Accueil Le Basque d'autrefois De la souveraineté à la soumission

De la souveraineté à la soumission

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Le Basque d’autrefois,

s’est fait une réputation…

Sommaire

1 – L’hommage des Souletins au roi de Navarre

2 – Le contexte de 1337

3 – Le texte de la convention de 1337

4 – Les institutions de Licharre

5 – Le changement survenu en 1520

6 – Le contenu de l’accord Soule-Navarre

7 – L’Eüskara « langue naturelle »

8 – Les supercheries de Jean de Jaurgain

9 – La révolution survenue à la fin de l’Empire romain

10 – L’organisation du peuple

11 – L’art de la résistance dans les pastorales et les mascarades

12 – Conclusion

13 – Annexes

Les enterrements de Cihigue dans les années 1650-1674

La collecte de la dîme en Soule

1 – L’hommage des Souletins au roi de Navarre

Le premier écho de la convention de 1337 était arrivé à mes oreilles au col Jauregui-zahar d’Iraty. Lucien Etxezaharreta y faisait un enregistrement de l’émission radio Gure bazterrak et avait réuni Jacques Casaubon, Basile Ibañez, Michel Harguindeguy et moi-même. J’avais présenté les résultats de mes recherches radiesthésiques : l’ancien chemin de Meagarate, les fours à vent de la crête, le grand batiment adjacent, les lieux proches Erraikineta maxela (le flanc des cendres) et Inkatz plaza (la place du charbon de bois). Il y a deux mille ans et à côté des bergers, il y avait d’autres artisans : les charbonniers, les transporteurs de minéraux, les maçons pour construire les fours à vent, les forgerons pour mettre en forme le métal et bien d’autres auxiliaires.

Basile Ibañez avait apporté d’autres éléments concernant cette zone. Ainsi on apprenait que le chemin passant par Meagarate, appelé mando bide (chemin des mules) ou ile bide (chemin de la laine) était la route commerciale reliant Larrau à Otchagabia et Orbaizeta, par le col de Jauregui-zahar. Et il avait ajouté «  Ce papier signale que les Souletins rendaient hommage au roi de Navarre en offrant dix vaches et 4 saumons tous les deux ans … Ce serait bien de faire un tel hommage ici même, pour rappeler cette histoire… » Il m’avait donné deux feuilles photocopiées. Il s’agissait d’un texte écrit par J. B. Orpustanen1. J’y avais relevé ceci :

« (…) Ce qui est sûr, et suppose déjà une grande ancienneté de ces institutions, c’est que les cours de Soule de 1337-1338 comme celle de Mixe de 1316 se réunissent selon la coutume, sans autre précision. L’émergence de ces réunions en un sens populaires ( puisque tous ceux qui avaient le statut de voisins et habitants pouvaient s’y présenter et débattre ) dans la documentation officielle des chancelleries médiévales résulte toujours de quelque concours de circonstance : la multiplication des documents écrits dans ces mêmes chancelleries à partir de la fin du XIIe siècle et surtout au XIIIe d’une part, l’intérêt particulier que ces réunions pouvaient avoir pour le pouvoir seigneurial ( ici royal ) de l’autre, en particulier la cour de Licharre de 1337-1338 pour le prestige ( et aussi les intérêts matériels ) des rois de Navarre à nouveau installés, après l’intermède des rois de France et de Navarre depuis Philippe le Bel, dans la régularité dynastique.

Les assemblées de 1337-1338 nous sont connues, en effet, par le texte conservé aux archives de Navarre en raison de leur sujet : l’hommage que les Souletins rendaient à nouveau, après 28 ans d’interruption, au roi de Navarre Philippe d’Evreux et à sa femme Jeanne de France et de Navarre ( fille de Louis le Hutin, lui-même roi de Navarre par sa mère ) .

Le document est déjà cité et résumé dans le Diccionario de Yanguas y Miranda ( tome III, p. 60). Le texte complet trilingue ( gascon, français, navarro-castillan ) est en cours de publication, avec d’autres textes gascons sur le Pays Basque, par les soins du professeur Ricardo Cierbide, de l’Université du Pays Basque à Vitoria-Gazteiz.(…) »

L’enregistrement de l’émission Gure bazterrak2 avait continué, Jacques Casaubon nous avait expliqué l’étendue et le fonctionnement de l’usine de verres et de vitres, située près d’Iraty. Je me sentais bien petit devant les connaissances d’Ibañez et de Casaubon. A la fin de la balade, Basile Ibañez relança l’idée de l’hommage des Souletins avec un troupeau de 10 vaches. L’organisation d’un hommage des Souletins au roi de Navarre me paraissait un peu bizarre. Quel Souletin d’aujourd’hui en aurait quelque intérêt, avec quels Souletins l’organiser, au nom de qui, avec quel objectif, toutes ce questions tourbillonnaient dans ma tête. D’autant plus que la Castille avait fait disparaître le royaume de Navarre en 1521, comme la Révolution Française avait effacé les institutions de Licharre. Tout ce questionnement me mettait mal à l’aise. Les fours à vent de Meagarate avaient été construit il y a 21 siècles pour fondre un type de métal. Sur le plateau proche de Meagarate, 5 cromlechs ont été fouillés3 : au centre du cercle de pierres dressées, un coffre contient des fragments d’ossements humains calcinés. Le contenu du coffre est là depuis 21 siècles.

Par le col de Meagarate passait une voie de communication importante entre la Soule, Otchagabia et le centre métallurgique d’Orbaizeta. Il y avait à cet endroit un groupe d’artisans différents et sur le plateau en-dessous 5 cromlechs assez proches, de chaque côté du chemin. La présence des fours à vent peut s’expliquer par la force du vent de crête et la proximité des producteurs de charbon de bois. Cependant la cause de la présence des cromlechs me poussait à la recherche. En s’appuyant sur l’analyse des ossements humains calcinés, les archéologues avancent une finalité funéraire. Mais sur ces hauteurs personne n’habitait durablement, les bergers et les artisans vivaient dans les villages plus bas et montaient à la bonne saison. Suivant les vestiges recueillis, ces personnes se réunissaient autour du cercle de pierres pour organiser une sorte de cérémonie. Comme par hasard, il y a 5 cercles, donc 5 familles, lignées ou vallées, et les 5 sur le même plateau. Les groupes devaient être voisins mais chacun avait son propre cercle.

Il est facile d’imaginer ces personnes assemblées, en grand nombre, jeunes et vieux, hommes et femmes, en préparation de la cérémonie : les pierres levées en cercle et le coffre central ouvert en attente des restes brûlés. Même alors les vieux savaient tout et commandaient les jeunes, et ceux-ci creusaient la terre et transportaient les pierres en se lançant des blagues. Cependant, c’était la dernière étape qui se réalisait là, la plus belle, celle dont ils rêvaient depuis longtemps. Bien avant, ils s’étaient souvent réunis, ils avaient longtemps débattu, ils avaient analysé les comportements des autres groupes, ils avaient adapté le sien, privilégié un de leurs objectifs, atteignable selon leurs capacités. Car la compréhension de la stratégie menée pour arriver à la construction du cromlech peut être la clé qui ouvre à l’appréhension de la vie en Soule à cette époque. Le cromlech est là et il y a 21 siècles, un groupe social de Soule y avait réalisé son objectif, mobilisant beaucoup d’énergie pour arriver au terme fixé. Il y avait peut-être d’autres groupes sociaux qui avaient un objectif identique mais ils n’avaient pas abouti. Les pierres levées et le coffre sont là mais ce ne sont que des fossiles. Des personnes en nombre se réunissaient là et il m’est impossible d’imaginer la cérémonie. Mais je suis sûr que cela constituait l’élément le plus important.

J’avais repris en main le texte de J.B. Orpustan et j’avais relevé les expressions suivantes : grande ancienneté de ces institutions, selon la coutume, réunions en un sens populaires, voisins et habitants, le pouvoir seigneurial et la cour de Licharre. J’y remarquais la grande maîtrise de J.B. Orpustan pour la lecture des textes anciens et je lui trouvais beaucoup de mérite pour avoir publié les commentaires de ce texte. Cependant les habitants de la Soule se trouvaient à grande distance. Un peu comme les objets placés dans un musée, derrière une vitre, propres mais froids. L’idée de lire moi-même le texte devint impérieuse. Je voulais connaître les protagonistes de cette affaire.

2 – Le contexte de 1337

J’avais appelé Ricardo Cierbide et notre conversation par téléphone fut agréable. Il avait un peu oublié son travail sur le texte mais il m’avait donné la référence des archives royales de Pampelune : A.G.N. Caj 7, n. 99. J. R. Castro, Catalogo, t. III, n. 93, pag. 41. Il m’avait donné aussi le téléphone d’une personne qui travaillait souvent dans les archives : Beñi Agirre. Celui-ci m’indiqua qu’il ferait son possible mais qu’il lui faudrait un certain délai.

Dans l’attente du texte original, je me mis à la recherche de la compréhension du contexte concernant l’établissement de cette convention entre la Soule et le royaume de Navarre. Un passage du livre de Jean Goihenetche4 me parût bien éclairant :

«  [….] La construction du royaume de Navarre connut bien des soubresauts tout au long du XIIIe siècle. La puissance monarchique s’affirmait difficilement. Tout d’abord, elle manquait d’enracinement réel, populaire. Certes, les parentés prestigieuses ne lui faisaient guère défaut. Thibault s’était marié, en troisièmes noces, avec Marguerite de Bourbon. Deux enfants issus de cette union occupèrent par la suite le trône de Navarre : Thibault II ( 1253-1270 ) qui prit pour épouse Isabelle de France, fille de Louis IX ( saint Louis ) et Henri I, marié à Blanche d’Artois, nièce de saint Louis. Lors de la mort d’Henri I de Navarre en 1274, Jeanne l’héritière n’avait que deux ans. Sa mère Blanche d’Artois, régente, la promit en mariage au futur roi de France, Philippe IV le Bel, tandis qu’elle-même épousait en secondes noces Edmond Lancaster, frère du roi d’Angleterre. Pendant ce temps, une partie de la noblesse navarraise subissait l’attraction des rois de Castille et d’Aragon. Dans cette fin du XIIIe, le royaume de Navarre était devenu l’objet de convoitises et de complots entre les partisans anglais, français, castillans, aragonais, les uns et les autres attisés et encadrés par les différentes factions nobiliaires. [….]

En 1244, Raymond-Guillaume, vicomte de Soule, précise : « Moi, Raymond-Guillaume, vicomte de Soule, je deviens vassal de vous mon seigneur et maître Thibault, par la grâce de Dieu, honoré roi de Navarre, comte palatin de Champagne et Brie. Ainsi en toute bonne foi, sans tromperie aucune, je dois et je suis tenu de vous servir contre tous les hommes du monde comme vassal loyal, je dois faire service à mon seigneur, notamment contre Béarn, contre Agramont et contre tous les hommes du monde, sauf contre la terre que le roi d’Angleterre tient acquise en sa main et en son pouvoir. »

Dans cet acte, la référence à Béarn et Gramont s’explique par le fait que, les années précédentes, les relations entre l’Angleterre et la Navarre avaient été conflictuelles et que le seigneur de Gramont et le vicomte de Béarn avaient pris le parti du roi d’Angleterre. Par ailleurs, l’acte de vassalité spécifie bien que la terre de Soule appartient au roi d’Angleterre. Tout en faisant hommage au roi de Navarre, le vicomte reconnaît l’appartenance de la Soule à l’Angleterre.

Dans la réalité, la vicomté de Soule manquait d’assise foncière, d’un grand centre monastique ou épiscopal, d’un axe important de circulation susceptible de procurer des revenus. Les perspectives de développement d’une puissance en Soule même restaient limitées, passaient par l’engagement dans la Reconquête ou la Croisade, la vassalité au puissant voisin béarnais ou au prestigieux roi de Navarre.

Au cours de la seconde moitié du XIIIe, Auger III, dernier vicomte de Soule, essaie de rehausser son prestige en refusant toute soumission au roi d’Angleterre. Il utilise même la pompeuse formule par la grâce de Dieu vicomte de Soule dans l’acte de fondation de la ville neuve de Tardets en 1299. Après des aventures sans gloire et sans succès dans les campagnes désastreuses de Philippe le Bel, il n’eut d’autre solution que de se réfugier à Pampelune auprès du roi de Navarre qui lui octroya les rentes et les revenus de Abaiz, Melida, Ollo, Sabaiza et Rada. Tout comme un siècle plus tôt au Labourd, le titre vicomtal disparaissait en Soule ; il était désormais remplacé par un capitaine-châtelain nommé par le roi d’Angleterre, l’équivalent du bailli en Labourd. »

Jean Goihenetche mettait bien en exergue le comportement du vicomte de Soule. Il acceptait la domination des rois et comtes puissants des alentours et participait dans leurs guerres. Cependant, dans ce passage, le vicomte de Soule agit seul, les responsables de Licharre n’y apparaissent pas. Le vicomte gérait le château-fort, la place du marché et quelques autres fermes en fief et il en recueillait les rentes et les revenus. Tandis que les autres affaires de la Soule, la Coutume Ecrite, l’Assemblée et la Cour de justice avaient un fonctionnement à part. Sur le même espace, deux institutions et deux centres de pouvoir, bien distincts. Dans l’un, l’homme de guerre associé à l’aristocratie et dans l’autre, le peuple.

Jean Goihenetche précisait « Les perspectives de développement d’une puissance en Soule même restaient limitées, passaient par l’engagement dans la Reconquête ou la Croisade ». Effectivement Arnaud de Laguinge et le vicomte Auger III avaient pris part à une croisade. Robert Elissondo5 ajoutait  :

« …Arnaud de Laguinge est à Jérusalem vers 1120… Comme il est d’abord chevalier, il est très probable qu’il a pris part aux nombreux combats qui opposaient chrétiens et musulmans. Nous avons un indice dans l’amélioration de sa situation financière. De retour de son voyage, il est en mesure de racheter la dîme et l’église de Garris… Après Jérusalem, il suit l’exemple de son beau-frère en participant aux expéditions contre les musulmans de la vallée de l’Ebre. Le texte précise qu’il trouve la mort à la bataille de Fraga qui a lieu en 1134… La guerre est l’activité principale de la classe chevaleresque de l’occident chrétien dont les Laguinge font partie. Elle est pour eux source d’honneur et de revenus. L’Espagne et la Palestine ont de quoi attirer ces guerriers en mal d’aventure et de reconnaissance… ».

Le vicomte Auger III de Mauléon partit dans la croisade de Louis IX roi de France, en compagnie aussi de Thibaud II roi de Navarre. Les deux rois succombèrent de maladie à Tunis en 1270. Auger II n’avait pas d’exploit à raconter à son retour mais il avait rapporté de quoi s’illustrer : il s’était approprié le symbole de certains Croisés. Après avoir quitté la Soule et rejoint le château de Rada en Navarre en 1307, Auger III est nommé Ricombre par le roi de Navarre. Un document de la cour de Navarre expose les 13 Ricombres en place à la fin du XIIIème siècle. On y voit le lion dressé avec la légende Mauleon. Le lion dressé était le symbole guerrier de certains Croisés, à l’intar du duc d’Aquitaine et du vicomte du Labourd. Ce lion était dressé, en position agressive, pour attaquer les Infidèles et les Maures, bien sûr.

En 1895 Jean de Jaurgain avait publié les armoiries des sept provinces du Pays Basque et il avait placé le lion dressé pour celle de la Soule. Il avait donné comme symbole de la Soule une effigie récupérée dans une Croisade qui avait fait flop. Pourtant cette aventure avait peu à voir avec la vie des Souletins. L’expression de Jean Goihenetche « L’Espagne et la Palestine ont de quoi attirer ces guerriers en mal d’aventure et de reconnaissance. » prend ici toute sa saveur. Revenons à la prériode de 1337 car le juriste Nussy Saint-Saëns6 avait apporté des éléments intéressants :

« [….] Un mariage habilement combiné par Philippe le Hardi donnait à la couronne de France, à l’avènement de Philippe le Bel, non seulement la Champagne, mais aussi l’intéressant bastion de la Navarre, dont la position explique l’importance attachée par l’Angleterre au château de Mauléon.

Cité devant le Parlement de Paris, le duc d’Aquitaine –lisons Edouard Ier, roi d’Angleterre- refuse de comparaître. Le roi de France l’espérait bien ; il intervient une sentence de contumace, ordonnant la confiscation des fiefs du duc d’Aquitaine, au profit de son suzerain -lisons le roi de France. Le prétexte juridique est trouvé.

A la guerre larvée, aux coups de main habilement colorés par les légistes des fleurs de lis, vont succéder des hostilités ouvertes. Dès 1266, Auger de Soule combat sous les ordres du roi de Navarre ; et voilà qu’au lieu d’obéir à son suzerain le roi d’Angleterre, il accepte de Philippe le Bel, en guerre avec Edouard Ier, le titre de prévôt et châtelain de Dax et reconquiert le pays souletin.

En 1299, il osa se prétendre par la grâce de Dieu, vicomte de Soule ; il semble bien qu’à cette date Philippe le Bel ne le soutient plus ; des trêves sont intervenues entre le France et l’Angleterre ; de lourdes difficultés financières opposent en effet les Capétiens et le Saint-Siège.

En 1305, l’archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got, monte sur le trône de Saint-Pierre, et en 1307, va mettre un peu d’ordre en Soule. Louis de Navarre -futur Louis X de France- facilitera l’opération en offrant quelques compensations à Auger, Clément V et Philippe le Bel insistent. Le roi d’Angleterre devient donc vicomte et seul seigneur haut justicier en pays souletin.

La couronne anglaise jouira des produits des terres vicomtales et percevra des redevances sur les parcelles inféodées ; elle possédera encore les profits de justice et les droits fiscaux. Ces bénéfices seront précisément souvent la rétribution principale du fonctionnaire à tout faire que le gouvernement de Londres place à Mauléon. »

Nussy Saint-Saëns avait fait une contextualisation judicieuse du début de la guerre de Cent ans et de l’intervention du Pape dans les affaires de Soule. Le dernier paragraphe donne une qualification précise du capitaine-châtelain de Mauléon : fonctionnaire à tout faire, et de ses activités habilement colorés par les légistes des fleurs de lis, dans l’histoire officielle de la France. Cependant Jean Goihenetche situe avec lucidité la place de la Soule parmi ses puissants voisins : Les perspectives de développement d’une puissance en Soule même restaient limitées, passaient par l’engagement dans la Reconquête ou la Croisade, la vassalité au puissant voisin béarnais ou au prestigieux roi de Navarre. Malgré sa petitesse et son écart des grands axes, la Soule avait su se maintenir avec ses institutions. La féodalité organisée par les rois, autrement dit la privatisation des terres communes et l’usage des serfs ou des esclaves, n’était entré qu’à Larrau et Sainte Engrâce. Ou plutôt, les Souletins ne l’avait pas laissé entrer davantage. On peut penser que les membres de l’Assemblée de Licharre avaient suffisamment de personnalité pour se défendre eux-mêmes et leur territoire.

Jeanx Goihenetche avait bien décrit le comportement des rois et de l’aristocratie :

« […] Il convient de lire le Liber Sancti Jacobi ou Codex Calistinus rédigé au XIIe, qui « apparaît comme une œuvre essentiellement française, elle constitue une éclatante participation de la France à la glorification de saint Jacques et à la propagande en faveur de son pélerinage7 ». Cet ouvrage a pu être rédigé en plusieurs endroits de la chrétienté (Rome, Jerusalem, Allemagne, Cluny ou Poitou), mais son origine et son inspiration sont françaises. Le Livre IV, désigné communément sous le nom de Pseudo-Turpin, connut une très grande diffusion. Il décrit une route du pélerinage ( confondue avec la Reconquête) libérée par les Francs dont les ancêtres, Charlemagne et ses paladins, furent les héros de la geste chrétienne. Dans cette histoire transfigurée de la Chanson de Roland racontée aux portes de la légende, le merveilleux chrétien véhiculé par la littérature française laissait peu de place pour les Vascons ou les Navarrais rejetés facilement dans le monde de l’impiété désigné du terme générique de « Sarrasins ».

