. Elle entra dans la salle de fort bonne humeur. Son père était dans la salle, assis dans son grand fauteuil habituel, en face d’un homme qu’elle reconnut aussitôt : le commerçant Guiseppe Caroli. Les deux hommes la saluèrent chaleureusement et elle regarda un instant les habits de Guiseppe : la cape bleue posée sur le dossier, la chemise rouge, les vêtements italiens dont elle appréciait toujours la vue. Mais pour dissiper au plus vite son malaise, elle interrogea Guiseppe sur l’épidémie. Celui-ci commença avec émotion :

Il paraît qu’elle est grande. A Gênes et à Florence, il y a eu des milliers de morts. Les riches se cachent dans leurs maisons de campagne mais des gens de la ville sont morts en quantité. Et pas seulement là, à Marsela et à Barçalona aussi, tout autour de la mer. Je ne suis pas pressé d’y retourner. Les marchés sont fermés et les voyages interdits, c’est une catastrophe pour notre commerce. Les gens meurent en une semaine, ils sont mis à part dans les hôpitaux, les soignants mettent un masque et nettoient leurs mains au vinaigre. Là-bas, on l’appelle « la grande moria », c’est terrible.

Graxi revenait vers Berraute et l’image de Pako sur le lit assombrissait ses pensées, c’était le premier signe de l’épidémie, elle pressentait son arrivée sans bien savoir comment réagir. Elle connaissait la réponse du moine Guilem : « c’est une punition envoyée par Dieu à cause de nos pêchés » et il allait appeler à la prière. Comme le capitaine du château-fort, il ne pensait qu’à la guerre contre les Musulmans. Ils avaient même changé le blason du château-fort, maintenant c’était le « méchant lion debout », le symbole des Chrétiens dans les Croisades. Elle s’arrêta au bord de la plaine et resta à regarder vers l’hospice et la maison des religieuses. Vers la gauche, la plaine avec ses champs soigneusement cultivés était bien visible ; elle savait que les religieuses en tiraient un revenu suffisant pour leurs besoins. Tout en regardant le soleil couchant, elle trouva la solution. Sur le pré, à gauche de la maison des religieuses, elle ferait construire un bâtiment en bois pour y loger ceux qui seraient atteints par l’épidémie, à part de ceux que l’hospice hébergerait. Et les sœurs allaient mettre un masque. La décision prise, elle entra à l’hospice avec un grand sourire.

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