Ce mode de pensée est encore explicité dans le Livre V du Liber Sancti Jacobi qui décrit les grandes routes du pélerinage de part et d’autre des Pyrénées. L’auteur est Aymeric Picaud, né dans le Poitou, formé dans le cercle de Cluny. Les propos malveillants qu’il porte à l’encontre des Basques ou des Navarrais doivent être placés dans ce contexte. Il ne fait que refléter la mentalité dominante véhiculée le long des chemins des Francos, dans les églises, les monastères, les étapes du pélerinage, mentalité imprégnée de racisme et de préjugés, suscitant peur, fantasme, suspicion. La traversée du pays de Cize, puis la montée vers Roncevaux était l’occasion de réécrire l’histoire de la gens barbara du saltus Vasconum : « C’est sur cette montagne, avant que le christianisme se fît répandre largement en Espagne, que les Navarrais impies et les Basques avaient coutume non seulement de dévaliser les pélerins allant à Saint-Jacques, mais de les chevaucher comme des ânes et de les faire périr8 ». C’est la concrétisation des représentations mentales et des catégories descriptives élaborées déjà à partir des auteurs chrétiens de l’antiquité romaine (Ausone), reprises par les chroniqueurs mérovingiens et carolingiens (Eginhard, Astronome), reformulées par la chanson de geste. Le Liber Sancti Jacobi ramasse tous ces clichés en négatif qui restituent le mythe du sauvage méchant, version nouvelle du barbare d’époque romaine : « C’est un peuple barbare différent de tous les peuples et par ses coutumes et par sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal, corrompu, voluptueux, ivrogne, expert en toutes violences, féroce et sauvage, malhonnête et faux, impie et rude, cruel et querelleur, inapte à tout bon sentiment, dressé à tous les vices et iniquités. » L’auteur ne fait que reformuler et expliciter des stéréotypes utilisés par Eginhard ( la perfidie des Vascons ) et surtout l’Astronome qui avait défini les mœurs sociales dépravées de Vascons.

Ce texte révèle aussi l’affrontement entre deux cultures, deux visions du monde, entre l’épaisseur des mentalités populaires autochtones et la conception plus raffinée du discours ecclésiastique dominant issu de la société des Francos et de Cluny. [….] Par ailleurs ce serait un contresens de conclure à partir du texte-itinéraire du Livre de Saint-Jacques à un paganisme des Basques. Les grandes entreprises collectives que furent la Reconquête et le Pélerinage, la densité des églises et des monastères, les donations des biens aux églises et aux fondations monastiques, le rôle des moines et des évêques dans la chancellerie royale navarraise sont autant de témoignages sur le caractère chrétien de la société. »

On voit bien l’existence de deux groupes sociaux à cette époque ou plutôt, la volonté d’organiser la société en deux niveaux. D’un côté l’objectif royal qui consistait à s’approprier de l’espace au moyen de la guerre et le soutien de l’institution ecclésiastique pour habiller ces nouvelles possessions d’une apparence civilisée et éduquée. Dans leurs écrits, les gens du peuple sontnt qualifiés de sauvages et d’ignorants. Il est plus facile de comprendre la démarche du greffier qui, pour retranscrire le vidimius, avait utilisé la langue occitane. A cette époque, l’occitan était la langue civilisée du royaume de Navarre. Dans un de ses livres, Beñi Agirre9 s’exprime assez clairement :

« Bien avant l’existence du royaume de Pampelune, le gallo-roman était utilisé en Aragon, Ribagorza et la région de Pallars. Auparavant la langue basque était en usage courant dans ces régions comme nous l’indique la toponymie. Nous avons un document du XVème siècle qui prouve que la langue basque et le gallo-roman se cotoyaient. Ainsi en 1349 fut publié un acte interdisant la rédaction des actes de commerce à Huesca en euskara, en hébreu et en arabe. Avant et après cette période, l’interdiction de pratiquer la langue basque a été l’instrument privilégié pour imposer l’usage de l’espagnol et du français. Les exemples sont nombreux et en voici quelques-uns : en 1530 les habitants de Tudela refusent le plâtrier venu de Zamora et exigent un artisan qui sache l’euskara ; en 1571, pour acquérir la charge de Procureur de l’Assemblée du Gipuzkoa, il était nécessaire de maîtriser l’espagnol et de disposer de capital et de moyens suffisants. Ces dispositions maintenaient à l’écart la plupart des habitants ; en 1776 le pouvoir central espagnol interdit la rédaction des livres de commerce en euskara dans son territoire. En 1790 la République Française institue la langue française comme unique langue officielle, les autres langues sont qualifiées de patois. La langue basque était interdite et les noms des villes et des villages avaient été modifiés.

3 – Le contenu de la convention de 1337

Le document promis par Beñi Agirre était enfin arrivé. Il était classé dans les archives royales de Pampelune et le parchemin présente les décisions consécutives en occitan, en espagnol ou en français. Un secrétaire de la reine de Navarre aurait recopié à la suite les différents actes, ce document devenant un vidimius comme le dénominent les archivistes actuels. La royauté avait l’usage de conserver les actes officiels et ils étaient archivés dans les langues officielles du royaume. Les décisions de l’Assemblée de Licharre y apparaissent en occitan et nous ne savons pas si l’écriture d’origine était en euskara, en français ou en occitan. Seulement, dans le vidimius les textes de Licharre sont écrits en occitan.

Je partis à la recherche d’une aide pour comprendre le texte en occitan et je l’avais trouvé auprès de Joseph Miqueu. Un groupe de paléographie béarnaise se réunissant régulièrement à Navarrenx, Joseph Miqueu m’avait transmis les différents textes traduits et finement commentés avec son collègue Michel Syndique. Cinq textes se succèdent, d’abord la proposition de Licharre (A), puis la réponse du gouverneur royal de St Jean pied de port (B), ensuite l’acceptation de cette réponse par l’Assemblée de Licharre (D), ensuite l’accord de la reine de Navarre (E), ainsi que l’acceptation de Philippe V. roi de France (F) et enfin l’accord final de l’Assemblée de Licharre (G). J’ai mis le texte intégral dans les annexes et je ne vais présenter ici que les parties les plus importantes :

  A       In Dei nomine, amen. Que tous ceux qui verront et entendront de la présente charte sachent qu’en l’an 1337 après l’incarnation de notre seigneur J. Ch., le dimanche suivant la fête de Saint Michel du mois de mai, furent assemblés à la Cour de Lexarre, les délégués des habitants de la terre de Soule ; cette cour fut réunie sur mandement des messagers jurats, … comme ils ont coutume de mander et réunir la cour; et ils firent savoir l’affaire pour laquelle la dite cour était convoquée ; et ceci en ma présence, Enequo Erbiz, notaire de la terre de Soule, et des témoins ci-dessous écrits : Enequo Erbiz, notaire de la terre de Soule, et des témoins ci-dessous écrits : monseigneur Gilen, abbé laïque de Sente Gracie, Pierre Oyhanart, Arremon Ar. Jaurey de Gotein, Ramon du domec de Cheraute, Ot. Onizmendi, Remon Carrere d’Abense, Arrozpide d’Aroue, Enequo Gorritepe, Larran de Lohitzun, Pierre de Charritte, Remon de l’abadie d’Abense, Ber. Onizmendi, Enequo Erbiz, Casenave de Menditte, Ar. du domec de Libarrenx, Pierre du domec d’Ossas, Pierre de Gotein, Ber. de Nabas, Gasernaut jeune du domec de Libarrenx, Remon Urruthie d’Aussurucq, Ber. de la Salle d’Alos.

         Et avec tous les autres qui étaient en la dite cour, pour eux-mêmes, comme porte-parole et au nom de toute la communauté des habitants de la dite terre de Soule, ils octroyèrent, reconnurent et convinrent, de science certaine et manifeste et de leur agréable bonne volonté, que le noble Saladin d’Angleure, seigneur de Chenesi, gouverneur de Navarre, eût requis aux habitants de la terre de Soule, comme porte-parole et au nom du seigneur souverain de Navarre, de payer les arrérages des quelques 25 dernières années; à savoir, le tribut de 10 vaches et 4 saumons, de 2 ans en 2 ans.

          En raison de ladite requête, les dits de Soule désignèrent leurs véritables procureurs pour trouver un accord amiable avec le dit seigneur gouverneur, sur ces dits arrérages. Lesquels procureurs, en vertu de ladite procuration comparurent devant le dit seigneur gouverneur. Et ils convinrent de ce règlement amiable au moyen d’une charte publique où fut insérée ladite procuration. Lequel règlement amiable est approuvé par les seigneurs, Roi et Reine de Navarre et fut scellé avec leurs sceaux pendants. La teneur de cet accord amiable est de la forme qui suit.

4 – Les institutions de Licharre

La proposition est faite par 20 personnes qui demandent un règlement amiable, au nom de toute la communauté des habitants de la dite terre de Soule. Dans le texte on relève des termes peu connus comme abbé laïque, messagers jurats, domec, Cour de Lexarre. La lecture des archives du XVIème et du XVIIème siècle m’a permis de comprendre le fonctionnement des institutions de Licharre. Ce système m’est apparu assez complexe et finalement assez bien élaboré. Pour mieux comprendre la convention, je me propose d’exposer ce fonctionnement. Rassurez-vous, lecteur/lectrice qui commencez à vous inquiéter, je vais être bref et concis.

L’Assemblée était le lieu de décision central et son fonctionnement se basait sur le Coutume Ecrite. Les articles de cette Coutume étaient amendés et modifiés par l’Assemblée. Les règles de vie des Souletins s’y trouvaient : l’usage des forêts et des landes, l’entretien des routes et des ponts, les relations dans les familles, les amendes pour non-respect des règles, etc. Tandis que les désaccords et autres manquements étaient jugés à la Cour de justice.

Avant de passer à la connaissance des responsables des institutions, je propose de voir l’étendue et la composition de la Soule de cette époque. Je vais utiliser la carte rendue publique par Eugène Goihenetxe10 :

La Soule au Nord arrivait jusqu’à Osserain et était configurée en 7 zones. En occitan, une zone était nommée dégairie, tiré de degan (doyen en français ancien). Chaque dégairie nommait un jurat pour le représenter à l’Assemblée. Au XVIIème siècle, la Soule avait une population de 10 000 habitants, la moitié vivant de l’agriculture et de l’élevage, l’autre moitié de la tannerie, du tissage, de la maçonnerie et d’autres métiers de l’artisanat.

Dans les archives navarraises du XIIIème siècle, apparaît l’existence d’un grand commerce de porcs engraissés au Nord des Pyrénées et vendus ensuite dans les marchés de la Navarre. L’installation des Anglais à Bayonne a pour cause princpale l’organisation du commerce des produits locaux dont le vin et le jambon. C’est avec eux qu’a débuté la renommée du jambon de Bayonne. Dans le récit de la visite des forêts des Pyrénées en 1670, le fonctionnaire royal Froidour précise même que les meilleurs jambons viennent de Soule et de Lahontan. D’autre part, beaucoup d’hommes de Haute-Soule allaient en Navarre pour labourer les vignes, creuser de fossés, fabriquer des tuiles ou construire des charpentes. Ce travail saisonnier convenait à beaucoup de cadets.

Dans les archives de l’Assemblée du XVIIème siècle, seuls les Juges et les Habitants s’expriment dans les débats. Les Habitants payent les ¾ du budget et les Juges le ¼ restant. Les bénéficiaires de la dîme, ne participant pas au budget, semblent faire seulement acte de présence. Le greffier rédige le rapport, le garde chez lui et fait une copie à quiconque. Le syndic de chaque groupe se charge de l’exécution des décisions prises ainsi que de la collecte des versements décidés à l’Assemblée. 2 personnes de chaque paroisse peuvent assister à l’Assemblée sans possibilité d’intervention. Dans le cas d’une Assemblée importante, 200 personnes étaient en réunion. Le bâtiment devait être suffisamment grand et l’actuel château Ekhi Eder de l’extrêmité des Allées y conviendrait bien.

Les 29 propriétaires des abbayes avaient une place dans le groupe de Juges mais peu sont présents dans les archives. L’évêque ou son représentant et les prieurs de Sainte Engrâce, de Larrau et d’Ordiarp assistent régulièrement. Cependant les habitants des paroisses contenant une abbaye désignent un juré (juré pour différencier de jurat) qui prend place dans le groupe des 7 jurats des Habitants. La présence de ces abbayes vient de l’intervention des rois qui, à partir du Xème siècle, remercient les hommes d’armes qui les ont servis en leur accordant la dîme paroissiale. Ceci au détriment des paroissiens. Dans cette abbaye, dénommée laïque, le propriétaire installe un notaire qui collecte la dîme et prête à crédit l’argent recueilli. Les paroissiens se plaignent souvent du maigre salaire du curé et du mauvais état de l’église ce qui tend à prouver que le propriétaire est principalement intéressé par le montant de son bénéfice. Le roi de Navarre avait accordé au monastère de Sauvelade l’église de Larrau et le quartier Sauveté, tandis que celui de Leyre obtenait le quartier Calla de Sainte Engrâce. Les autres paroisses avaient leurs jurats et il est bien plus facile de comprendre le terme messagers jurats du texte de 1337. Les jurats et les jurés portaient l’opinion des habitants à l’Assemblée. J’ai mis en annexe le recueil de la dîme où sont assemblés, par paroisse, les rares informations des archives concernant les jurats, les jurés, les Juges et les bénéficiares de la dîme.

La Coutume Ecrite autorisait le groupe de Habitants à se réunir à part de l’Assemblée dans une réunion appelée Xilbieta. A propos d’un thème important de l’ordre du jour de l’Assemblée, les Habitants se réunissaient pour établir un avis commun et désigner les jurats et jurés. Ceux-ci portaient cet avis à l’Assemblée et le défendaient devant les Juges.

.La Cour de justice avait une greffe ouverte tous les jours et le jour du marché, les Juges-potestas étaient présents pour régler les affaires simples (dette, vol, etc). Pour les cas plus compliqués, le Potesta demandait à l’avocat de chaque partie un exposé écrit puis, en leur présence, il établissait un jour de jugement. Les archives donnent pour l’année 1641 deux jours de procès. Celui du 5 novembre avait 60 affaires à juger dans 5 salles de jugement, chacune ayant 2 ou 3 juges, un greffier, l’avocat de chaque partie et les parties elle-mêmes. Soit environ 200 personnes dans la Cour de justice et à l’extérieur.

5 – Le changement de 1520

Entre la convention de 1337 et le XVIIIème siècle se situent beaucoup de générations et d’évènements méconnus. Cependant 1520 marque une étape importante : un avocat du parlement de Bordeaux était venu en Soule, il s’appelait Ibarrola et savait parler en euskara. Il était venu enregistrer ce qui l’intéressait de la Coutume Ecrite pour le porter à la cour du parlement de Bordeaux.

1520 est une année cruciale pour le royaume de Navarre et les royaumes voisins, comme la pastorale Juanikot l’avait bien fait sentir. Les armées de Castille-Aragon avait envahi le royaume de Navarre en 1512. Le couple royal légitime s’était réfugié en Basse-Navarre et en Béarn et il préparait la reconquête avec l’appui du roi de France François Ier. La tentative de 1516 avait échoué. En 1520 les troupes pour la deuxième tentative étaient en train de se rassembler en Basse-Navarre et en Béarn. La Soule était située entre ces 2 territoires et dans ce contexte de guerre, l’arrivée d’Ibarrola de Bordeaux suscite beaucoup d’hypothèses.

D’un côté, les différents rois avaient initié bien avant une politique d’insertion des droits coutumiers, celui du Labourd avait été intégré un siècle plus tôt et celui du Béarn allait être inséré en 1551. D’un autre côté, le gouverneur de la Soule avait été nommé dans cette charge par le roi de France et il était obligatoirement fidèle au couple royal légitime. Bien entendu, l’Assemblée de Licharre se situait à part de ces tractations guerrières. Mais jusqu’à quel point ? Il y avait une partie économique et commerciale importante dans les relations avec la Navarre et beaucoup d’habitants en retiraient du revenu. Cette part avait disparu en grande partie avec l’invasion par la Castille-Aragon. La reconquête alimentait leurs espoirs de rétablir la situation avantageuse précédente. D’autre part, le roi de France voulait peut-être s’assurer la loyauté de l’Assemblée. Les Juges et les bénéficiares de la dîme pouvaient aussi voir d’un bon œil le rapprochement aux institutions royales françaises. Comme le suggérait Jean Goihenetche, une partie de la noblesse navarraise subissait l’attraction des rois de Castille et d’Aragon, quelques membres de l’Assemblée subissaient une attraction identique envers la noblesse de France ? Peut-être un rapprochement de l’aristocratie française leur faisait envisager une élévation de leurs noms et de leurs familles.

Mais en regardant d’un côté différent, le royaume souverain de Navarre avait disparu. Les Castillans occupaient les plus hautes fonctions et les habitants se trouvaient dans une situation déplorable. Le membres de l’Assemblée ne se fiaient pas trop du succès de la reconquête. Ils avaient opté pour une meilleure relation avec le royaume de France.

L’émissaire bordelais, Ibarrola, maîtrisait bien la langue basque de par sa naissance à Sare. Il en avait bien besoin pour débattre avec les membres de l’Assemblée. L’introduction de la Coutume Ecrite dans la monarchie française avait une conséquence immédiate : les appels aux jugement de la Cour de Licharre étaient vus à la Cour du parlement de Bordeaux. Pour cela, Ibarrola devait recueillir les règles juridiques souletines. Il avait laissé de côté les règles régissant l’usage des forêts et des cayolars et la détermination de la taxe correspondant aux travaux collectifs (routes, ponts, bords du gave, etc). Car le mot legar (impôt) est un mot très ancien, comme zinegotzi (jurat) et uniquement employé en Soule. Cette taxe était fixée par l’Assemblée suivant les travaux de l’année et le syndic était chargé de la perception. Ibarrola devait être accoutumé à l’impôt royal fixe et non pas à une taxe variable suivant les travaux entrepris. Il n’en dit pas un mot dans son recueil, soit parce qu’elle n’entrait pas dans les besoins de l’appel des procès soit par volonté de ne pas citer une variété de taxe variable.

D’autant plus que dans la Coutume de Soule publiée en 1670, il est bien fait mention du fonctionnement de la Cour et de l’assemblée de Licharre et d’autres domaines. Par exemple, l’héritage familial, la garde du bétail ou les relations entre les personnes sont cités et chaque cas de violation fixe le montant précis de l’amende. Cependant, il n’y a pas un mot sur l’usage des cayolars et l’utilisation des elge (espaces labourables collectifs). Pourtant il s’agit de grands espaces fructueux qui générent un bon revenu et beaucoup de jalousie aussi. Ibarrola n’avait pas apporté ces thèmes juridiques à Bordeaux. Peut-être les considerait-ils insignifiants pour la Cour de Bordeaux ou les considérait-ils thémes de cuisine interne de la Soule. Par conséquent, la lecture de la Coutume de Soule n’apporte qu’une vision partielle de la vie de la Soule à cette époque et ce n’est certes pas la plus intéressante.

De toute manière, les groupes de l’Assemblée agissaient suivant leurs intérêts, tout comme Ibarrola. Chacun avait sa propre stratégie mais il avait l’oeil sur la stratégie des groupes voisins. Ibarrola était retourné à Bordeaux et son passage avait fortement modifié l’ambiance de la Soule. Ce changement avait produit des conséquences importantes dans le fonctionnement des institutions de Licharre et dans le comportement des Souletins, en particulier au niveau linguistique :

Jean Goihenetche l’avait déjà souligné, « Il ne fait que refléter la mentalité dominante véhiculée le long des chemins des Francos, dans les églises, les monastères, les étapes du pélerinage, mentalité imprégnée de racisme et de préjugés, suscitant peur, fantasme, suspicion. » Les adversaires de la langue basque avaient emporté une grande victoire. A partir de ce moment-là, les rapports de l’Assemblée et les actes notariés étaient rédigés en français. Mais en même temps, les membres de l’Assemblée avaient accepté. Ou ils ne pouvaient faire autrement ou cela leur était égal.

Les Juges avaient une charge importante, dans la Cour bien sûr, mais aussi dans l’Assemblée. Les archives répétent à foison que cette charge est tenue par une maison. Donc elle passe d’héritier.e à héritier.e, il s’agit d’un usage très ancien. Dans les archives, le Juge est nommé juge-jugeant ou terre-tenant et membre du groupe de la Noblesse. La langue française n’avait pas de mot adéquat pour désigner le Juge souletin. Dans le royaume de France, le titre de Noble était donné à une personne tandis qu’en Soule, le titre de Juge était détenu par une maison. Ceci montre bien que, au-delà de la variété des situations dans le royaume, la dénomination du Juge de Soule était impossible pour un juriste formé au Droit royal aquitain.

Ces Juges de Soule possédaient une grande maison, un moulin et quelques fermes en fief ; ils n’étaient donc pas de grands propriétaires fonciers pour justifier l’appellation terre-tenant. Tandis que les titres tenant et podesta rappellent les charges utilisées par les Romains. Après la disparition de ces derniers, les rois chrétiens avaient réutilisé ces termes, ainsi le représentant du roi de Navarre dans la merindad était nommé teniente. Les noms de Juges vont apparaître plus loin dans le texte de 1337 mais voyons tout d’abord comment ils se situent dans l’espace souletin :

7 zones ou dégairies, chacune englobant de vastes espaces de landes et de forêts et un accès au gave central. Chaque dégairie dispose d’un Juge-potesta, de plusieurs Juges, un jurat et des jurés, délégués précaires. Tous ceux-là sont disposés de part et d’autre du gave central.

Au Nord et à gauche la dégairie de Domezain (III) dispose d’un espace réduit : 2 Juge-potestas ( Bimein et Olhaiby) et 5 Juges. La dégairie d’Aroue (II) en fait le tour : 1 Juge-potesta (Amitxalgun d’Etcharry) et 9 Juges. La dégairie de Laruns (I) a un grand espace d’Ainharp à Hopital-Saint-Blaise : 3 Juge-potestas (2 de Charritte et 1 d’Espes) et 14 Juges. La dégairie de la grande Arbaille (IV) va d’Ordiarp à Menditte  : 1 Juge-potesta (Geintein) et 7 Juges. La dégairie de la petite Arbaille (V) va de Suhare, Ossas, Sauguis à Gotein : 1 Juge–potesta (Ossas) et 6 Juges. La dégairie de la Rive droite (VI) va d’Alos à Aussurucq : 1 Juge- potesta (Lacarry) et 9 Juges. La dégairie de la Rive gauche (VII) va de Licq à Barcus : 1 Juge-potesta (Sibas) eta 8 Juges. La disposition rive droite/gauche est déterminée par la crête Alos-Sibas-Sunhar quand on regarde depuis Ossas.

6 – La convention Soule-Navarre

Voyons plus en détails les différentes parties du texte et tout d’abord la proposition de l’Assemblée:

  A       In Dei nomine, amen. Que tous ceux qui verront et entendront de la présente charte sachent qu’en l’an 1337 après l’incarnation de notre seigneur J. Ch., le dimanche suivant la fête de Saint Michel du mois de mai, furent assemblés à la Cour de Lexarre, les délégués des habitants de la terre de Soule ; cette cour fut réunie sur mandement des messagers jurats, sous peine de 6 sous Morlaas par cour, comme ils ont coutume de mander et réunir la cour; et ils firent savoir l’affaire pour laquelle la dite cour était convoquée ; et ceci en ma présence, Enequo Erbiz, notaire de la terre de Soule, et des témoins ci-dessous écrits : Eneko Erbiz, notaire de la terre de Soule, et des témoins ci-dessous écrits : monseigneur Gilen, abbé laïque de Sente Gracie, Pierre Oyhanart, Arremon Jaurey de Gotein, Ramon du domec de Cheraute, Ot. Onizmendi, Remon Carrere d’Abense, Arrozpide d’Aroue, Eneko Gorritepe, Larran de Lohitzun, Pierre de Charritte, Remon de l’abadie d’Abense, Ber. Onizmendi, Eneko Erbiz, Jaureguiberri de Menditte, Ar. du domec de Libarrenx, Pierre du domec d’Ossas, Pierre de Gotein, Ber. de Nabas, Gasernaut jeune du domec de Libarrenx, Remon Urruthie d’Aussurucq, Ber. de la Salle d’Alos.

         Et avec tous les autres qui étaient en la dite cour, pour eux-mêmes, comme porte-parole et au nom de toute la communauté des habitants de la dite terre de Soule, ils octroyèrent, reconnurent et convinrent, de science certaine et manifeste et de leur agréable bonne volonté, que le noble Saladin d’Angleure, seigneur de Chenesi, gouverneur de Navarre, eut requis aux habitants de la terre de Soule, comme porte-parole et au nom du seigneur souverain de Navarre, de payer les arrérages des quelques 25 dernières années; à savoir, le tribut de 10 vaches et 4 saumons, de 2 ans en 2 ans.

……

          En raison de ladite requête, les dits de Soule désignèrent leurs véritables procureurs pour trouver un accord amiable avec le dit seigneur gouverneur, sur ces dits arrérages. Lesquels procureurs, en vertu de ladite procuration comparurent devant le dit seigneur gouverneur. Et ils convinrent de ce règlement amiable au moyen d’une charte publique où fut insérée ladite procuration. Lequel règlement amiable est approuvé par les seigneurs, Roi et Reine de Navarre et fut scellé avec leurs sceaux pendants. La teneur de cet accord amiable est de la forme qui suit.  (Traduit de l’occitan et noms souletins retranscrits)

………………….

20 personnes sont citées dont 1 abbé (propriétaire d’abbaye), des Juges et des jurats. Il s’agit donc d’une délégation de l’Assemblée, comme le souligne le mot procuration. Les trois dernières phrases confirment le rôle du secrétaire qui a réécrit les différents documents pour les mettre ensemble sur un parchemin. Il a écrit tout en traduisant certains textes. Il ajoute que la reine de Navarre a accepté le traité mais il qualifie la proposition de Licharre de procuration alors que l’accord du gouverneur de Saint Jean pied de port obtient le niveau supérieur de charte publique. Voyons maintenant le début de la charte :

B         Que tous ceux qui liront cette lettre sachent que ceux de la terre de Soule sont tenus de payer à notre Seigneur de Navarre et au titre de franchise de tous temps, de deux ans en deux ans et certain jour, dix vaches jeunes et pleines et quatre saumons. Comme ceux de Soule n’ont pas payé ces dix vaches et quatre saumons pendant vingt-huit années de deux ans en deux ans, et nous, Saladin d’Angleure, seigneur de Chenesi et gouverneur de Navarre, leur avons requis et demandé les arrérages des vingt-huit années. Ber. seigneur de la Salle d’Alos et Per. Arnaud seigneur de Charritte sont venus à nous de la part de la terre de Soule en disant que ceux de cette terre sont disposés à payer les arrérages des vingt-huit ans… (Traduit de l’espagnol)

Le terme franchise (francaje en espagnol) y apparaît pour la première fois. Dans le dictionnaire Trevoux de l’ancien français, ce mot est défini ainsi : Droits, privilèges, libertés que possédaient par charte ou concession, des villes, des pays et leurs habitants, des corps constitués, limitant ainsi le pouvoir de l’autorité souveraine. Par ce mot, le texte prend une autre dimension et permet de comprendre son caractère exceptionnel. Il convient ici de rappeler que c’est d’après la volonté, et les moyens financiers, du roi de Navarre que fut réalisé en forteresse le château de Mauléon et l’église-hôpital de l’Hôpital Saint Blaise au XIIème siècle.

Cependant et comme le précisait Nussy Saint-Saëns, le vicomte Auger III avait été délogé de Mauléon en 1307 et la vicomté était tombée entre les mains des Anglais. La rupture de la franchise correspond à cette période historique. Quelques décennies plus tard, les Souletins demandent son rétablissement. La rupture leur avait sans doute apporté beaucoup de nuisances. Depuis quelques années, le royaume de Navarre n’était plus partie du royaume de France et de Navarre dirigé par un Evreux de Paris mais un royaume indépendant aux mains de Jeanne II de Navarre, la fille du précédent roi, venue vivre à Pampelune.

Il ne s’agissait donc pas d’un hommage rendu par les Souletins au roi de Navarre mais du rétablissement d’un traité commercial entre la Soule et le royaume de Navarre. Voyons maintenant comment l’Assemblée de Licharre fait le point sur l’entrevue réalisée avec le gouverneur de Saint Jean pied de port :

 D       Que la chose soit connue de tous, qu’en l’an de notre seigneur 1337, le dimanche suivant la fête de Saint Benedict, s’assemblèrent à la cour de Lexarre, tous les délégués des habitants de la terre de Soule ; la cour, mandée par les messagers jurats, ainsi qu’il est coutume de mander et réunir la cour ; et faisant savoir l’affaire pour laquelle elle était convoquée : la demande que monseigneur en Saladin d’Angleure, seigneur de Chenesii, gouverneur de Navarre, faisait aux habitants susdits de Soule, en raison de la redevance de 10 vaches gestantes, avec une tache blanche, et 4 saumons, de 2 ans en 2 ans, réglable là même, en ma présence, Eneko Erbiz, notaire de Soule, et des témoins ci-dessous portés (73 membres dont 48 Juges, 4 bénéficiares de la dîme, 7 jurats et 14 jurés ; et parmi eux 46 de Haute-Soule) … et avec tous les autres qui étaient présents à ladite cour, au nom de tous les habitants de la terre de Soule, tous, d’une seule voix, d’un commun accord, ont faits, établis et ordonnés comme véritables procureurs : Bernat de la Salle d’Alos et Arnaut de Charritte, spécialement en raison de la demande adressée à toute la dite terre de Soule, par le noble seigneur monseigneur en Saladin d’Angleure, seigneur de Chenessi, gouverneur de Navarre, qu’ils eurent convenu de payer, au seigneur roi de Navarre, comme redevance, pour tous temps à venir, de 2 ans en 2 ans, dix vaches gravides, avec une tache blanche et 4 saumons, à une certaine date.

         Et ceci – les dites dix vaches et quatre saumons – ils ne l’ont point livré, bisannuellement, depuis 28 ans, ou plus; il les requiert de payer les dits arrérages, des dites 28 années…

……..

          Acte établi à Lexarre, les jour et an susdit ; le seigneur Edouard, roi d’Angleterre régnant et Arnaut étant Evêque d’Oloron. Témoins : Remon Guilhem Miramont, Johan, curé de Montory et plusieurs sous entendu : en cas de litige ou de contentieux les dispositions du for de Navarre prévaudront, s’appliqueront. (Traduit de l’occitan)

La délégation fait le bilan du déplacement à Saint Jean pied de port aux membres de l’Assemblée de Licharre. Le rapport signale 73 membres présents et parmi eux 46 habitant en Haute-Soule. Cela met en exergue l’intérêt des Haut-Souletins dans le rétablissement de la franchise. L’ensemble accepte de payer la contre-partie non versée pendant 28 années ( La procuration de Licharre cite 25 ans et le gouverneur 28 ans…). L’Assemblée accepte de payer ce qui devait représenter une belle somme. Cela démontre la valeur accordée au rétablissement du commerce. 25 ou 28 ans auparavant, en 1307 ou 1310, la franchise avait été rompue pour une raison que nous ignorons.

La délégation comprenait 2 membres : La Salle de Sibas et l’évêque Arnaud de Charritte de bas, c’est-à-dire un Juge et le plus grand bénéficiaire de la dîme. Le rétablissement de la franchise était souhaité principalement par les habitants de la Haute-Soule et le choix de ces deux délégués étaient peut-être dû à leur soutien au rétablissement ou à leurs relations privilégiées avec le royaume de Navarre ou à d’autres raisons.

La reine de Navarre avait également signé l’accord : :

 E        Devant notre gouverneur … ceux de la terre de Soule se sont engagés à donner et payer au roi et à la reine de Navarre, nos seigneurs, pour ces arrérages du temps passé, trois cents livres de « sanchez » et petits tournois et cinquante vaches pleines avec une tache blanche et vingt et un saumons.

         Item, ces délégués … ceux de la terre de Soule sont tenus de payer au roi et à la reine de Navarre, nos seigneurs, au titre de franchise de tous temps, de 2 ans en 2 ans, ces 10 vaches pleines avec une tache blanche et 4 saumons, au vingtième jour après la fête de Saint Jean Baptiste, au lieu appelé Espuga qui est sur la limite entre Cize et Soule…

         Item, ces délégués … dorénavant ceux de la terre de Soule peuvent prendre dans ce royaume de Navarre le pain, le vin et toutes les provisions, comme les autres sujets d’au-delà des ports du roi et de la reine, nos seigneurs, et s’ils les achètent à Pampelune, qu’ils s’adressent au château du roi et de la reine, nos seigneurs.

……..

         Et nous ordonnons de faire deux lettres publiques de la même forme et contenu, l’une pour le roi et la reine, nos seigneurs, et l’autre pour ceux de la terre de Soule, pour une meilleure fermeté des choses dessus-dites. En témoin de ceci, nous ordonnons de mettre sur cette lettre le sceau pendant de la Cour de Navarre. Fait à Pampelune dans le palais du très révérent père en Jesus Christ et seigneur évêque de Pampelune, le premier jour du mois d’août, anno Domini, 1337. (Traduit de l’espagnol)

La reine de Navarre accepte l’accord conclu entre le gouverneur de Saint Jean pied de port et les 2 délégués de l’Assemblée de Licharre. Le document scellé devient acte officiel du royaume. Un secrétaire va l’introduire avec les autres documents concernant l’affaire dans le vidimius et le mettre dans les archives officielles.

Tous les 2 ans, les membres de l’Assemblée vont donner aux délégués de Saint Jean pied de port les 10 vaches pleines et les 4 saumons. Le jour de l’échange est défini : trois semaines après la fête de Saint Jean Baptiste. A cette époque, Saint Jean Baptiste était célébré 2 fois : pour sa naissance le 24 juin et pour sa mort le 29 août. Le jour de l’échange était soit le 15 juillet soit le 18 septembre.

Le lieu de l’échange est également fixé : Espuga entre Cize et Soule. 700 ans se sont écoulés depuis, le nom Espuga est inconnu et deux lieux possibles apparaissent : le plateau d’Iraty et Ahusquy. Il est possible d’imaginer la rencontre : 5 à 10 délégués de Licharre, les 10 vaches avec leurs vachers, et autant de personnes venues de Saint Jean pied de port. Les vaches sont enfermées dans un corral et un membre de la délégation de Saint Jean pied de port vérifie que les vaches sont pleines et qu’elles sont pourvues de la tache blanche. Ensuite chaque délégation s’exprime, deux notaires rédigent un acte que tous les présents signent. Bien entendu tous vont apprécier un bon repas avant de prendre la longue route du retour.

Le lieu qui a l’accès le plus aisé est Ahusquy. Dans cette zone, il y a un endroit très intéressant appelé plateau d’Ilorrita, situé entre le rocher d’Aphanice et le gouffre du même nom. Il est sur le territoire de Cize et proche de la limite avec la Soule. C’est un lieu de rencontre habituel entre Behorleguy, Ahusquy et le plateau d’Eltçarre. Pendant des siècles, on y a pratiqué le marquage : les vaches souletines destinées aux herbages d’Aphanice y étaient marquées au fer rouge. Je n’ai trouvé personne connaissant Espuga, il a disparu comme beaucoup noms ou le secrétaire de la reine de Navarre a fait une erreur dans la transcription du texte.

Le troisième paragraphe précise le contenu de la convention. Les Souletins peuvaient acheter le pain, le vinet toutes les provisions dans les établissements de la reine. L’usage des mots le pain et le vin est très ancien, depuis les Evangiles, « Quand Jésus prend le pain et le vin de son dernier repas, il se fait notre pain pour une vie que la mort ne peut détruire, notre vin pour une joie éternelle », jusqu’à Etchahun de Barcus ironisant sur les agriculteurs qui « engrangent du pain et du vin, de quoi nourrir les fainéants ». Les Souletins pouvaient se procurer tout le nécessaire et surtout les choses rares dans leur pays, le blé en grains, le vin de Navarre, l’huile, le sel, le tabac, etc.

A l’instar des autres Navarrais, les Souletins avaient la possibilité de s’approvisionner dans les établissements privés ou royaux, au même prix que les Navarrais. L’intérêt des Haut-Souletins devait se situer là parce que lors du bilan du voyage à Saint Jean pied de port, parmi les 73 présents, 46 étaient venus de Haute-Soule. Ils pouvaient obtenir des produits de Navarre au meilleur prix. Ils possédaient un bon facteur pour améliorer l’économie de leur zone. Ceci explique la volonté de l’Assemblée de remettre en place la convention malgré la dette de 14 échanges à rembourser rapidement..

(Château de Paris)

 F        Nous, Phelip, roy dessusdit, et nos, royne d’avant dite eue l’auctorité dudit nostre tres cher segneur et mari toutes les choses et chacune d’icelle contenues es letres dessusdites avenz fermes et agradables ycelles, voulons, péons, apprémions et par la teneur de ces letres de nostre auctorité royal, confermons sauf nostre droit en autres choses et l’aitruy toutes. Et que ce soit ferme et estable a touz jornz, nous avons fait metre noz seals en ces présentes letres. Donné a Paris, l’an de grace 1338, au moys de janvier.

Le roi Philippe d’Evreux donne son accord à la convention. Cette acceptation est bizarre. La Soule était située dans le duché d’Aquitaine, possession du royaume d’Angleterre. La guerre de Cent Ans, entre la France et l’Angleterre, venait de commencer. Le mari de Jeanne II, reine de Navarre était aussi un Evreux, parent de celui de Paris. Le père de Jeanne II était roi de France et de Navarre et à sa mort, Jeanne II était venue à Pampelune avec le titre de reine de Navarre, Philippe d’Evreux restant à Paris roi de France.

La Navarre était indépendante depuis une douzaine d’années. Jeanne II ou son mari avait envoyé une copie de la convention à Paris. L’accord est donné, assez brièvement il faut le préciser, mais avec les mots Fermes et agradables. Le Parisien était content de l’accord. Il était peut-être au courant de la volonté des Souletins de rétablir la convention. Ou bien il était fier du succés du royaume de Navarre dont les produits étaient recherchés par les voisins. Ou bien la perspective de gagner la guerre contre l’Angleterre lui faisait entrevoir l’entrée de la Soule dans son giron.

L’Assemblée de Licharre prend connaissance de l’accord de la reine de Navarre et peut-être de celui du roi de France et fait son bilan :

G         Nous,  msgr abbat de Sente Grace; Pes Oyhanart; Arremon Jaurey; Remon du domec de Cheraute; Ar. Onizmendi; Remon Carrerre d’Abense (bas); A. Arrozpide; Eneko Gorritepe ; A de Larrau; A. de Charritte; Remon de l’abbadie d’Abense; B. Onizmendi; Eneko Erbiz, B. Jaureguiberry; A. du domec de Libarrenx; A. du domec d’Ossas; A. de Gotein; B de Nabas; Gasernaut du domec de Libarrenx; Remon Urruthie d’Aussurucq; B. de la Salle d’Alos, assemblés, en la forme et manière susdite, après avoir vu et examiné le dit arrangement amiable, … nous approuvons et tenons pour assurées et bienvenues toutes les dispositions contenues dans la dite charte à propos dudit arrangement amiable ci-dessus, suivant ce qui est écrit et intégralement contenu dans le dit arrangement reporté dans ladite charte.

         Les délégués promettent de ne pas contrevenir, ni au tout, ni en partie aux dispositions contenues dans cette charte et de donner et payer les dits arrérages figurant au contenu de cette charte, aux échéances convenues. Et s’ils ne le faisaient pas, ils reconnaissent, au seigneur souverain, ou a ses gouverneur, trésorier ou procureur, de sa propre autorité, sans recours à des procédures judiciaires ou des avertissements préalables, le droit de recouvrer les dites vaches et saumons, ou l’équivalent de leur valeur, sur leurs biens. Et pour tenir, assurer de manière ferme toutes ces dispositions portées dans ladite charte, et en rien ne s’y opposer, ils obligent tous leurs biens et ceux de ladite terre de Soule et de ses habitants. Ils renoncent, généralement et spécialement, à leur for. Et parce que cet arrangement amiable est rédigé pour l’éternité, et pour que nul ne puisse en douter, ils me requièrent, moi Enequo Erbiz, notaire susdit, d’établir une charte publique des dispositions ci-dessus pour le seigneur souverain de Navarre.

……..

         Acte rédigé aux lieu, jour et an susdit écrit. Témoins présents sur les lieux :  A Lup, caperan d’Abense; Gassie caperan major de Sente Grace ; X A d’Azcon (Espes); Casernaut Echadz de Viodos; P E Celhay d’Aroue; P A Corhaçar de Mendy;  Arnaut Echabarne d’Alçabehety et plusieurs autres ; et moi, Eneko Erbiz, notaire public susdit et nommé, qui à la requête des ci- dessus nommés délégués de la terre de Soule et de ses habitants, j’ai retenu cette carte et la fit rédiger par Gilen Arnaut de Sent Palay, mon coadjuteur; et j’y apposai mon sceau. (Traduit de l’occitan)

L’Assemblée donne le quitus à ce qui est devenu une charte. C’est le dernier passage du vidimius, il a donc été envoyé à Pampelune. Dans cet acte sont nommés 21 membres dont 3 bénéficiares de la dîme, 7 jurats et 11 Juges. Le secrétaire royal de Pampelune n’a inscrit que ces noms, peut-être il y en avait davantage dans le compte-rendu de l’Assemblée. La franchise était en fonction et les Haut-Souletins respiraient mieux.

Dans la dernière phrase, le notaire Erbiz précise qu’il « la fit rédiger par Gilen Arnaut de Saint Palais » lequel était chargé de la rédiger en occitan, langue d’usage à l’époque des Evreux, reine de Navarre et roi de France, surtout que le gouverneur Chenesi était originaire du Limousin. Le texte avait été rédigé à Licharre, en euskara sans doute et traduit à l’occitan.

7 – Eüskara, langue naturelle

Un autre document, récemment découvert dans les archives de Pampelune, donne une vision complémentaire des relations Soule-Navarre. Il y avait eu des vols de bestiaux et des meurtres dans la montagne entre Sainte Engrâce et la vallée de Roncal. Gabriel Etchart, résidant à Amitchalgun d’Etcharry, était procureur à la Cour de justice de Licharre en 1616. Il s’efforçait d’arriver à un arrangement sur l’usage commun des herbages entre les 2 vallées. Il avait proposé d’établir une convention et le roi de France lui avait accordé les pouvoirs nécessaires. Il avait adressé plusieurs lettres à son homoloque de la vallée de Roncal, dénommé Ross, pour établir une rencontre officielle11. Voici le début de la première :

Monsieur,

Du moment que vous ne comprenez pas la langue basque et que je ne sais pas écrire en espagnol, je vous écris cette lettre en euskara en espérant que vous prendrez plaisir avec notre langue naturelle. C’est ainsi que je vous avise au moyen de cette lettre que monseigneur le Roi, lors de son Conseil privé réuni à Bordeaux, a donné pleins pouvoirs au seigneur gouverneur, au prieur de Sainte Engrâce et à moi-même ; ceci afin de juger, accorder et mettre fin aux différends entre les sujets de Soule, de Roncal et de Navarre ; il approuve toute conciliation entre les 2 vallées au moyen de conférences et réunions réalisées en montagne ou en autres lieux, entre nous trois et les commissaires du roi d’Espagne pour établir la paix entre les sujets du Roncal et ceux de Soule ; étant donné qu’il y a eu un certain nombre de meurtres, usurpations de terres et disputes diverses, il est souhaité que nous vivions en bonnes paix et union, comme de bons voisins.

Pour établir cette paix nécessaire, vous devez nécessairement obtenir pouvoirs et commissions étendus de votre Roi, trouver des gens sages qui aiment la paix et ainsi nous pourrons nous réunir cet été en montagne ou dans tout autre lieu commode. Deux députés suffiraient de votre côté parce que l’ordre de notre Roi désigne le prieur de Sainte Engrâce et moi-même ; ensemble nous nous transporterons en tout lieu nécessaire pour juger et accorder avec les deux députés désignés par votre roi….(Traduit de l’euskara)

les 8 lettres reçues par Ross ont été trouvées dans les archives. Les réponses ont été détruites dans l’incendie de la sous-préfecture de Pau en 1908, comme l’ensemble des archives de Licharre. La deuxième lettre de Gabriel Etchart précise la demande :

Je crois que vous devez faire la même démarche pour obtenir de votre roi pouvoir et commission spéciale, le plus tôt possible, parce que l’ambassadeur d’Espagne était présent lors de la rédaction de notre commission royale.

Gabriel Etchart persite avec la même demande dans les lettres suivantes et, visiblement, Ross n’avait pas obtenu de son roi pouvoir et commission spéciale. L’objectif de la rencontre était d’établir une facérie pour organiser l’usage des herbages de montagne. Ce type de facérie etait utilisé dans les régions voisines et on en célébre une encore aujourd’hui à la Pierre Saint Martin.

Ross maîtrisait la langue basque et était certainement né au Roncal. Il n’avait pas obtenu de son roi pouvoir et commission spéciale ou il ne l’avait pas demandé. Pour le comprendre, il convient de se référer au contexte. En 1512, la Castille avait occupé la Navarre et placé ses hommes aux plus hautes charges. Les Navarrais étaient mis à l’écart et vivaient sous occupation castillane. Ross n’avait rien demandé à son roi occupant ou celui-ci ne l’avait pas accordé ou lui-même pensait détenir assez de pouvoir pour établir ce traité de paix.

Les lettres apportent des éléments intéressants sur les usages locaux. Etchart écrit Atardatze pour Tardets et Mauleo pour Mauléon. Le procureur Gabriel Ethart signale l’euskara, notre langue naturelle. C’était sûrement sa langue maternelle et devenu adulte, il avait dû apprendre une langue plus civilisée pour apprendre son métier dans les rouages du monde royal.

8 – Le seigneur de Luxe et les massacres des habitants

Un document12 concernant le marché de Tardets à été découvert récemment à Paris :

François par la grâce de Dieu roi de France, nous avons reçu humble supplication de nos chers et bien aimés les habitants du bourg de Villeneuve en notre vicomté de Soule en nos pays et duché de Guyenne, situé auprès des montagnes Pyrénées qui divisent notre royaume et les royaumes d’Aragon et de Navarre et le pays de Béarn. A cause de ces montagnes, le pays est fort maigre et de peu de labourage pour la nourriture et alimentation de ces suppliants et leurs familles, lesquels ont porté et souffert maintes pertes et dommages par les guerres qui ont eu cours au Royaume de Navarre. Il est encore très difficile de vivre et réparer ce bourg qui par le fait de ces guerres est en ruine et décadence pour la décoration, réédification et augmentation du bourg de Villeneuve, et pour le bien de nous et de la chose publique du pays, il serait bien requis et nécessaire d’y avoir un jour de marché de quinzaine en quinzaine si notre plaisir était l’y créer, ériger et établir, et sur ce leur impartir notre grâce. Ces choses considérées, nous, voulant et désirant ces suppliants favorablement traiter et leur subvenir et aider en leurs nécessités et affaires, avons érigé et établi et par ces présentes de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, créons, érigeons et établissons au bourg de Villeneuve un jour de marché de quinzaine en quinzaine le jour de lundi pour y être d’ores en avant à toujours sinon perpétuellement tenu et voulons qu’au marché tous les marchants et autres personnes puissent aller, venir et demeurer, échanger et trafiquer pendant ce marché toutes denrées et marchandises licites, avec les mêmes franchises et libertés des autres marchés du pays d’environ. Et pour tenir ce marché, faire établir, rétablir et construire en lieu convenable bancs, étals et autres choses propices et convenables. Par ces mêmes présentes, demandons au Sénéchal des Lannes ou à son lieutenant capitaine et gouverneur de s’unir et à tous nos autres justiciers de donner grâce à la création, érection et octroi, ils fassent, souffrent et laissent ces suppliants jouir et user pleinement et paisiblement, pour le temps à venir, ainsi que les marchants affluant à ce marché, à leurs denrées et marchandises aucun empêchement, trouble, vexation. Donné à St Germain en Laye au mois d’août l’an de grâce 1528 et de notre règne le XIIIe, ainsi signé par le Roy.

Suite à la conquête de la Navarre, Tardets avait été grandement endommagée avec la destruction du château et de la place du marché. Ses habitants avaient sollicité l’aide du roi de France, François Ier. Celui-ci acceptait en confiant la garde du marché au gouverneur de la Soule. Dans son livre sur l’Histoire de la Soule, Jean Marie Régnier13 apporte des éclaircissements :

En 1523, une armée espagnole commandée par le prince d’Orange, envahit le Labourd et la Soule qu’elle ravagea. Le seigneur de Luxe, qui n’avait pas reçu dans l’armée navarraise un commandement à la mesure de son ambition, se rangea du côté des Espagnols et participa avec eux, le 3 décembre, à la prise du château de Mauléon, dont le capitaine-châtelain était alors Menaud de Béarn. Pour prix de sa trahison, il obtint la garde ainsi que le gouvernement de la Soule, au nom du Roi Catholique, et les troupes du prince d’Orange se retirèrent.

Jean de Luxe quitta le château de Mauléon vers la Noël de 1524, en laissant la garde à Johannot d’Eliceiry. Celui-ci, averti que les Français se préparaient à venir l’assiéger, abandonna la place. Henri d’Albret, roi de Navarre, fit raser le château de Luxe et confisqua ses biens. Enfin, Jean de Luxe obtint en 1527, de François Ier, les lettres d’abolition.

On peut avoir maintenant un autre regard sur le tournant de 1520 en Soule. Le gouverneur de la Soule nommé par François Ier se situait aux côtés d’Henri d’Albret, tandis que le seigneur Jean de Luxe était avec les Castillans qui avaient envahi la Navarre. Et en plus, le capitaine-châtelain était Menaud de Béarn, confirmation de l’éternelle volonté des vicomtes du Béarn de s’approprier la Soule. L’Assemblée de Licharre avait choisi de se lier avec l’Aquitaine, comme l’avait fait précédemment le Labourd, en confiant sa Coutume Ecrite à l’envoyé de Bordeaux.

La famille de Luxe avait depuis lontemps de profondes relations avec Tardets. En 1365, Saurine de Luxe, seigneur d’Ostabat et de Lantabat, se marie avec Arnaud-Sanche IV de Tardets, seigneur d’Ahaxe, Tardets et Sault-le-Vieux. En 1403, Arnaud-Sanche IV décède, baron de Luxe, seigneur d’Ostabat, Ahaxe, Tardets, ricombre de Navarre, alcaïde du château de Miranda, capitaine de Tudela et Corella. Un siècle plus tard, Jean de Luxe pense obtenir des charges prestigieuses identiques. Il est du parti des Beaumont et participe à la conquête de la Navarre avec les rois de Castille-Aragon. En compensation de son aide, le prince d’Orange l’accompagne jusqu’à Mauléon en 1523 pour y devenir gouverneur.

En 1525 et sur ordre de François Ier, les troupes d’Albret viennent mettre en place des hommes fidèles à leur roi. Ils détruisent les biens du traître de Luxe en démolissant le château sur la colline derrière l’église actuelle et la place du marché. A cette époque, le salaire des soldats consistait dans le vol des objets précieux. On peut donc penser que tous les objets de valeur du château et des maisons autour du marché avaient été emportés.

En 1527, le roi de France accorde son pardon au seigneur de Luxe. Il accepte la réouverture du marché de Tardets mais en confie la garde au gouverneur de la Soule situé à Mauléon. Les habitants de Tardets avaient subi de grands malheurs à cause de l’ambition de leur seigneur. A partir de cette date, le seigneur de Luxe disparait de Tardets.

Durant cette période, Pierris Casalivetery avait un cabinet de notaire à Mauléon et il notait dans un cahier14 les événements de la ville. Il avait noté le passage du prince d’Orange :

Le 3 décembre, jour de marché de Mauléon, le prince d’Orange, français, gouverneur de camp et d’armée d’Espagne, prit la ville de Mauléon et son château, sans tirer un coup d’artillerie. Son armée, contenant 10.000 fantassins, 1.500 cavaliers, 500 arbalétriers et 18 pièces d’artillerie, partit de Soule, laissant pour capitaine du château noble Jean de Luxe qui se révolta avec les Espagnols contre la France. Aussitôt la ville de Sauveterre-de-Béarn fut prise et le château appartenant au monseigneur de Gramont brûlé.

Le prince d’Orange disposait d’une armée redoutable. Il avait détruit le château de Gramont de Sauveterre puis s’était déplacé jusqu’à Bidache pour y incendier le château principal de Gramont et en y faisant périr tous les résidents. En cours de route, il avait réalisé de nombreux saccages, laissant les habitants dans la misère. Il était venu pour se venger des personnages qui avaient soutenu le roi Albret et en particulier du puissant Gramont. En même temps, il voulait montrer la puissance de l’armée victorieuse des rois de Castille-Aragon.

Le site Geneanet apporte d’autres informations sur la famille Luxe: Jean III de Luxe (1470-1519) avait épousé Gabrielle de Ysaguer. Leur fils ainé, Jean IV (1494-1559), s’était marié en 1534 avec Isabeau de Gramont. Jean IV obtenait en 1535 le titre de baron avec une belle prime. Il était aussi seigneur d’Ostabat. Un article concernant ce village avait été publié dans Gure Herria par Eugène Goyheneche:

Henry par la grace de Dieu Roy de France et de Navarre, seigneur souverain de Béarn, à tous présens et advenir, salut.

Nous aurions receue l’humble supplication de nos chers et bien aimés les bailles, jurats, manants et habitans de nostre ville d’Ostabat en nostre dict royaume de Navarre, contenant que la dicte ville d’Ostabat est pauvre et ruinée à cause qu’elle a esté cy devant brullée pour le service de nos predecesseurs Roys de Navarre par l’armée espaignole, tellement que depuis elle ne c’est peue remettre comme elle estoit auparavant le dict brullement, bien que lors d’icelluy, elle fust la principale ville de commerce et passaige de nostre dict Royaume de Navarre et pays souverain de Béarn, et ne sauroit encores estre remise et reparée si nostre bon plaisir n’estoit leur accorder une foire pour chascun an et ung marché de quinze en quinze jours.

Sçavoir faisons que …. creons, ordonnons, instituons la dicte foire le jour du mercredy d’entre la St Jean et la St Pierre de Juillet… Voulons et ordonnons que auxdicts jours tous marchans y puissent aller venir, sejourner, troquer, changer, vendre et achepter toutes les sortes de marchandises licites… donnons aux gens tenants nostre Chancellerie de Navarre… qu’ils laissent lesdicts bailles, jurats et communauté d’Ostabat, … jouir et user plainement…. de semblables privileges, droicts que les villes de Saint-Palay et Garris ont accoustumé de jouir pour pareils marchés…

Donné à Paris au mois de septembre l’an de grace mil six cens sept.

Les troupes du prince d’Orange avaient détruit et pillé la place du marché d’Ostabat. Tout comme les soldats d’Albert allaient le faire un an plus tard à Tardets. Le texte reconnaît bien qu’Ostabat est la principale ville de commerce et de passage du royaume (de Basse-Navarre). Le marché représentait une importante source de revenus pour le propriétaire. Pour le marché de la Haute-Ville de Mauléon, j’ai bien relevé le soin avec lequel les hommes du capitaine-châtelain surveillaient ses entrées et sorties car chaque vendeur déboursait un taxe à chaque fois. Le marché d’Ostabat constituait un apport économique certain.

Jean IV de Luxe, seigneur d’Ostabat était avec le prince d’Orange. Il avait accepté le saccage de son marché. Et je ne trouve que deux raisons pour l’expliquer. D’abord, le salaire des soldats étant amassé dans les saccages, ceux-ci se trouvaient de bonne humeur pour l’accompagner jusqu’à Mauléon. Sinon, même s’il était seigneur d’Ostabat, il ne bénéficiat pas du marché. Dans l’article précédent, les responsables du marché rétabli sont les jurats et communauté d’Ostabat. Cela n’était peut être pas bien vu par le seigneur d’Ostabat.

Mes reflexions m’avaient porté à cette opinion et les documents historiques dénichés appuyaient cette conviction. Au cours d’une soirée, j’écoutais sur Radio Irouléguy la conférence que Joseba Asiron15  avait consacré au château Latxague d’Asme. Il expliquait avec force détails comment le seigneur de Latxague avait participé aux tentatives de reconquête d’Albret en compagnie de Luxe et de Gramont. J’en fus bien surpris car cela jetait le doute sur les recherches antérieures. Je partis voir Daniel Arbeletche qui mène la restauration du château Latxague. Il m’expliqua les travaux réalisés et l’état des recherches sur son histoire, une quantité impressionnante de livres, rapports de thèses et recherches personnelles.

La première information qui titilla mon esprit concernait la situation de ce puissant château du XVIème siècle : il était sur le territoire d’Asme, voisin mais distinct d’Ostabat. La seconde était un épais recueil de photocopies des archives de Pampelune concernant la lignée Latxague et transmis par Iñaki Sagredo. Voici un résumé des éléments concernant notre affaire, traduit de l’espagnol :

Entre les années 1513 et 1516, les chefs de l’armée de Castille-Aragon rédigent la liste des châteaux à abattre dans la Sixième Merindad (la Basse-Navarre, nommé la terre des Vascos) : la ville et le château-fort de Saint Jean pied de port, Mongelos, la ville de Saint Palais, le village d’Ostabat, possession du baron de Luxe, cousin du condestable de Navarre, le château de Gramont (Sauveterre) et son château-fort de Bidache. Dans cette Merindad se trouvent les châteaux de seigneurs connus, ceux-ci soutiennent l’ancien roi de Navarre Don Juan (Jean de Labrit ou d’Albret).

Le 29 avril 1521, le duc de Najera, vice-roi de Navarre, apprend qu’aux environs de Mauléon sont rassemblés 5 bannières (5 régiments) de l’armée de l’ancien roi de Navarre Don Enrique de Labrit (Henri d’Albret).

Le 30 juin 1521, lors de la bataille de Noain, les chefs de l’armée d’Asparros sont Olloqui, Bertis, Jaso, Belaz, Baquedano, Garro, Gramont, Luxe, Latxague, etc. Carlos de Mauléon perd la vie dans cette bataille et Arnaud de Gramont est fait prisonnier.

En septembre 1521, Esteban de Labrit prend avec ses soldats le château-fort de Saint Jean pied de port. Luxe, le baron Belzunce et son fils Carmon, Armendarits, Latxague, Lantabat et Domezain sont avec lui.

Le 10 mai 1522, le roi de Castille Carlos V offre le pardon à ses ennemis sauf à ceux du Baztan, du Labourd et de la Basse-Navarre.

En décembre 1523, il renouvelle son offre de pardon que n’acceptent pas Esteban Labrit, Luxe, le baron Belzunce et son fils, Latxague, Armendarits, Hélette et les autres. En même temps, le prince d’Orange entre avec 24 000 hommes en Basse-Navarre pour la soumettre et les habitants « sont surpris par cette forte armée, ils cachent le plus possible et ce qui est étonnant… si l’aspect de Saint Jean pied de port était autrefois agréable, maintenant il ressemble au Diable… »

Le 28 septembre 1527, ceux de la Sixième Merindad ou la terre des Vascos acceptent le pardon de Carlos V et promettent de s’y soumettre. Parmi eux Henri II d’Albret, Luxe et les autres barons.

Ce dernier document change complètement mon opinion sur le baron de Luxe : lors de l’invasion de la Navarre par la Castille, le baron de Luxe était aux côtés d’Albret et il allait se battre jusqu’en 1527 en faveur du roi légitime de Navarre. Et la question se présente : comment le prince d’Orange, à la tête d’une armée castillane, a-t-il pu mettre de Luxe au poste de gouverneur de Soule ? Il était venu avec une forte armée pour se venger des seigneurs du Labourd et de la Basse-Navarre qui soutenaient l’ancien roi d’Albret. Il détruit le marché d’Ostabat et les biens environnants et 8 jours plus tard, il laisse Jean de Luxe au château-fort de Mauléon. Peut-être, comme précisé dans le document précédent, le village d’Ostabat, possession du baron de Luxe, cousin du condestable de Navarre,le condestable de Navarre était le prince d’Orange ? Ce dernier avait fait un cadeau à son cousin. Mais avait-il le pouvoir de favoriser un ennemi de son roi ? De toute manière, le cadeau était empoisonné puisque l’année suivante, son château de Tardets allait être détruit.

Par conséquent et dans la logique de la guerre, le nouveau gouverneur de la Soule, Jean de Luxe, avait été mis en place par l’ennemi d’Albret et de François Ier. Cela pourrait expliquer pourquoi l’année suivante le château de Tardets est détruit au titre de traîtrise. Pourtant les années précédentes, Jean de Luxe était aux côtés d’Albret dans toutes les batailles. Au début du chapitre, nous avons vu comment Jean Marie Régnier et Pierris Casalivetery plaçaient Jean de Luxe aux côtés des Castillans alors que les informations dénichées par Iñaki Sagredo le situent dans le camp opposé. Voilà un bel exemple de falsification de l’Histoire. Selon l’origine des sources, les archives du Pays Basque Nord ou les archives de Pampelune, 2 visions totalement opposées concernent la même personne. Et la question est toujours pertinente : pourquoi Jean de Luxe arrive-t-il au (ou accepte-t-il le) poste de gouverneur à Mauléon en compagnie du prince d’Orange ?

Je veux terminer le parcours dans la famille de Luxe avec une dernière information. Le docteur Urrutybehety16 a étudié l’histoire du village d’Ostabat. Un seigneur de Luxe avait construit un nouveau quartier au-dessus du vieux bourg. Celui-ci était situé en bas, près de la rivière et autour de l’église Saint Antoine. Le seigneur de Luxe avait établi une place de marché selon le for de Morlaas : les marchands pouvaient s’y installer à des conditions meilleures que les locaux. Il avait élevé une muraille autour du nouveau quartier ce qui avait déclenché la colère du roi de Navarre puisque les fors de Navarre interdisaint de fermer les cités. En 1225, une troupe de soldats envoyée par le roi Sanche le Grand arrive et détruit la plus grande partie de la muraille. Donc, le marché d’Ostabat était bien une possession de la famille Luxe.

François Ier avait accepté la réouverture du marché de Tardets 3 ans après sa destruction. Henri IV avait autorisé la réorganisation de celui d’Ostabat en 1607 c’est-à-dire 84 ans après son saccage. La raison de ce décalage se trouve, d’après moi, dans la famille de Luxe. Jean IV de Luxe était devenu, pour peu de temps certes, gouverneur à Mauléon et il était décédé en 1559, son fils Charles devenant chef de la famille. Celui-ci quittait la vie en 1604 et 3 ans plus tard, Henri IV acceptait la réouverture du marché d’Ostabat. Il faut préciser que Charles de Luxe était à la tête des catholiques pendant les guerres de religion tandis que le camp opposé était mené par Henri III de Navarre qui allait devenir plus tard Henri IV, roi de France et de Navarre. Le marché d’Ostabat reprenait vie en 1607 mais nous ne savons pas s’il avait repris la dimension antérieure ou si les marchés voisins de Garris et de Saint Jean pied de port en avaient absorbé l’économie.

Je tiens à souligner la manière dont les différentes armées dilapidaient les habitants. Les soldats prenaient leur solde en saccageant les biens collectifs et en volant les objets précieux personnels. Et les rois étaient parfaitement au courant de ces agissements. Ces zones étaient complètement dévastées et les habitaient assignées à la misère pour de longues années. Cela met encore une fois en exergue le mode de gourvernement royal : faire la guerre avec l’argent de la dîme prêté par les évêques, au détriment des habitants, bien entendu.

9 – Les supercheries de Jean de Jaurgain

Dans leurs ouvrages, Jean Goihenetche et de J. B. Orpustan font référence au Censier gothique de Soule au moment de la présentation des institutions de la Soule. Jean de Jaurgain avait bien stipulé: « …la rédaction du Censier fut la conséquence de l’ordre donné le 1er février 1377 par le roi d’Angleterre au sénéchal d’Aquitaine de nommer des commissaires dans le but de résoudre le contentieux sur les prétendus droits des habitants de Soule… ». Jean deJaurgain ne donne aucun élément à l’appui de cette affirmation. Nous avons vu dans les chapitres précédents combien la présence des Anglais en Soule était faible. Dans ses écrits, d’autres assertions avec défaut de preuves ou références trompeuses ont été réalisées et l’exemple le plus significatif est la chanson Ozaze jauregain.

Dans le recueil de chants17 publié en 1899, Jean de Jaurgain affirme : « Dans ces transmissions successives et par suite de confusions inévitables dans un texte qui ne paraît pas avoir été jamais fixé par la plume, on a fini par chanter Atharratze jauregian au lieu de Ozaze jauregian[...] ».

Pourtant en 1844, Augustin Chaho publie un livre de chants basques et on peut y lire le premier couplet :

« Atharratze jauregian bi zitroin loratü,

Hongriako erregek2batño dü galdatü, /

Ükhen dü arrapostia eztirela huntü,

Huntü diratinian batño ükhenen dü. »

Quelques années plus tard, Francisque-Michel présente une autre collecte de chants18 et le premier couplet de cette chanson s’y trouve ainsi :

« Atharrats jauregian bi citroin doratu

Ongriagaray horrec bat du galtatu.

Arrapostu izan du ez direla onthu,

Ontcen direnian batño izanen du. »

En 1870, une autre publication19 voit le jour, celle de J.D.J. Sallaberry qui contient aussi :

« Atarratze jauregian bi zitroin doratü

Ongriako erregek batto dü galtatü

Arrapostü üken dü ez direla hontü

Hontü direnean batto ükenen dü. »

Et c’est en 1899 que Jean de Jaurgain fait connaitre :

« Ozaze Jaurgaiñian bi zitroin doratü

Atharratzeko jaonak bata dü galthatü

Üken dü arrapostü ez tirela huntü

Huntürik direnian batto ükhenen dü. »

Donc, ces écritures contrarient l’affirmation de Jean de Jaurgain, avant lui Atarratze jauregian était la seule version connue et c’est lui qui, pour la première fois, écrit Ozaze jaurgaiñian.

Le Censier gothique de Soule a été publié par l’association Ikerzaleak et on peu y lire une analyse de Ricardo Cierbide :« L’original, où manquent semble-t-il, quelques feuillets, ne mentionnait pas la date de sa rédaction, comme l’ont noté les notaires Gastellu et Casenave en 1690, au moment d’en établir une copie ou vidimius : « Extraict et vidimié a esté le susdict terrier de l’antien terrier escript en lettre gothique sur du parchemin qui n’a pas de datte au comancement ni a la fin. Representé par notaire Monsieur Jean Pierre de Hegoburu conseiller du roi et lieutenant de robe longue au presant pais de Soule et aussi baylif de la ville de Mauleon qui en est a present […] apres le presant extrait luy retiré par nous notaires royaux au presen pais de Soule soubs signés a Lixarre le troisiesme du mois d’aoust mil six cens quatre vingt dix. De Hegoburu lieutenant et bailif. De Gastellu notaire royal. Casenave notaire royal. »L’an 1690, Jean Pierre de Hegoburu avait acheté la charge de bailli royal c’est-à-dire de trésorier du domaine royal (château-fort, marché, péages et fermes en fief). La dîme était portée par les agriculteurs au château-fort et ce Censier pourrait bien être la liste des débiteurs de la dîme. Effectivement la liste des noms de débiteurs par village a un intérêt certain. Mais Jean de Jaugain affirmait « …la rédaction du Censier fut la conséquence de l’ordre donné le 1er février 1377 par le roi d’Angleterre au sénéchal d’Aquitaine de nommer des commissaires dans le but de résoudre le contentieux sur les prétendus droits des habitants de Soule, selon lesquels ceux-ci étaient exempts de l’impôt de logement (albergade)… ». La Soule étant, depuis toujours, exemptée de tout impôt royal, caractéristique reconnue par les Anglais eux-mêmes, le Censier est autant étranger aux Anglais qu’à la date du 1377.

Jean de Jaurgain avait réalisé une autre supercherie avec la chanson de la mort de Bertereche. Il avait placé l’évènement en 1449, en pleine dispute des clans Beaumont et Gramont : « Les attentats du genre de celui dont Bertereche fut la victime étaient fréquents en Soule, au quinzième siècle … La montagne de Bostmendieta sépare Larrau du village de Laccary où se trouve la maison de Bustanoby… » Une partie du chant qu’il avait publié contient un élément décisif :

«La course de  Marisantz en descendant de Bostmendieta

elle entre chez Bustanoby de Laccary en se traînant sur les genoux.

Jeune Bustanoby, mon cher frère,

Sur ce qu’il y a de bon en toi, mon fils est parti.

Tais-toi, ma sœur, ne pleure pas,

Si ton fils est en vie, il est peut-être à Mauléon. »

Je suis parti à la recherche de ce jeune Bustanoby et le premier élément se trouve dans Les 3 mousquetaires de Jean de Jaurgain: «  Bernard de Goyheneche réunit cinq à six mille paysans armés avec lesquels il établit une véritable dictature… Arnaud-François de Maytie, évêque d’Oloron, accourut en Soule pour essayer de mettre un terme à ces excès. Il calma d’une mort certaine Jacques de Bustanoby, ministre protestant de Mauléon… »

Le deuxième élément est fourni par Albert Sarrabèrek20 qui a repertorié tous les ministres protestants. Les Bustanoby sont bien présents :

 » Bustanoby David : Ministre de St Palais, il est nommé à Oloron au synode de 1607 (Bustanoby père); ministre d’Oloron en 1607, puis à Charre au synode de 1609 (absent, malade).

Bustanoby Jacques (fils de Bustanoby David) : Ministre de Sainte Marie (Oloron) en 1592 et aux synodes de 1594, 1596 et 1601; nommé ministre de St Palais au synode de 1601 et cité aux synodes de 1603/04; ministre de Charre en 1607 (cité au synode comme Bustanoby fils), de St Palais au synode de 1609, de Charre à nouveau à celui de 1612 et en 1614 au S.N. de Tonneins (il demande une aide pour résider en Soule et imprimer des écrits en « langue biscaïen »), aux synodes de 1615/17 et 1619 (cité comme Bustanoby père), puis en 1625.

Bustanoby Pierre ( fils de Jacques Bustanoby) : Ecolier à Orthez en 1611 et étudiant en théologie en 1612. Ministre de Mauléon en 1619 (cité comme Bustanoby fils), ministre de Soule au synode de 1623, au S.N. de Castres en 1626, au synode Charenton en 1631, (il a fait imprimer un catéchisme en « langue biscaïenne » et doit rendre des comptes, selon la promesse faite par feu son père); ministre de Mauléon au S.N. de 1637. Ministre secouru en 1668 au synode de Morlaas puis aux synodes de 1670 et 1671. »

Le ministre protestant sauvé par l’évêque de Maytie en 1661 était bien Pierre Bustanoby, le fils de Jacques. Maintenant il est plus facile de comprendre le dialogue de Lacarry. Quand Marisantz dit mon cher frère, elle utilise la formule d’usage pour s’adresser à un ministre protestant et celui-ci de-même répond ma sœur. Mais ils n’avaient aucune parenté.

La chanson fait allusion au rapt de Beretereche par le comte de Mauléon. La mère de Bertereche, Marisantz, au lieu de suivre son fils, se précipite chez le jeune Bustanoby. Cette visite est surprenante. Peut-être elle vient voir d’urgence une personne qui est proche du comte. En effet, il a existé un gouverneur protestant à Mauléon jusqu’en 1641, Jean de Belsunce, vicomte de Méharin, qui laissait les protestants organiser leurs cérémonies dans le domaine du château-fort. Il devait bien connaitre le ministre Pierre Bustanoby. Par conséquent, la mort de Beretereche se situe avant l’année 1641. Les historiens contemporains, J. M. Régnier, J. L. Davant et d’autres sont tombés dans le panneau. Au fond de sa tombe face à l’océan, Jean de Jaurgain doit sourire : sa plaisanterie a duré plus de cent ans.

Jean Goiheneche avait relevé les incongruités de Jean de Jaurgain et en avait fait la remarque21 :

« …on devine que J.B. de Jaurgain pouvait être victime d’une espèce d’auto-censure dans l’analyse critique des documents médiévaux : il était payé pour établir des listes généalogiques, et celles-ci ne devaient pas décevoir les ambitions des familles qui les avaient commandées. C’est l’une des expressions que donna R. Poupardin dans sa note critique (Annales du Midi, 1899, p.501) »

Jean de Jaurgain était né à Ossas en 1842 et 8 ans plus tard la famille quittait les lieux pour s’installer d’abord à Ostabat puis à Garris. Jean avait passé une dizaine d’années au sein de l’armée française et à l’age de 30 ans s’était installé à Paris. L’association Ikerzaleak22 lui a consacré une étude très complète : « Après 1872, il se fixe à Paris, se consacre à l’écriture en tant que généalogiste, historien, journaliste. Il fréquente les milieux conservateurs et royalistes, collabore à plusieurs journaux : Paris Salon (Il y publie des chroniques d’héraldique), la Gazette de France, Le Triboulet qui est un journal satirique monarchiste. Il consulte les fonds des archives nationales ainsi que de nombreux fonds privés. » Après 1896, Jean de Jaurgain réside quelques fois à Mauléon. Il publie La Vasconie, une œuvre monumentale qui a beaucoup de succès et aussiQuelques légendes poétiques du pays de Soule. A partir de 1905, il réside à Bayonne, devient président de l’Euskalzaleen Biltzarra et dirige aussi la revue SSLA.

Jean de Jaurgain a vécu à Paris et parcouru beaucoup de villes pour se constituer une impresionnante collections d’archives. En 1896, il arrive au Pays Basque et fournit une abondante contribution à son Histoire. La Vasconie est une œuvre majeure. En 1637, Arnaud Oihenart avait publié en latin Notitia Utriusque Vasconiae pour montrer au roi de France et de Navarre qui venait de naître combien avait été grand le royaume de Navarre, dans le respect des lois aristocratiques. Jean de Jaurgain prent à son compte cette mission et donne la date de certains évènements auparavant non-datés : le Censier gothique de Soule établi par les Anglais en 1337, le meurtre de Beretereche en 1449, etc. Ainsi l’aura de l’émouvante chanson du meurtre réalisé par un beaumontais bénéficiait à la famille Gramont.

Après avoir vécu longtemps hors du Pays Basque, Jean de Jaurgain veut se faire un nom ici. Il produit une œuvre prolifique. Il constitue la bonne réputation de quelques Basques. Ceux-ci doivent leur renommée à leur service fidèle aux rois. Jean de Jaurgain avait collaboré dans les journaux royalistes parisiens et, revenu ici, il poursuit le même chemin. Il s’est fait une place ici et arrive même à la présidence d’Euskalzaleen Biltzarra. Il a pour mission de noyer, avec de flots de louanges à l’aristocratie, les messages républicains qu’avait largement diffusé Augustin Chaho 50 ans plus tôt. Celui-ci s’était battu pour la République et il avait publié dans son journal Ariel :

Que veut dire le mot République?

La République (en latin Res publica) signifie ce qui est bon pour tous.

Ah! la belle parole, le mot charmant!

Maintenant, malheureusement, le Peuple ne connaît que le mot République, il en ignore les avantages.

Peuple souffrant, il est temps de faire connaissance de tes ennemis.

Qui sont tes ennemis ? Des fainéants avares qui veulent vivre dans la facilité au moyen de charges .

Y a-t-il des moyens de vaincre tes ennemis ? Le moyen est entre tes mains.

Tu le pourras, parce qu’avec ton vote, tu choisis les responsables.

Tu le pourras, parce qu’au lieu de l’argent des avares, le Gouvernement te prêtes l’argent de tes besoins avec un intérêt de 3%.

Dis-lui de diminuer le nombre de responsables, de réduire leurs salaires et de te soutenir avec l’argent qu’il leur donne et dont ils n’ont pas besoin.

Si le Gouvernement ne veut pas te donner cet argent, dis-lui qu’il pense quelque chose pour toi, de manière à te sortir des griffes de tes créditeurs terribles.

Dis-lui que tu veux payer tes dettes mais qu’il te faut du temps.

Dis au Gouvernement qu’il prenne tes dettes et qu’il paye les créditeurs en papiers. Alors et même s’il ne veulent pas t’attendre, au moyen de ton travail et de la diminution de tes impôts et taxes, tes dettes seront payées régulièrement.

Ouvriers artisans, votre sort est très triste. D’une part, vous êtes peu payés et d’autre part, vous êtes souvent sans travail.

Petits et grands sont nés pour bien vivre et être heureux.

Il est temps, peuple-roi. L’heure est venue de faire entendre ta voix puissante. Dis clairement que tu veux vivre dans l’aisance, en travaillant ou mourir en faisant la guerre à tous les ennemis de la République et de la France.

 Ariel, 1848-VI-30 (Traduit de l’euskara)

Jean de Jaurgain avait maintenu son élan monarchiste en Pays Basque. Il avait diffusé les exploits glorieux des nobles, comtes et vicomtes comme Espelette, Luxe, Gramont, Albret et Urtubie. Cependant, il avait donné peu de place à la vie des habitants et à leurs institutions. Jean Goihenetche23 avait bien analysé cette manière d’écrire l’Histoire :

«Représentations mentales d’inspiration aristocratique.

 En 1785, J.B. Sanadon, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, professeur de littérature et d’histoire, futur évêque constitutionnel de Bayonne, présentait une répartition des groupes sociaux du Pays Basque en strates sociales hiérarchisées, au nom même des institutions forales acquises à travers l’histoire, appliquant au Pays Basque la conception praticienne et romaine de l’organisation sociale : « … Ainsi chez les Basques, la Noblesse commune à tous les grades, loin de nuire à la subordination et à l’harmonie, nécessaires entre tous les membres d’un Etat, les liait plus intimement les uns et les autres à l’intérêt général de la Patrie ; entretenait dans tous les cœurs une émulation constante, aussi profitable à l’Etat qu’honorable pour les particuliers. »

Il est évident que dans ce texte, les représentations que véhiculait J. B. Sanadon, au-delà de la vision nobiliaire et de la tentative d’une redéfinition de l’identité sociale et historique de la noblesse, aboutissaient au conformisme social qui était en fait le contrôle par la noblesse de l’édifice social, de ses structures, de ses hiérarchies. On en a la confirmation un peu plus loin lorsqu’il propose la traduction sociale de cette « Loi de Subordination, si essentielle au bon ordre d’un Etat, qui prescrit à chacun le rang qui lui convient, qui l’y retient, sans bassesse comme sans orgueil de sa part ».

Quelques années auparavant, un autre contemporain, le chevalier de Bela, avait tenté d’établir les fondements historiques de la constitution sociale des Basques dans une perspective nobiliaire et aristocratique des hiérarchies. Il partage volontiers la conception médiévale entre les nobles et les non-nobles . Ces derniers constituent, pour lui, le commun du peuple qui n’est pas digne de confiance ou dont il faut se méfier, vu ses incapacités à gouverner, attiré qu’il est par les « charlatans », car la liberté « est un véritable mal entre les mains du peuple, parce que, après y avoir causé des maux infinis, elle s’y détruit elle-même ». Certes, le chevalier de Bela célèbre partout la liberté des Basques (…) mais en même temps, en fin observateur des réalités de son temps, il sait que dans les assemblées du Pays Baque règne « le gouvernement des meilleurs » ou des notables, ceux qu’il appelle « les plus riches de cette République ».

Représentations mentales d’inspiration populaire ?

« Par la Coutume observée et gardée de toute antiquité, tous les natifs et habitants de la terre sont libres et de franche condition, sans tâche de servitude. Personne ne peut lever aucune troupe de gens demeurant dans ladite terre. Personne non plus ne peut exiger de droit du fait de la personne et du corps desdits manants et habitants et d’aucun d’entre eux » (Article 1, du titre 1 de la coutume de Soule).

« Les natifs et habitants de ladite terre de Soule peuvent se marier, prendre des dispositions testamentaires et sortir dudit pays » (Article 2, du titre 1 de la coutume de Soule).

« Les habitants de Soule (…) ont le droit de porter les armes en tout temps pour leur défense et celle dudit pays » (Article 3, du titre 1 de la coutume de Soule).

Voilà une représentation mentale de la constitution sociale formulée cette fois-ci en termes d’affirmation véhémente et même de revendication. L’idéal affiché dans ces déclarations était l’expression d’une autre strate sociale, celle des non-nobles.

Une telle affirmation, inscrite dans un texte juridique, suscite plus d’une interrogation. A qui s’adressait-elle en Soule, en ce début du XVIème siècle ? À la monarchie soupçonnée d’atteinte aux libertés locales ? Ou, hypothèse plus vraisemblable, aux forces de domination, desquelles la communauté paysanne et pastorale de Soule avait dû se libérer à la fin du Moyen Age ? Ne s’agissait-il pas d’assurer un système juridique de défense face aux prétentions de la hiérarchie nobiliaire ? La Soule connut au XIVème siècle des guerres, sinon populaires, en tous cas menées par le commun du peuple contre le mouvement de réaction féodale, notamment au sujet de la redevance de l’albergada.

Cette revendication met en évidence le fait que la liberté ne fut pas quelque chose d’intemporel, conservé du fond des âges, mais le fruit de conquêtes et luttes menées au niveau de chaque strate sociale, pour défendre l’espace social et politique de chaque communauté. »

Jean Goihenetche a bien démontré la démarche de ces historiens : les nobles au service des rois sont des gens valeureux et les non-nobles n’ont pas de place dans leur Histoire. Pour résumer à ma manière la pensée de Sanadon, pour un bon fonctionnement de l’ Etat, les non-nobles -la majorité de la population- doivent accepter la domination des nobles. Pour le chevalier de Bela, le gouvernement des nobles est le meilleur, lui-même étant membre de cette caste.

Cependant, Jean Goihenetche a relevé, mieux que je n’ai su le faire, l’importance du préambule de la Coutume Ecrite de Soule acceptée en l’état à Bordeaux. La première phrase Par la Coutume observée et gardée de toute antiquité… avait été placée expressément par les Habitants. Pour que la Coutume soit observée et gardée, elle devait être écrite. Sinon, comment observer et garder une coutume orale ? Cette Coutume était écrite de toute antiquité. Beaucoup d’historiens font référence à une coutume orale de Soule qui avait été mise à l’écrit en 1520. Ce préambule dit justement le contraire. Il est vrai qu’aucune trace écrite de cette Coutume n’a été trouvée alors que le texte emporté par Ibarrola à Bordeaux a laissé des traces écrites. J’en déduis que cette Coutume était écrite depuis longtemps, et euskara, et que les membres de l’Assemblée l’observaient, l’amendaient et la gardaient précieusement.

Il est temps de donner quelques précisions sur le Xilbieta. Comme le détaille précisèment la Coutume Ecrite, les Habitants avaient le droit de se réunir à part. La plupart des historiens situent la réunion dans la forêt de Libarrenx. Mais il convient d’observer le fonctionnement normal de l’Assemblée. D’un côté, 6 bénéficiaires de la dîme, plus de 60 Juges et une vingtaines de jurats et jurés, tous avec la possibilité de s’exprimer. De l’autre côté, 1 ou 2 habitants venus de chaque paroisse, soit au plus 138 personnes sans pouvoir de s’exprimer. Si le débat sur une question à l’ordre du jour n’atteignait pas l’unanimité, la séance était levée, les juges et les bénéficiares de la dîme quittaient la salle. Ensuite et dans la même salle, les habitants présents, les jurats et les jurés débattaient sur le thème en question. S’ils arrivaient à une position commune, la séance reprenait. Sinon, ils portaient le thème à discuter dans les dégairies et les jurats et jurés revenaient à la séance suivante avec une position plus élaborée, assurant ainsi leur rôle de messager. Il n’y avait pas d’organe identique au Xilbieta dans les assemblées du Labourd et du Béarn. Ceci souligne le rôle central obtenu, ou gagné, par les Habitants dans l’organisation interne de la Soule.

Les mots suivants sont aussi remarquables : libres et de franche condition, sans tâche de servitude… droit de porter les armes… Pour comprendre leur poids, il faut connaître les royaumes voisins de l’époque. Ces royaumes avaient 2 classes : les nobles et les non-nobles. La plupart des non-nobles était tenue de travailler pour un noble, elle avait besoin de son accord pour se marier ou partir en voyages. Les nobles pouvaient porter des armes et en cas de litige, ils avaient droit à un procés véritable. Ainsi, en revendiquant les dispositions des nobles, les Souletins voulaient éviter la question ou la torture auquel étaient soumis les non-nobles de la royauté.

A l’entrée dans le domaine juridique royal, l’Assemblée avait placé ces droits au premier. Ceci prouve qu’elle connaissait bien le fonctionnement royal, sans doute parce qu’elle avait longtemps bataillé pour freiner l’entrée de la féodalité en Soule. A la même période, le vicomte de Béarn voulait s’approprier la Soule, le gouverneur voulait augmenter les taxes et les Castillans avaient envahi la Navarre proche. A la question de Jean Goihenetche concernant le destinataire du préambule, l’Assemblée s’adressait au roi, garant des lois fondamentales et des droits de ses sujets, dernier bastion devant la voracité des nobles.

10 – La révolution postérieure aux Romains

Dans mes recherches sur l’organisation des nobles et des non-nobles dans les royaumes, j’ai trouvé une publication intéressante de l’association Nabarralde. Celle-ci avait organisé une journée d’études sur le Droit pyrénéen le 21/05/2016 dans la ville d’Agurain. Un an plus tard, l’association faisait paraître les interventions dans sa revue Haria24. Celui du professeur universitaire Felix Rodrigo Mora m’avait bien plu :

« …Nous avons quatorze éléments déterminants qui établissent l’existence d’un régime d’auto-gouvernement unifié, non étatique, dans l’Euskal Herria haut-médiévale :

  • Les sources visigotes ne mentionnent pas de chef vascon et les Francs non plus, du moins de manière crédible.

  • Il n’y a pas de cités mais un peuplement rural.

  • L’absence de toute référence au Droit vascon ce qui signale sa condition orale.

  • L’explication de son efficacité militaire fait appel à un système politique et légal unifié.

  • Le Fuero général de Navarre précise que, dans les temps anciens, les Navarrais n’avaient pas de roi.

  • Il n’y eut pas de frappe de monnaie.

  • Le procédé militaire devait être l’armement général du peuple.

  • Les guerres des Vascons furent des guerres défensives, sans conquête.

  • La caste sacerdotale n’a pas existé.

  • Le bien communal, si important en Navarre, avait été créé au haut Moyen Age.

  • Il en est de même avec le Biltzar ou le Batzar.

  • L’esclavage, comme mode de production, arrive à extinction, donnant lieu au travail libre individuel et à l’auzolan.

  • La classe propriétaire de la période vasco-romaine disparaît au haut Moyen-Age.

  • Les nouvelles communautés humaines apparaissent avec de nouveaux noms.

Cette Navarre haut-médiévale, sans rois ni seigneurs, une « république » selon l’expression de Yanguas et Miranda, de caractère éminemment populaire, suscite un enchantement et une attrait inégalables. Cela n’est pas souvent compris parce que le haut Moyen-Age est dénigré, avec la pesante démarche d’extrapoler à toute l’Europe occidentale le modèle politique, économique et social de l’Empire carolingien, en particulier la servitude à la terre et l’esclavage tardif. Cela est un acte arbitraire dans la méthodologie, d’autant plus que les Vascons ont combattu les Carolingiens durant des siècles. L’apport de Charlemagne a été bien moins important que ce que l’on nous en dit…

…A un moment donné, une rupture institutionnelle a dû avoir lieu, une révolution politique, économique, sociale et juridique, entre la fin de la Vasconie romaine et le long conflit avec les Visigots. Ceci est de première importance en ce qui nous concerne, car la ruine du système romain et post-romain en Vasconie va créér les conditions pour l’émergence d’une nouvelle société et donc d’un nouveau Droit. Sinon, il y aurait eu un choc entre les Visigots et les Vascons. Les deux, peuples romanisés, aux structures sociales semblables et héritiers des lois romaines auraient dû s’affronter, à l’instar des Visigots et Byzance à l’Est ou Visigots et Francs au Nord. Dans le temps compris entre la désintégration du pouvoir romain, au début du Vème siècle, et l’expédition vengeresse de Leovigildo, à la moitié du VIème siècle, la Vasconie a connu une mutation radicale, politique, économique, sociale, culturelle, axiologique et de peuplement…

Ainsi, l’impérialisme musulman arrive à la péninsule ibérique pour réaliser une colossale opération de police contre la révolution croissante et relancer la guerre d’agression contre les peuples rebelles du Nord, et en premier lieu, les Vascons. Deux historiens musulmans en donnent les clés. Ibn Idhari informe qu’ils sont « un peuple semblable aux brutes », ce qui correspond aux « bêtes de charge » exprimé par le pseudo Ibn Kutaiba. En niant la condition humaine au peuple vascon, en le présentant comme « brutes » et « bêtes », il y a une volonté politique et religieuse d’extermination, de génocide, ce que l’on retrouve dans l’histoire à partir de 718, quand les Musulmans font la conquête de Pampelune…

Autrement dit, la colossale agression armée qui arrive du Sud, année après année, a dû former des chefferies militaires permanentes et professionnelles, une faction spéciale de combattants navarrais en mobilisation constante pour leur tenir tête. Au début, il s’agissait des chefs des milices populaires des territoires libres, désignés par les biltzars, les comités régionaux et l’organisme politique unificateur ou comité suprême, mais ensuite, ils sont devenus professionnels, pour ainsi dire. Et un de ceux-là fut « roi » ou « seigneur ». Il est raisonnable de supposer que, dans le cadre des grandes tueries, de l’enlèvement des femmes, des déplacements forcés de population, des saccages et incendies des lieux habités et des conditions d’insécurité vécues par ces Vascons au cours des IXème et Xème siècles, les organes de gouvernement ont été désarticulés, du moins en partie, et ont perdu le contrôle sur les chefs militaires auparavant désignés par les biltzars… » (Traduit et résumé de l’espagnol)

A cette époque, la Soule se trouvait dans le territoire du royaume de Navarre parce que la fortification du château de Mauléon et la construction de l’église-hôpital de Saint Blaise avaient été décidées et payées par le roi de Navarre-Aragon en 1122. Il avait aussi donné les églises et des espaces ruraux de Larrau et Sainte Engrâce aux monastères Sauvelade et de Leyre. Les Souletins avaient vécu les organisations et les évolutions citées par F. R. Mora. Au cours du Xème siècle, des soldats professionnels avaient pris la place des groupes d’auto-défense populaires. Ce changement avait tout bouleversé. La Royauté avait mis cela à profit pour organiser son armée professionnelle, avec le soutien des évêques, autres professionnels.

Deux groupes sociaux apparaissent dans les villes : les professionnels de l’armée et de l’Eglise autour des représentants du roi et les habitants vivant de l’agriculture, l’élevage, l’artisanat, le commerce et autres. Ensuite le roi récompensait ses fidèles serviteurs en leur donnant un titre de noblesse. Peu à peu, ceux-ci se sont séparés des habitants par leurs intérêts spécifiques : avec quel seigneur faire la guerre, avec quelle famille organiser un mariage pour enrichir sa propre famille ou à quel endroit ouvrir un monastère pour collecter de l’argent et subvenir aux efforts de guerre. Ces nobles étaient concentrés sur les enjeux de la royauté.

J’ai suivi de près les pastorales de Sanche le Grand et Sanche le Fort. Dans les textes, des hommes courageux et de grand cœur, les plus grands rois de Navarre et des Basques, de bons chrétiens qui combattent les méchants Turcs. Cependant, en fouillant un peu leur histoire, leur personnalité surgit bien différente. Sanche le Grand avait bien cité l’existence du linguae navarrorum mais aucun texte en euskara ne se trouve dans ses archives. Il avait placé à la tête de l’Eglise de son royaume les frères de l’ordre de Cluny qui avaient remis en usage le droit romain, mettant de nouveau à l’écart les droits coutumiers. Ils étaient aussi les principaux agents de l’utilisation du latin et agissaient de manière violente comme nous l’a montré le film d’animation Gartxot. L’usage de la langue basque était interdit dans les églises.

Sanche le Fort avait acquis une belle réputation en mettant en fuite les Musulmans lors de la bataille de Navas de Tolosa en 1212. Mais le Pays Basque n’avait pas beaucoup bénéficié de cet exploit et Eugène Goyhenechek25 l’avait bien noté :

« Le roi de Castille Alphonse VIII, en 1198, assiéga Vitoria et envahit l’Alava et la Guipuzcoa tandis que Sanche le Fort allait chercher jusqu’en Afrique le secours des Almohades… En 1200, après un long siège, les habitants de Vitoria sollicitèrent de lui l’autorisation de se rendre, ce qu’il ne put leur refuser. Alphonse VIII annexait l’Alava et le Guipuzcoa… Loin de réclamer les provinces traîtreusement prises par la Castille quelques années auparavant, Sanche le Fort se contenta de fortifier les frontières de son royaume, puis se lança dans une étrange politique d’acquisitions.

Sans aucun doute de beaucoup le plus riche des rois chrétiens, il acheta ou conquit quantité de châteaux et de places fortes en Aragon, et en territoire musulman, sur une ligne qui, partant de Tudela vers le Sud-Est, aboutit à quelque 30 kms de la Méditérranée. Il y eut sans doute de sa part une politique économique plutôt que territoriale, son alliance avec les habitants de Saragosse, à qui il pemit de passer avec leurs marchandises par la Navarre… »

Le roi de Navarre Sanche le Fort avait agrandi son royaume vers l’Est mais il avait oublié les provinces d’Araba et du Gipuzkoa. Le sort des Basques de ces provinces lui était indifférent. La situation des Basques était pénible, ils survivaient entre les massacres de hommes de guerre et leurs pillages. Leur ancienne organisation sociale avait été démembrée par les rois. Ils accomplissaient leurs tâches habituelles, les marchés, les offices religieux, les fêtes, les noces et les pélerinages. L’ensemble en langue basque bien entendu et cela au sein des sept provinces. Il leur restait un résidu de l’ancienne organisation : l’Assemblée locale. Il y réglaient les affaires collectives et réfléchissaient à la manière de tenir à distance les griffes des nobles. Ils avaient la conscience des non-nobles et ils connaissaient bien les conséquences de leurs exploits. Ils avaient élaboré la solidarité entre non-nobles et l’exemple le plus évident est le préambule de la Coutume Ecrite de 1520.

11 – L’organisation des Habitants

A partir de 1520, les relations entre la Soule et les membres de la royauté ont lieu en langue française, comme cela s’était déroulé dans le Labourd un siècle auparavant. Il est notable que le roi Henri IV se proclamait seigneur souverain de Béarn et que, dans la principauté du Béarn, les notaires écrivaient en langue occitane jusqu’à la Révolution Française. Après 1520, tous les actes des greffiers de l’Assemblée de Licharre et des notaires de Soule sont écrits en français. Ces derniers expliquent le contenu aux signataires en langue vulgaire. La plus ancienne référence de cette expression date de 1452 : « vulgaire : qui appartient aux classes que rien ne distingue ». Ce dernier mot vient du latin26, avec le sens « séparer, diviser, différencier ». Le comportement des notaires signale le début de la classification : d’un côté, ceux que rien ne distingue et de l’autre, ceux qui sont éduqués, dans l’environnement royal, bien entendu.

Dans cette domination terrible imposée par les nobles, le fait que la langue basque ait survécu me surprend encore. Mise à l’écart des textes officiels depuis 500 ans, elle existe toujours dans le pays. En cherchant à comprendre cette résistance, j’ai découvert une belle perle27 :

« …Dans les situations de domination, les dominés n’ont d’autre remède que de faire semblant d’accepter la domination plutôt que de montrer une attitude de désobeissance qui leur coûterait cher. En acceptant leur dépendance, ils assument la situation et mettent en pratique la résistance dissimulée. Scott analyse des situations historiques très différentes pour montrer la forme et le contenu du discours de la résistance de ces dominés. Il appelle cela l’infra-politique des dominés et il souligne que, dans les situations de domination, cette vaste et discrète dissidence culturelle est bien plus importante que la confrontation politique directe.

Les dominants aussi utilisent un discours et des pratiques dissimulées, en définissant ce qui est correct et légitime, tout en établissant l’hégémonie et le contrôle général. Pour l’élite dominante, le consensus total est assez difficile à obtenir, selon Scott. Même dans les situations les plus graves, les dominés créent des discours cachés d’une manière ou d’une autre. Scott nomme cette démarche l’Art de la Résistance, en jouant sur les differents sens du mot art : séduction, ambiguité, habileté, génie et beauté. Les dominés créent des petits espaces de liberté et une voix propre, au coup par coup. Le discours basé sur la situation des dominés leur donne une identité, et une autonomie, et une dignité… » (Traduit de l’euskara)

Les Habitants vivent sous la domination violente des nobles et ils n’ont d’autre issue que de faire semblant de l’accepter. Ils essayent de sauver leur monde : ils parlent en euskara au marché et dans les relations sociales. Ils maintiennent vivants les pastorales, les mascarades, les danses, les chants, les contes et les fêtes de la Saint Jean. Au moyen de cette production artistique, ils transmettent et créent leur propre cosmogonie. La langue basque n’est qu’une partie de ce travail artistique. La langue basque a survécu, non pas par tansmission naturelle mais plutôt parce qu’elle constituait l’outil principal de la résistance des Habitants. Il faut bien appréhender le fait que les pastorales et les mascarades qui étaient jouées, il y a un siècle dans toutes les régions voisines, y aient disparu et qu’elles sont encore pratiquées ici. Donc les Habitants les ont maintenues en vie, ils en ressentent le besoin, de manière à ce que l’esprit des Habitants continue à être.

A partir de 1520, 2 groupes sociaux vivent sur le même espace : le groupe gravitant autour de la royauté et celui des Habitants. Certains aristocrates se sont enrichis, ils ne sont pas bien nombreux mais ils s’efforcent d’étaler leurs manières civilisées par les habits, les demeures, la langue et les apparitions publiques. Les Habitants sont bien plus nombreux. Il y a aussi des gens qui veulent changer de groupe, attirés par la richesse et l’air civilisé de ces aristocrates : le prêtre qui veut devenir chanoine puis évêque, l’homme de guerre qui veut être noble, l’avocat qui rêve d’ëtre conseiller au parlement, etc.

12 – L’art de la résistance dans les pastorales et les mascarades

J’ai déjà parlé de la présentation des rois de Navarre dans les pastorales mais la lecture inopinée d’un article dans la revue Gure Herria28 m’a relancé dans le débat :

« Dans le dernier Eskualduna monsieur Etchepare expliquait la longueur des pastorales de Soule. Dans cette même revue, il nous avait déjà donné des informations abondantes. Nous ne pouvons qu’ajouter quelques réflexions à cette belle contribution.

Les pastorales durent trop lontemps, c’est évident, la plupart fait sept heures (celles de Sainte Hélene et les 3 Martyrs ont cette durée). Donc, monsieur Etchepare a bien raison lorsqu’il avance le besoin de raccourcir un peu ces amusements.

Mettre de côté les jeux de satans serait un moyen d’abréger, c’est évident. Les Satans passent trop de temps en danses, reparties et gesticulations qui n’ont rien à voir avec le drame joué. Voilà donc, nous aurions un nombre de grossiéretés et de fanfarronnades en moins. Parce que les discours des Satans sont souvent terriblement grossiers. Ceux qui ont assité au Robert-le-Diable ont bien entendu, dès la première scène, Galtchagorri et ses comparses déblatérer des propos honteux pour les jeunes gens du public. Il n’est pas étonnant que des curés s’opposent souvent aux pastorales. Il y a de quoi.

Réduire en temps la pastorale, c’est une chose ; poursuivre avec les vilains propos en est une autre… Et je crois bien que les organisateurs peuvent aisément obtenir les deux ( avoir moins de texte à apprendre et garder la bouche propre). Mais enlever les danses des Satans ? C’est autre chose. Difficile. Nos compatriotes âgés ont grand plaisir à apprécier les sauts vifs et rapides de leurs fils ! Il est aussi certain que les jeunes seraient contents de montrer avec leurs ailes de colombe que leurs jambes sont bien dressées ! D’autre part, je connais beaucoup de spectateurs qui n’apprécient que les danses dans les pastorales. Il est bien évident que nous ne voulons pas écarter les Satans de ces amusements. Il nous semble qu’il suffirait de garder leurs apparitions vives sous forme d’entractes. Qu’en pensez-vous, monsieur Etchepare ? » (Traduit de l’euskara)

L’article est signé P. Iturralde. Il n’aime pas les propos terriblements grossiers que les Satans tiennent entre leurs danses. Son opinion est tout à fait légitime mais il nous apporte des informations remarquables sur les pastorales jouées il y a un siècle : un spectacle de 7 heures de tragédie entrecoupée de comédie. On ne connaît pas la manière de jouer ces comédies. Le seul exemple est apporté par les Noirs des mascarades. On connait bien leur jeu au milieu de la place, un petit groupe faisant du théatre, les jeux de scène et le discours entremêlés. Le discours n’est qu’une partie du jeu. La lecture du texte prononcé ne donne qu’une idée partielle de la scène jouée.

A la même époque, Georges Hérelle avait réalisé un recueil29 assez complet de pastorales et autres expressions théatrales. J’y ai relevé des informations précieuses. Tout d’abord il les classe en trois catégories : les tragédies (la vie d’un saint ou d’un personnage célèbre), les comédies à la manière de Rabelais (les travers communs : l’ivresse ou la gloutonnerie) et les charivaris (le cocu, le vieux riche qui veut épouser une jeune femme). Dans le recueil, ce passage m’a paru intéressant :

« Petit carnet de 59 pages – Fragments comiques dont le principal personnage est un certain Nada, voleur, qui, avec l’aide de trois satans, dévalise des voyageurs et leur barbouille ensuite le visage en noir. Ces scènes étaient probablement destinées a être jouées comme intermèdes dans une pastorale. »

« « Recoquillard et Arieder, farce charivarique composée contre un vieillard qui se marie avec une fille de mauvaise vie. Le charivari est entremêlé à la tragerie « Roland », de telle sorte que les premières scènes servent d’intermèdes et les dernières scènes d’épilogue à la tragerie.

Pourquoi ces farces charivariques sont-elles presque toujours mêlées à une tragerie, de telle sorte que les scènes sérieuses et les scènes bouffonnes s’entrelacent et que parfois même les personnages héroïques entrent en conversation avec les personnages ridiculisés ? »

Par conséquent, les scènes de la tragédie étaient jouées par les Chrétiens et les Turcs tandis que les scènes de la comédie étaient interprêtées par les Satans, alternativement. Tantôt ambiance tragique, tantôt ambiance comique. Les spectateurs de la pastorale trouvaient dans les passages comiques la dérision des peronnages dans lesquels ils se reconnaissaient. Hérelle classe ces comédies à la manière de Rabelais, ce qui paraît étonnant. Rabelais était né dans une famille aisée de Touraine,il avait été moine franciscain puis avait appris la médecine jusqu’à devenir médecin célèbre à Montpellier. Dans les années 1530, il publie Pantagruel et Gragantua, romans à grand succès. Dans une langue riche, il admet la présence de Dieu mais il dénonce le discours sévère et la vie licencieuse des évêques et du Pape. Il valorisait le mode de vie des gens simples et revendiquait le rire est le propre de l’homme. Le fait que Georges Hérelle classe les comédies intercalées dans la tragédie de manière de Rabelais est une reconnaissance de leur qualité littéraire.

Le document de Hérelle précise que les habitants du village se réunissaient pendant des mois pour préparer puis présenter la pastorale devant leurs voisins. On y voyait de grands rois, des évêques, des futurs saints se déplaçant lentement tandis qu’en face avançaient les Turcs, le pas rapide et l’oeil mauvais. Et des scènes comiques surgissaient : le vieillard riche désirant épouser une jeune, la femme désirant tous les beaux hommes, l’homme dragant les belles femmes, les personnes buvant et mangeant à l’excès et bien d’autres sortes de personnages. Les scènes évoquaient des situations bien connues des spectateurs : du théâtre le plus universel ! Ils connaissaient bien les dualités civilisé/sauvage et éduqué/ignorant véhiculé par les textes religieux de la royauté.

Voyons à titre d’exemple, une des premières scènes de la pastorale Charlemagne, proche de Roland déjà citée. Je l’ai choisie volontièrement pour son caractère grossier. Je vous laisse, lecteur, lectrice, le soin de l’évaluer .

Ricolor

Sire, j’ai eu belle compagnie, et vu de beaux officiers.

Si vous me prenez comme cuisinier, vous entendrez de beaux mensonges.

Petit-jean

Que penses-tu Ricolor ? C’est ainsi que tu parles ?

Tu dis des mensonges, au Roi Charlemagne ?

A celui qui ment, quel est son gage ?

Une bonne gifle, en pleine figure.

Ricolor

Si je ne considérais pas, la présence du Roi,

Je te dirais bien, que tu es une merde.

Petit-jean se retire

Ricolor

Je ne vais pas accepter, de me faire battre.

Je ne suis pas, juste sorti du berceau.

Eh bien Charlemagne, vous voyez bien.

Comment trouvez-vous, maintenant mon repas ?

Charlemagne

Oui Ricolor vraiment, je suis content de ces sauces.

Et maintenant entre nous, nous allons parler de l’école.

Archevêque

Et pour parler devant nous, sais-tu le latin pour t’expliquer ?

Ricolor

Assimouste formicet.

Archevêque

C’est vraiment du latin, mais il faut l’explication.

Ricolor

Assimouste formicet, ça veut dire,

Monseigneur, que vous êtes un grand âne.

Estereum canis in ore tuo

Et lepus in ore teo.

Salomon

Ricolor explique ça, tout de suite.

Si tu sais quelque chose, moi aussi je veux savoir.

Ricolor

Cela veut dire, Sire,

Qu’il lui a fait caca, en pleine bouche.

Charlemagne

Ricolor, tout à l’heure, tu parlais espagnol.

Donne-nous quelques vers, bien composés.

Ricolor

Cailla usted, Charle maña, si no quieres enter berdat.

A mi parece que tu es, una zambomba.

Charlemagne

Ricolor, expliques vite, au lieu de rester à refléchir.

Ricolor

Taisez-vous, Charlemagne, si vous ne voulez pas entendre la vérité.

Parce que vous êtes semblable, à une vieille citrouille.

Les scènes de charivari alternaient avec les actes de la tragédie et voyons le début de Recoquillard et Arier recueilli par Georges Hérelle :

Recoquillart

Hier je suis allé, dîner chez Arieder.

Elle sait très bien, recevoir les hommes.

Et nous avons parlé ensemble, à propos de mariage.

Et nous étions d’accord, les deux en un mot.

Arieder

Recoquillart mon petit maître, je suis préoccupée.

Je ne suis pas assez bien, de votre point de vue.

Mais je désire bien, être bien vue de votre côté.

Vous m’avez vue une fois, en mauvaise compagnie.

Mais je ne suis pas encore, en situation de le regretter.

Recoquillart

Tu dois, Arieder, m’écouter maintenant.

Et tu dois quitter, ces diables noirs de Larran.

Si j’apprends à nouveau, que tu es en leur compagnie.

Je vais t’envoyer diable, du fond de Lambarre.

Arieder

Recoquillart, taisez-vous, ne désespérez pas ainsi.

Je vais garder mon entre-jambes, entièrement pour vous.

Recoquillart

Allez, diable de femme, pleine de méchancetés.

Pour accomplir ton désir, tu tromperais le diable.

Tout à l’heure tu as dit, que tu as en toi le trou.

Que tu les gardes, tout entier pour moi.

Il y a quatorze ans, que tu as commencé.

Je suis bien convaincu, que tu l’as à moitié usé.

Arieder

Eh bien, Recoquillart, vous vous trompez souvent.

Je suis sûre que maintenant, il est deux fois plus grand.

Recoquillart

Donc maintenant, nous devons nous retirer.

Et je dois mettre ma plume, dans ton écritoire.

Arieder

Il y a vingt ans, que je suis devenue amoureuse.

Er personne ne m’a parlé, à votre manière.

Alors, Recoquillart, prenez-moi par le bras.

Et allons à la chambre, bien nous divertir.

Ils se retirent et reviennent

Recoquillart

Nous revenons maintenant, avec nos outils mesurés.

Personne au monde, ne le ferait mieux.

Arieder

Recoquillart, taisez-vous, vous vous trompez de beaucoup.

L’autre jour, j’ai rencontré quelqu’un, ils s’accommodaient bien mieux.

Georges Hérelle avait terminé son recueil avec la conclusion suivante : « Si les vieux paysans basques aiment encore leurs pastorales, les jeunes gens ne commencent-ils pas à s’en désintéresser et même à s’en moquer ? Et n’y a-t-il pas lieu de craindre que les représentations de pastorales ne tombent bientôt en désuétude ? » Ce recueil avait été publié en 1903 et son contenu a été utilisé par beaucoup de chercheurs. Cependant, sa conclusion signale sa perspective pessimiste. Il ne voyait pas d’avenir aux pastorales. Sans doute son passé de haut responsable au sein de l’Instruction publique l’amenait à cette vision négative. Il avait déjà constaté une moindre utilisation des charivaris et il n’en montrait aucun regret tandis que l’éventualité de la disparition des pastorales l’alarmait. Il avait donc fait une classification des variétés théatrales, peu importe de la disparition d’une catégorie mais attention au moindre usage de l’autre! Cependant, il n’avait point cherché à comprendre les raisons de cet affaiblissement. Et le fonds du problème se trouve bien là.

Dans le Gure Herrian de 1922, P. Iturralde cite les pastorales Sainte Hélène et Les 3 Martyrs. La première avait été jouée en 1908 et la seconde en 1906 à Lambarre. Entre 1914 et 1922, il n’y avait pas eu de pastorale, c’est donc d’après de vieux souvenirs qu’il écrit son article en 1922. Ces spectacles lui avaient paru trop longs et surtout il déplorait « les discours des Satans sont souvent terriblement grossiers… Galtchagorri et ses comparses déblatérer des propos honteux pour les jeunes gens du public » Il aurait donc plaisir à ce que les Satans sachent « garder la bouche propre » L’auteur est lui aussi dans une classification des choses bonnes à dire et des choses à taire. Cette séparation m’a ramené en mémoire un texte de Pierre Bourdieu qui avait analysé ce type de distinction. Malgré le style d’écriture dense du sociologue, le court extrait30 apporte un éclairage intéressant:

« La science du goût et de la consommation culturelle commence par une transgression qui n’a rien d’esthétique : elle doit en effet abolir la frontière sacrée qui fait de la culture légitime un univers séparé pour découvrir les relations intelligibles qui unissent des « choix » en apparence incommensurables, comme les préférences en matière de musique et de cuisine, en matière de peinture et de sport, en matière de littérature et de coiffure. Cette réintégration barbare des consommations esthétiques dans l’univers des consommations ordinaires révoque l’opposition, qui est au fondement de l’esthétique savante depuis Kant, entre le « goût des sens » et le « goût de la reflexion » et entre le plaisir « facile », plaisir sensible réduit à un plaisir des sens, et le plaisir « pur » qui est prédisposé à devenir un symbole d’excellence morale et une mesure de la capacité de sublimation qui définit l’homme vraiment humain. La culture qui est le produit de cette division magique a valeur de sacré. Et de fait, la consécration culturelle fait subir aux objets, aux personnes, et aux situations qu’elle touche une sorte de promotion ontologique qui s’apparente à une transsubstantation. Je n’en veux pour preuve que ces deux jugements, qui semblent inventés pour le bonheur du sociologue : « Ce qui nous aura frappé le plus en définitive : rien ne saurait être obscène sur notre première scène, et les ballerines de l’Opéra, même en danseuses nues, sylphes, follets ou bacchantes, gardent une pureté inaltérable » ; « Il y a des attitudes obscènes, ces simulacres de coït qui choquent le regard. Certes, il n’est pas question d’approuver, encore que l’insertion de tels gestes dans les ballets leur confère un aspect esthétique et symbolique qui manque aux scènes intimes que le cinéma étale quotidiennement sous les yeux des spectateurs… Et le nu ? Qu’en dire sinon qu’il est bref et de peu d’effet scénique. Je ne dirai pas qu’il est chaste ou innocent, car rien de ce qui est commercial ne peut être ainsi qualifié. Disons qu’il n’est pas choquant et qu’on peut surtout lui reprocher d’avoir servi de miroir aux alouettes pour le succès de la pièce… » La négation de la jouissance inférieure, grossière, vulgaire, vénale, servile, en un mot naturelle, qui constitue comme tel le sacré culturel, enferme l’affirmation de la supériorité de ceux qui savent se satisfaire de plaisirs sublimés, raffinés, désintéressés, gratuits, distingués, à jamais interdits aux simples profanes. C’est ce qui fait que l’art et la consommation artistique sont prédisposés à remplir, qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou non, une fonction sociale de légitimation des différences sociales. »

L’hebdomadaire Gure Herria avait été créé en 1922 par d’anciens collaborateurs de l’Euskalduna. Ce dernier avait soutenu ardemment le patriotisme français, avant et pendant la guerre de 1914-18. Les victimes de la guerre, les morts pour la patrie, les nombreux blessés, les monuments aux morts dressés dans tous les villages, tout cela y était célébré au service de la France. Un grand bouleversement était entré dans chaque maison du Pays Basque. Ici, on ne vivait plus que dans la petite patrie dans la grande patrie, comme le claironnait le député Ybarnegaray. Ceux qui avaient vécu en France et la modernité en vogue apportaient le message subliminal de l’obligation de changer de mode de vie (et de pensée). Les habitants étaient sous la domination de la France, ils habitaient dans la petite patrie. Il ne suffisait pas d’accepter la domination, il fallait aussi intégrer le mode de vie du dominant, paraître éduqué et civilisé. Donc, écarter les charivaris grossiers et montrer des pastorales propres.

Cette même année 1922 se trouvait dans une caserne de Bayonne Louis Liguex, jeune appelé de Larrau. Son frère avait été tué à la guerre 6 ans auparavant. Pendant les temps d’inactivité, il écrivait des vers qui allaient bien plus tard avoir beaucoup de succès en Soule. Dans l’un d’eux, il disposa « Alsace eta Lorraine ont été rachetées, boz gitean haiekin (réjouissons-nous avec eux), vive la liberté ! ». Expression étonnante ! Les bombes allemandes avaient tué son frère et il était fier du retour de cette terre à la France. Après la fin de cette guerre, une dalle de pierre avait été fixée sur le mur extérieur de l’église de Larrau : « A la mémoire des enfants de Larrau morts pour la patrie », puis la liste des 46 morts dont Pierre Liguex, et en bas de la dalle : « Donnez Seigneur votre Ciel à ceux qui vous arrivent dans les plis du drapeau ».

Cette pierre avait été placée sur ordre du préfet et on y célébrait chaque année La Victoire, en grande cérémonie militaire et avec la bénédiction du curé. Certains villageois savaient bien que cette guerre avait été menée pour que le charbon et le minerai de fer de cette terre retourne entre les mains des capitalistes français. Les anciens combattants de cette guerre étaient aussi là, ils avaient en tête les avalanches de bombes, le souvenir des copains tués et les séjours dans les tranchées boueuses. Mais la France avait gagné la guerre et l’Eglise ordonnait de prier pour les morts parce qu’ils avaient eu l’honneur de mourir pour la patrie. D’autant plus que la dernière phrase de la dalle suggérait qu’ils étaient arrivés au ciel, délicatement enveloppés dans les plis du drapeau français. La main de fer du patriotisme français était arrivée au milieu du bourg de chaque village de Soule, bien dissimulée sous les plis de la bannière Vive la liberté ! Des anciens combattants et d’autres villageois savaient parfaitement que ces morts étaient des victimes de la guerre mais le dire était mal vu. Aussi, ils se contraignirent au silence.

Tout de même, les habitants surent maintenir les jeux pour se moquer d’eux-mêmes et des autres. Dans les mascarades actuelles, les jeux des Aiguiseurs, des Chaudronniers et des Bohémiens sont très vivants. Se moquer des dirigeants politiques, imiter les gloutons et les buveurs, ironiser les artisans et brocarder bien d’autres fonctions en constitue l’indéniable attrait. Nos manières et celles des autres sont exposées au milieu de la place, faisant ainsi fonction de miroir salutaire. L’art de la résistance évoqué par Joseba Sarrionandia est encore vivant.

13– Conclusion

Pour terminer, il est nécessaire de revenir au texte de 1337. Les institutions de la Soule ressentaient le besoin de rétablir un secteur économique. Un délégation de Licharre s’était déplacée à Saint Jean pied de port pour transmettre au gouverneur du royaume de Navarre une procuration explicitant cette demande. Celui-ci l’avait acceptée en donnant la forme de charte publique, charte scellée par la reine de Navarre et le roi de France. A cette époque, le mot indépendance n’était guère utilisé. Le monde royal vivait dans la dichotomie souverain/soumis. L’Assemblée de Licharre avait réalisé un acte souverain. Ce n’était peut-être pas son objectif. Parmi les signataires la procuration, il n’y avait pas de gouverneur, de vice-gouverneur ou de procureur. Les interlocuteurs lui avaient accordé la catégorie d’acte souverain. La reine de Navarre et le roi de France l’avaient habilité ainsi. L’Assemblée de Licharre qui gérait toutes les règles de la vie sociale des Souletins avait établi une charte publique avec le royaume de Navarre.

L’Assemblée avait sans doute mis à profit le début de la guerre de Cent Ans qui venait de démarrer, opposant la France et l’Angleterre. La présence des Anglais en Soule avait dû être réduite. Cependant les archives ne signalent aucune protestion de ceux-ci. L’Assemblée avait choisi ce moment de tensions entre les rois pour initier et mener à terme ce traité. Elle était parfaitement au courant de leurs enjeux.

Le document de 1337 est très ancien. Il ne devrait donc contenir de l’intérêt que pour les historiens. Cependant le chemin parcouru parmi les documents concernant cette époque m’a fait voir d’un autre œil les expressions des Souletins. Les mascarades et autres expressions théatrales n’ont pas continué à vivre par simple répétition, les habitants les ont reprises et améliorées parce qu’elles constituaient les fondements de leur personnalité. Il est bon de rappeler comment ces actions publiques rendent possibles l’expression de l’identité personnelle autant que l’identité collective du groupe. Dans la situation de domination assumée, l’art de la résistance a été activé pour continue à vivre debout.

Les Habitants connaissaient bien la classification des nobles et des non-nobles. Ils avaient en face d’eux les nobles, civilisés et éduqués dont les écrits dénommaient les habitants de sauvages et d’ignorants. Ils avaient négligé d’affronter ce dénigrement parce qu’il avaient choisi de vivre autrement. Ils avaient élaboré leur monde caché et ils avaient aussi tous les moyens d’y vivre avec l’agriculture, l’élevage et les métiers d’artisanat. Et aussi tous les contes, les loisirs et les jeux théatraux. Ensuite sont arrivés les produits de l’industrie, les habits en coton, les chaussures, le riz et le reste. Des produits artisanaux ont moins de preneurs et une partie des métiers artisanaux décline.

Ne voyant plus d’avenir dans les anciens métiers, les enfants des agriculteurs et des artisants prennent le chemin de l’exil, d’abord vers les Amériques puis vers Paris. Il font connaissance du grand et beau monde, même si de nombreux Basques n’y sont qu’ouvriers ou servantes. Ils avaient vécu bien de doutes, réflexions et angoisses avant de partir. Mais à leur retour au pays, ils vantent les bienfaits de la société citadine, celle du progrès et de la libération. A les entendre, les amis restés au pays ressentent eux aussi doutes et angoisses à propos de leur travail d’artisants ou d’agriculteurs. Il m’est plus facile de comprendre maintenant le plaisir avec lequel les Souletins chantent les vieilles chansons. Ils font appel aux éléments de la vie d’autrefois, avec une nostalgie certaine, pour apprécier quelques instants de cette vie cachée, comme ils savent déguster un morceau de fromage bien affiné :

Le basque d’autrefois s’est fait une réputation

Il était fidèle à son pays, et érudit dans ses lois

Il a fait la guerre, souvent versé son sang

Pour garder intacts, sa fidélité, et ses lois.

(Tiré du CD « oihaneko zühainetan » – 2017)

Terminé à Viodos le 31 mars 2019

14 – Annexes

1 – Le cahier du curé de Cihigue

Dans l’Histoire de France du temps de Louis XIV, la société paysanne est présentée misérable et avec un taux de mortalité élevé. Le cahier des enterrements du Curé Azme de Cihigue donne un autre aspect de la réalité en Soule (à gauche la colonne des âges, la lettre e signalant féminin et g masculin.)

3 – La dîme de Soule

Il y a 2 sources pour connaître la dîme :

En 1641, l’évêque d’Oloron refusant de payer au roi la décime, le Clergé de France envoie l’évêque de Marca faire une enquête sur la situation de la dîme en Soule et en Béarn. Dans ce rapport public31, on fait connaissance du collecteur, des frais (salaires des curés et vicaires) et du bénéfice déclaré. Un partie de ce bénéfice est versé à l’évêque d’Oloron : les abbayes et les prieurs en donnent 50% et les curés récolteurs de la dîme 15%.

En 1784, alarmés par le faible salaire des curés (la congrue), le Clergé de France et le roi fixent les salaire minimal : 500 livres et demandent à chaque curé de répondre à un questionnaire. Ce questionnaire public32 renseigne sur le propriétaire de l’abbaye, le salaire des curés et vicaires ainsi que le nombre de communiants.

Un autre document indique les noms de Juges, jurés et jurats :

Dans les années 1650, deux Assemblées traitent du paiement de la dette et le compte-rendu indique les jurats et jurés présents. Tandis qu’en 1660, les Juges se réunissent pour la répartition de leur part de dette.

MAULEON

1641 : 2 églises plus Berraute, Larrebieu, Libarrenx et Licharre. 83 livres versées à Oloron (ce serait une abbaye dont le propriéraire serait le gouverneur).

1784 : le propriétaire de la dîme est laïc ( le gouverneur ? ) ; 2 065 livres pour le curé et 3 vicaires, 1200 communiants. Berraute a un service d’aide aux pauvres ( l’hôpital a une dîme de 6 000 livres perçue dans les paroisses d’Ordiarp, Musculdy, Idaux, Mendy, Viodos et Garindein ).

TARDETS- ABENSE DE HAUT

1641 : le prieur de Tardets donne 133 livres à Oloron. Sorholus est une paroisse annexe. (Tardets est donc une abbaye, dont le proprietéaire, Jean de Luxe avait été banni par le roi de France, l’abbaye serait passée au gouverneur de la Soule).

1784 : 1 200 livres pour les curé/vicaires ; 500 communiants à Tardets et 200 à Abense de haut..

1660 : le prieur est le seigneur de Tardets, Pierre Uhalt et Bordalecu jurés de Sorholus.

VIODOS – GARINDEIN

1641 : 133 livres pour Oloron.

1784 : le propriétaire de la dîme est l’évêque de Bayonne qui donne 800 livres au curé de Viodos et 549 à celui de Garindein ; 290 communiants à Viodos et 190 à Garindein.

1660 : Domec de Viodos et Arrocain de Garindein juges.

ORDIARP

1641 : 1 600 livres pour Oloron ; le propriétaire de la commanderie (abbaye) est laïc, Dominique Chabos de la maison Arbide de Gotein. Il collecte la dîme des paroisses d’Ordiarp, Musculdy, Idaux, Mendy, Viodos et Garindein. La sacristie donne 10 livres à Oloron.

1784 : la dîme est perçue par l’église-hôpital de Berraute (soit-disant 6 000 livres) ; 340 livres pour le curé d’Ordiarp auquel l’évêque donne autant. La sacristie d’Ordiarp a une rente (soit-disant 400 livres) venant des dîmes de Musculdy et d’Ordiarp et perçue par l’évêque de Bayonne ; 500 communiants.

1660 : Ahetze juge ; Pierre Boussoue jurat (petite Arbaille).

UNDUREIN

1641 : 10 livres versées à Oloron.

1784 : le propriétaire est l’évêque d’Oloron ; 550 livres pour le curé ; 200 communiants.

1660 : Domec et Jaureguiberry juges.

TROIS VILLES

1641 : 20 livres pour Oloron.

1784 : propriétaire laïc de la dîme : le comte de Montreal-Treville ; 500 livres pour le curé ; 250 communiants.

SUHARE

1784 : propriétaire laïc : Peys de Suhare ; 500 livres pour le curé ; 20 maisons et 66 communiants.

1660 : Peys de Suhare juge.

SIBAS – SUNHAR

1641 : Sunhar est rattachée à la paroisse de Licq et verse 20 livres à l’évêque d’Oloron.

1784 : Sunhar est rattachée à la paroisse de Sibas et il y a 3 propriétaires : l’évêque d’Oloron, de Sibas et La Salle ; 170 communiants.

1660 : Pierre de Sibas juge-potesta et La Salle juge.

SAUGUIS

1641 : 8 livres versées à Oloron.

1784 : le propriétaire est une abbaye (soit-disant de Menditte) ; 500 livres pour le curé ; 150 communiants.

SAINT – ETIENNE (de Sauguis)

1784 : le propriétaire est le curé (soit-disant 500 livres), 110 communiants.

1660 : La Salle et Huere juges.

SAINTE ENGRACE

1784 : le dîme est perçue par le séminaire d’Oloron ; 500 livres pour le curé et 250 pour le vicaire. 500 communiants.

1660 : Etxecapar, Dolthabe et Bortiry jurés

ROQUIAGUE

1641 : 20 livres versées à Oloron.

1784 : la dîme est perçue par le curé (soit-disant 1 200 livres). 170 communiants.

OSSAS

1641 : 20 livres pour Oloron.

1784 : 2 propriétaires à moitié : l’évêque d’Oloron et le comte de Montreal-Treville ; salaire du curé : 500 livres ; 200 communiants.

1660 : Pierre de Conguet juge-potesta.

MUSCULDY

1641 : 20 livres pour Oloron.

1784 : le propriétaire est Berraute ; salaire du curé 800 livres 360 communiants.

MONTORY

1641 : 133 livres pour Oloron.

1784 : propriétaite laïc (Gramont) ; salaire du curé 1 050 livres,celui du vicaire 250 livres ; 1 000 communiants.

1660 : Bernard Carrere et Jean Louttre jurés.

MONCAYOLLE – HOPITAL ST BLAISE

1641 : Moncayolle verse à Oloron 50 livres ; la dîme d’Hôpital St Blaise (soit-disant 2 500 livres) est à une commanderie (abbaye possédée par les Barnabites de Lescar).

1784 : la propriété de la dîme d’Hôpital St Blaise est en procès (Barnabites, évêque d’Oloron et parlement de Pau) ; salaire des curé/vicaires 1 000 livres ; 500 +120 communiants.

1660 : Jacques de Bela-Othegain juge.

MENDIBIEU

1641 : 8 livres pour Oloron.

1784 : le propriétaire est le curé, salaire 500 livres ; 115 communiants.

MENDITTE

1641 : Galarrague est une paroisse annexe ; 60 livres versées à Oloron.

1784 : le propriétaire est laïc (abbaye) ; salaire du curé 800 livres ; 300 communiants.

1660 : Beretereche, Jaureguizahar eta Jaureguiberry juges ; Pierre Carrique jurat (grande Arbaille)

IDAUX – MENDY

1641 : 66 livres à Oloron.

1784 : le propriétaire de la dîme est Berraute (le quart de la dîme est versé à l’évêque d’Oloron) ; salaires des curé/vicaires : 300 livres ; 300 communiants.

LICQ

1641 : Sunhar est rattaché à Licq qui verse 20 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (?) ; salaire du curé 500 livres ; 240 communiants.

1660 : Thomas Domec jurat (Rive gauche),

LICHANS

1641 : 10 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (de Sibas) ; salaire du curé : 288 livres et 175 livres reçues de la dîme de Montoty ; 120 communiants.

LARRORRY

1784 : propriétaire laïc (de Vignerte) ; salaire du curé : 500 livres ; 120 communiants.

LARRAU

1784 : propriétaire de la dïme le monastère de Sauvelade (soit-disant 3 000 livres) ; salaire du curé 500 livres, celui du vicaire 250 livres ; 700 communiants.

1660 : Charles Carricaburu prieur.

LAGUINGE – RESTOUE

1784 : propriétaire laïc (?) ; salaire curé/vicaire : 900 livres ; 190 communiants.

1660 : Latxague de Laguinge et Etchecopar de Restoue juges.

LACARRY

1641 : 10 livres versées à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (çaro d’Alçay) ; salaire du curé : 600 livres ; 53 maisons et 300 communiants.

1660 : Athaguy-çaro d’Alçay juge-potesta (successeur du juge-potesta de Lacarry).

ITHORROTS

1641 : avec la paroisse d’Olhaiby versent 20 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (Abadie?) ; salaire curé 500 livres ; 88 communiants.

GOTEIN

1641 : 8 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (abbaye, d’Arbide) ; salaire du curé : 600 livres. 200 communiants.

1660 : d’Arbide juge.

LIBARRENX

Rien dans les archives

1660 : Saroquy du Domec juge.

ETCHEBAR

1641 : 10 livres à Oloron.

1784 : propriétaire l’évêché d’Oloron ; salaire du curé : 300 livres ; 130 communiants.

ESPES

1641 : 10 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (de Bela, baron de Chéraute) ; salaire du curé : 900 livres ; 200 communiants.

1660 : d’Espes juge-potesta.

CIHIGUE

1641 : 20 livres à Oloron.

1784 : prpriétaire laïc (Domec?) ; salaire du curé : 450 livres ; 100 communiants.

CHERAUTE

1641 : 150 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (abbaye, de Bela) ; (la forêt des Arambeaux fait partie de l’abbaye) ; salaire du curé/vicaires 1 800 livres ; 1 000 communiants.

1660 : Isaac de Bela juge-potesta.

CHARRITTE DE BAS – LICHOS

1641 : 40 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (de Charritte?) ; salaire des curés : 1 200 livres ; 400 communiants.

1660 : Pierre de Charritte juge-potesta ; Jaureguiberry, Golard eta Lissague juges.

CHARRITTE DE HAUT – ARHAN

1641 : 20 livres à Oloron.

1784 : propriétaires le séminaire d’Oloron et les chanoines de Sainte Engrâce (soit-disant 1 000 livres) ; salaire du curé : 500 livres ; Charritte : 13 maisons et 90 communiants, Arhan 12 maisons et 60 communiants.

BERROGAIN – LARUNS

1784 : le curé est propriétaire ; salaire : 600 livres ; 150 communiants.

1660 : Arnaud Barreix juge.

BARCUS

1641 : 100 livres versées à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (abbaye, le comte de Monens-Montreal-Treville). 1 curé et 3 vicaires reçoivent 3 000 livres ; (Paradis est la deuxième église) ; 2 500 communiants.

1660 : Petiri Salasar eta Johanne Ascos jurés.

AUSSURUCQ

1641 : Oloron reçoit 20 livres de la paroise et 20 livres de la sacristie (rente des chanoines de Sainte Engrâce.

1784 : propriétaire laïc (de Ruthie) ; salaire du curé : 500 livres ; 500 communiants.

1660 : de Ruthie juge.

AROUE

1641 : 133 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (le vicomte de St Martin?) ; salaire du curé : 800 livres ; 400 communiants.

1660 : Arnaud Olasarry, Rospide et le vicomte de St Martin juges ; Jean Beracouche jurat (Aroue),

ALCAY

1641 : 10 livres à Oloron.

1784 : propriétaire l’évêché d’Oloron ; salaire du curé : 400 livres ; 200 communiants.

1660 : Irigaray juge ; Arnaud Patelagoity jurat (Rive droite).

ALCABEHETY

1641 : 20 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (de Sibas) ; salaire du curé : 300 livres ; 120 communiants.

AINHARP

1784 : propriétaires laïcs (7 maisons choisissent un prieur) ; salaire du curé : 800 livres ; 270 communiants.

ABENSE DE BAS

1641 : 10 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (de Philippes) ; salaire du curé : 747 livres ; 220 communiants.

1660 : demoiselle d’Abense, Carrique et Onismendy juges

ALOS – SUNHARETTE

1784 : propriétaire laïc (?) ; salaire du curé : 500 livres ; 140 communiants à Alos et 70 à Sunharette

1660 : Mendirisquet et Irigoin juges.

HAUX – ATHEREY

1641 : 20 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (d’Andurein), sans autre info.

1660 : d’Andurein de Haux juge ; Donabehere, Daunaçarret et Jauregui jurés.

CAMOU

1784 : propriétaire laïc (?) ; salaire du curé : le quart de la dîme ; 110 communiants.

ARRAST

Aucune info.

1660 : Saldun juge ; Jean Sunhary jurat (Laruns)

Les paroisses incluses dans la Soule de cette époque.

PAGOLLE

1784 : propriétaire Les Prémontés de Lescar (un prieur sur place) ; salaire du vicaire : 1 200 livres ; 170 communiants.

NABAS

1784 : le propriétaire de la dîme (laïc?) verse au curé 450 livres et l’évêque d’Oloron 50.

DOMEZAIN – BERRAUTE

1641 : 165 livres à l’évêque d’Oloron.

1784 : propriétaire laïc (?) ; salaire du curé : 295 livres et complément de l’évêché : 105 livres ; 660 communiants à Domezain et 60 à Berraute.

1660 : Garat juge ; Joanes Etxegoyhen jurat (Domezain)

GESTAS – TABAILLE – USQUAIN

1641 : 40 livres à Oloron.

1784 : propriétaire laïc (de Gestas?) ; (soit-disant 2 000 livres) ; salaire du curé : 800 livres ; 240 communiants.

1660 : de Gestas juge.

ETCHARRY

1641 : 40 livres à Oloron.

1784 : rattachée à Olhaiby et propriétaire laïc (Amichalgun?) ; curé d’Etcharry :450 livres, celui d’Olhaiby 300 livres ; 280 communiants à Etcharry et 120 à Olhaiby.

1660 : propriétaire laïc Oihenard d’Etcharry ; Bimein et Gemain juges, Amichalgun juge-potesta.

LOHITZUN – OIHERCQ

1641 : Lohitzun verse 20 livres à Oloron et Oihercq 60.

1784 : propriétaire laïc (?) ; salaire du curé : 500 livres et celui du vicaire : 200 livres ; 100 communiants.

1660 : Berho de Lohitzun juge.

OSSERAIN

1784 : propriétaite laïc (?) ; 120 communiants.

1660 : d’Osserain juge.

RIVAREYTE

1784 : propriétaire laïc (?) ; salaire du curé: 500 livres ; 240 communiants.

1660 : de Rivareyte juge.

Pour évaluer la valeur de la dîme, je vais utiliser la collecte réalisée par la commanderie d’Ordiarp. En 1784, l’hôpital de Berraute perçoit 6 000 livres récoltées dans les paroisses de Viodos, Garindein, Idaux, Mendy, Ordiarp et Musculdy. Le montant des salaires curé/vicaires de ces paroisses s’élevant à 4 129 livres, le montant cumulé de la collecte est de 10 429 livres. Sachant que dans ces paroisses, il y a 1640 communiants, la part de chaque communiant est de 6,56 livres. Et comme le nombre de communiants de Soule est de 18 629, la collecte de la Soule de l’époque est proche de 116 175 livres.

A comparer avec d’autres salaires annuels de 1784 : famille bourgeoise : 2 000 livres ; famille pauvre : 200 livres ; instituteur : 150 livres…

A l’Assemblée importante de Licharre de 1660 sont présents 47 juges, 7 jurats et 12 jurés. Des 68 juges cités en 1520, 21 ont disparu, soit par mariage avec un autre juge (comme Athaguy/Lacarry ou Ahetze/Erbis) soit par rupture de l’hérédité. Dans certaines paroisses, le juge possède la dîme. Il est plus facile de comprendre les belles maisons de ces juges : Aphatia de Sauguis, Amichalgun d’Etcharry, Arbide de Gotein, Bela de Chéraute, Ruthie d’Aussurucq, etc.

1La Cour de Licharre en 1337-1338 – Tiré à part du Bulletin du Musée Basque n. 130 – 4ème trimestre 1990.

2Eüskal Irratiak : Gure bazterrak – Irati 9 – 2017,12,20

350 ans d’archéologie en Soule – Dominique Ebrard – Ikerzaleak 2013 – p. 213

4Histoire générale du Pays Basque – Tome I – Elkar – 1988.

5Ikerzaleak.wordpress.com – Personnages – Arnaud de Laguinge

6Marcel NUSSY SAINT-SAENS – Le Païs de Soule – Clèdes & Fils – 1955

7Marcelin Defourneaux – Les Français en Espagne au XIe et XIIe – p.102

8Jeanne Vielliard – Le Guide du Pélerin – introduction

9Gipuzkoako historia nafarra – Nabarralde – 2017

10Le Pays Basque – Eugène Goyheneche – SNERD – 1979 – Carte en annexe

11Les 8 lettres en euskara : xiberoa17.eu, L.39.

12Archives nationales – Chancellerie de la Cour – JJ 243 f 141

13Histoire de la Soule – Ekaina – 1992 – 164. orrialdea

14Journal de Pierris de Casalivetery – Jean de Jaurgain – Champion – Paris -

15Izurako Latsaga jauregia – Irulegiko Irratiko kanpoko mintzaldiak – 2019/01/24

16Pélerins de St-Jacques – Atlantica – 1983

17Quelques légendes poétiques du pays de Soule – 1899

18Le pays basque, sa population, sa langue, ses mœurs, sa littérature et sa musique – 1857

19 Chants populaires du Pays Basque, paroles et musique originales- 1870

20Dictionnaire des pasteurs basques et béarnais – Albert Sarrabère – CEPB – 2001.

21Les Basques et leur Histoire – 1992 – p. 228

22Ikerzaleak.worpress.com – personnages

23Histoire générale du Pays Basque – Tome II – Ekarlanean – 1999 – p. 242

24Derecho Pirenaico – Nabarralde – 2017,- Le texte complet : xiberoa17.eu, B.31

25Le Pays Basque – SNERD – 1979 – p 73

26Distinguere – Anger – Traduction de la Vie de St Grégoire – 1069

27Joseba Sarrionandia – Bizitzea ez al da oso arriskutsua ? – Pamiela – 2018 – p. 170

28Gure Herria – urria 1922 – Pastoralez – 574 or.

29Les pastorales basques – 1903 – Georges Hérelle, correspondant honoraire du Ministère de l’Instruction Publique

30La distinction, critique sociale du jugement du goût – 1979

31Revue SSLA de Pau – 1903

32Les paroisses du diocèse d’Oloron en 1784 – Staes & Desbonnet – C. H. Arribère

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